UN RÉFORMISTE
Comme il y a le véritable amphitryon, il y a le véritable mécène : chez le premier, on dîne ; chez le second, on touche. L'Académie française décerne des prix de Httérature; M. Jean Barès décerne des prix à'ortografe , Ce réformateur passionné vient de dresser et de publier la liste de ses libéralités pour l'année courante : elles ne s'élèvent pas à moins de soixante-dix mille francs, sans compter
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les sommes qu'il a pu remettre à ses lieutenants, à ses collaborateurs particuliers. Plus de deux cents écrivains, professeurs, instituteurs, et environ trois cents journaux, ont reçu des témoignages probants de la satisfaction de M. Jean Barès. La liste est honorable : on y relève les noms de M. Ferdinand Brunot, professeur à la Sorbonne ; de M. Paul Passy, de l'école des Hautes-Etudes ; des députés Ferdinand Buisson et Ch. Beauquier. Moi-même, j'ai eu la surprise de voir mon nom figurer sur ce palmarès. N'ai-je pas les meilleures raisons du monde pour déclarer que nous possédons, enfin, un véritable mécène ? Et n'est-il pas juste que le nom de M. Jean Barès soit célébré? N'est-il pas raisonnable de donner sa conduite en exemple à tous ces riches amateurs qui font de leur argent un si déplorable usage, qui achètent par exemple des faux Rembrandt ou des vrais Bouguereau? M. Jean Barès nous servira aussi à démasquer les mécènes à peu de frais, qui se croient dignes de ce beau nom pour avoir prodigué de bonnes paroles, souscrit au monument du poète mort de faim, ou acheté cinquante francs au jeune peintre dans la misère le tableau que bientôt ils revendront au décuple. M. Jean Barès n'a ni ces mesquineries, ni ces calculs. Il s'est érigé en Académie, et, tel qu'une
Académie, il distribue, de par le monde, des prix de vertu philologique. On a de la vertu, selon lui, dès que l'on veut, plus ou moins, réformer l'orthograpbe. C'est pourquoi je pense qu'il faut ranger M. Jean Barès parmi les figures originales de notre époque.
C'est un homme d'un peu plus de cinquante ans, petit, mince, très vif, assez rugueux et qui même, pour tout dire, a l'air de dominer difficilement une colère concentrée, et qui, sans surveillance, éclaterait vite, n parle d'uu ton un peu saccadé, avec un léger accent méridional. On le voit rarement assis. Il va, il vient, il tourne, il parle. Il invective l'Académie française. M. Briandlui a causé d'amères déceptions. Il croyait que ce ministre socialiste allait aussi être le ministre réformiste, celui qui aurait proscrit les consonnes redoublées et ces X néfastes qui s'arrogent le droit de marquer le pluriel à la fin de certains mots. Il ne peut comprendre que l'on n'écrive pas la langue française avec la belle simplicité régulière qui règne dans l'espagnole ou dans l'italienne. Un enfant de France, nous dit-il, perd quatre ou cinq ans de sa jeune vie à apprendre l'orthographe, et encore ne la sait-il jamais ; un enfant d'Espagne n'a pas à s'occuper de cela : sa langue s'écrit comme elle se
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prononce. C'est un grand avantage. Je l'approuve, ét voici qu'il se gausse de François Coppée. M. Goppéë, en sa qualité d'homme simple, adore les choses compliquées. Il trouve que notre orlhographe est un peu fruste. Les mots de notre langue, ditil, sont d'autant plus beaux qu'ils sont plus remplis d'ornements. On n'y verra jamais assez de ph, de th, de rh, d'y. Ce sont des broderies qui relèvent Puniformité bête du tissu. Il voudrait voir consolidé le phantôme du thrône traditionnel. ÏI dit, aytc un esprit des plus fins : « Je trouve charmant qu'on dise des héros avec un h aspiré, et des héroïnes avec h muet. L'A aspiré n'a-t-il pas quelque chose de mâle, de guerrier, et l'h muet quelque chose de féminin, de langoureux ? » Enfant du peuple, M. Coppée, avec le temps, les honneurs et la fortune, est devenu aristocrate, et il s'écrie : « L'orthographe est la dernière aristocratie qui nous reste. Pour elle, je suis prêta porter ma tête sur l'échafaud ! » Eh bien ! nous couperons le cou à M. François Coppée, pour la gloire de l'orthographe, voilà tout. Comme Perrin-Dandin le disait de la torture, cela nous fera toujours passer une heure ou deux.
Nous vînmes ensuite à parler de la liberté de l'orthographe. C'est une question fort intéressante,
peut-être parce qu'elle est insoluble. Il est évident, et c'est l'avis d'Anatole France, qu'il est absurde d'enseigner l'orthographe. L'enfant doit l'apprendre en lisant, en écrivant, et il l'apprendra nécessairement s'il a dans l'esprit quelque curiosité et quelque application. Il la saura comme on la savait aux temps où on ne l'enseignait pas, c'est-à-dire assez pour écrire d'une façon claire, sans hésitation, sans peur. L'école moderne a fait de l'orthographe un minotaure, ou plutôt un sphinx, un monstre qui dévore ceux qui ne peuvent expliquer ses énigmes. Je me rappelle à ce propos une bien curieuse anecdote. Nous étions en classe de quatrième, au lycée de G..., et le censeur, selon les habitudes d'alors, était venu nous lire le résultat d'une composition de version latine, si je me souviens bien. Après le défilé des noms, les derniers prononcés sur un ton de mépris qui nous faisait trembler, il se livra à quelques commentaires railleurs. L'un de nous (cet enfant est maintenant colonel, je crois) avait eu la mauvaise inspiration d'ajouter un e au pluriel de cheval et d'écrire cheveaux comme on écrit veaux ou taureaux. Cela lui coûta cher. Je me souviens encore de l'inflexion de voix affreusement dédaigneuse avec laquelle le censeur répétait : chevéaux, chevéaux ! Un prési-
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dent de cour d'assises ne parle pas plus durement à un coquin qui a assassiné une vieille femme. Mais qui sait si cette comparaison n'était pas vraiment dans l'esprit de ce triste pédant ? Qui sait s'il ne considérait pas comme un criminel cet enfant de douze ans coupable d'avoir massacré la vieille orthographe française? Le futur officier baissa la tête et rougit jusqu'aux oreilles. Avec la lâcheté coutumière aux enfants^ nous le regardions tous d'un air ironique : il s'effondra enfin sous la réprobation universelle. L'année suivante, je fus la victime d'une scène analogue, quoique moins solennelle, pour avoir mis un accent grave sur l'a de cela. Le professeur me fit entendre qu'avec de pareilles mœurs j'étais destiné à un avenir peu brillant ; en attendant, j'éprouvais beaucoup de confusion. Finira-t-on par comprendre, dans l'Université, que ces choses sont des vétilles? L'opinion publique sera-t-elle un jour assez éclairée pour admettre que l'on puisse écrire cheveaux et être, jeune, un bon élève, et plus tard un homme distingué et utile à la société ?
Il y a quelques années, on railla beaucoup un académicien, le duc d'Audiffret-Pasquier, parce qu'il avait^ paraît-il, dans sa lettre de candidature, écrit avec deux c l'objet de ses vœux : Yaccadé-
mie. Sans doute, c'est une faute singulière pour un homme qui se dit lettré, ou du moins c'est une faute qui nous paraît singulière ; mais, au dixseptième siècle, elle n'eût étonné personne. Fénelon n'est pas du tout fixé sur l'orthographe. Il écrit : appeller et apeller, appercevoir, suplice, aquérir, coline, etc. Fénelon ne serait pas reçu au brevet élémentaire. La Bruyère non plus, qui se permet: paranthèse, soupante; Bossuet encore moins, avec atantat, contanter, cepandant. Qu'aurait dit mon sévère professeur, s'il avait lu, dans les manuscrits de M""^ de Sévigné : ciècle, divercité, se/Haine, sérémon'ie, grimasse, aparance'^ ^H.-ia.
Cette orthographe fantaisiste n'empêchait pas les lettres de cette charmante femnie d'être fort goûtées de ses contemporains. On les copiait, en y ajoutant sans doute do nouvelles fautes, et elles passaient de main enmain, comme la plus spirituelle des gazettes. M""* de Sévigné était une femme très instruite, sachant le latin ; elle ne peut être prise fcommele type de la femme du monde. Choisissons donc une grande dame de ce tcmps-Ià pour voir quelle était la connaissance de l'orthographe chez une personne distinguée de la cour de Louis XIV. Prenons la noble et belle Montespan : « le suis siconvinque de vostre amitié et ie vous ai veu
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prandre tant de part a se qui me regarde que ie croy que vous serest bien ese de continuer aan nestre instruit... « Voilà comment écrivait une femme du monde pendant îa belie période de notre grand siècle classique. Que cela engage nos pédagogues à un peu d'indulgence. L'orthographe n'est pas tout; elle est même assez peu de chose, principalement l'orthograplic privée, celle des papiers intimes, celle des écrits qui ne sont pas destinés au public, par l'intermédiaire de l'imprimeur. La seule utilité d'une orthographe régulière est de faciliter la lecture des livres et des journaux. Cette uniformité, cependant, n'est pas sans engendrer une certaine paresse d'esprit. Nous en arrivons à croire que l'orthographe présente est indispensable à la clarté et à la beauté de notre langue. La pratique de l'uniformité nous a rendus lâches' et hostiles à toutes les innovations. La simplilication de l'orthographe est considérée comme très utile par la plupart des bons esprits, et jamais cette simplification n'a été plus difficile à faire. Je crois qu'il faudrait commencer par se donner un peu de liberté sur quelques points. Combien de fois n'ai-je pas été tenté d'écrire comme les Italiens et les Espagnols filosofie, ritme, crisantèine, sans employer cet appareil burlesque des ph, des rh, des tà / Il j a bientôt dix ans que
j'ai pour la première fois préconisé cette réforme; mais je n'ai jamais osé l'appliquer. Les habitudes d'uniformité, moi aussi, m'ont rendu lâche.
Il faudrait pourtant prendre un parti. Je suis sur ce point d'accord avec M, Jean Barès, que je considère cependant comme un réformiste trop radical. Si nous commencions par quelque chose, par une seule chose? Bannissons d'abord les lettres étymologiques d'origine grecque, comme celles que je viens de citer. Ce nettoyage accompli, on aviserait. Telle est la transaction que je propose au « mécène de l'ortografe ». S'il réussissait seulement ce tout petit bout de réforme, il aurait bien mérité de la langue française, qu'il aime passionnément. Le reste viendrait à son heure. Nous sommes des paresseux si difficiles à remuer !
NOTES ET COMMENTAIRES
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