‹ Problèmes de l'Ouest africainChapitre 16 sur 35 · LA RECOLTE DU CAOUTCHOUC DANS LA NIGERIA · texte numérisé non relu

LA RECOLTE DU CAOUTCHOUC DANS LA NIGERIA

J'ai déjà brièvement parlé des produits végétaux de la Nigeria. La récolte du caoutchouc toutefois présente une importance assez grande pour mériter d'être traitée de façon moins concise.

Depuis quelques années l'industrie du caoutchouc dans l'Afrique occidentale s'est développée dans d'énormes proportions. Dans certains cas ce développement a tenu du prodige. Le protectorat de la

(1) Lf>s premiers rapports publiés sout de nature encourageante. (Nouoeîle note de l'Auteur.)

cnic Cixi Niger çt la Côlc a'Or ont, en six ans, plus que doublé leurs exportations de caoutchouc, La production de Lagos a été plus remarquable encore, bien qu'elle se soit malheureusement beaucoup abaissée depuis trois ans à cause dos procédés destructeurs qu'emploient les indigènes, ou plutôt parce que ceux-ci manquent de toute donnée scientifique, lorsqu'ils saignent l'arbre ou la liane.. Il paraît évident que l'Afrique occidentale pourra un jour rivaliser avec le Brésil et lui disputer la première place comme pays de production du caoutchouc.

Le caoutchouc qu'on trouve dans l'Ouest africain e?t d'espèces différentes. Le premier rang, en ce qui concerne nos colonies, peut être attribué à l'arbre dont le nom scientifique est liclwia africana et le nom indigène « ère » ou « ireh ». C'est un arbre superbe dont le tronc, droit et lisse, atteint une hauteur de GO pieds. Puis viennent diverses espèces de liens, puis en dernier lieu, non qu'elles soient les moins (1) importantes toutefois, les lianes à caoutchouc, dites landolphias.

Dans la Nigeria, en règle générale, on trouve du caoutchouc, depuis Abutschi, à 120 milles en amont du Niger, jusqu'à Jebba sur le fleuve, et Yola sur son affluent la Bénoué. Nous allons supposer que les habitants d'un village à 40 ou 50 milles du fleuve (c'est presque sur ses rives que, dans la Nigeria, on trouve le caoutchouc) ont décidé de s'organiser pour la récolte du produit.

Dès que l'aurore a paru, tous les gens valides, hommes et femmes, se rassemblent — foule bruyante et pleine d'entrain. Une animation extraordinaire règne à travers le village. Le sol est jonché d'ustensiles dont on a besoin pour recueillir le caoutchouc, ainsi que de vivres nécessaires pour se soutenir tandis que l'on travaillera. On y trouve des calebasses, des haches, des couteaux, des ignames séchés dans des sacs, et de l'eau fraîche dans des bouteilles qui renfermaient naguère cette liqueur, que l'on fait passer pour du genièvre de Hambourg, et dont les indigènes se délectent en se brûlant le gosier. Pêle-mêle avec ce matériel hétéroclite et dans une confusion apparemment inextricable on rencontre disséminés nombre de lances et de fusils à pierre. L'indigène, en efPet, s'attend toujours, dans la forêt africaine, à voir rôder quelque

(1) Un caoutchouc produit par des racines, et dit caoutchouc des herbes, existe, croit-on. dans la Nijieria septentrionale. (Noucellc note de l'Auteur.)

ennemi sons forme de léopard, d'être linmain, on d'esprit, et dans cette croyance, il se tient prêt à tout événement. De là, tout un décor belliqueux, destiné à faire croire aux naïfs qu'on se prépare, non pas à récolter le caoutchouc, mais à partir pour quelque expédition.

A travers le village et même hors de ses limites, passant par les champs de mil, d'igname, de maïs et de manioc, la caravane se déroule jusqu'à ce qu'apparaisse la lisière de la forêt. Puis, nous éloignant tout d'un coup d'un soleil éclatant et d'une campagne ondulée, nous nous trouvons complètement plongés dans une atmosphère où les ténèbres ont quelque chose de fantastique, et nous disparaissons sous l'ombre silencieuse d'arbres gigantesques. Alors la caravane se transforme, car il faut marcher un par un. Elle se développe sur un mille ou même davantage le long des détours de l'étroit sentier, qui souvent prend l'aspect d'un cercle presque complètement tracé, ceux qui se trouvent dans les derniers rangs étant très éloignés de ceux qui ouvrent la marche et les deux extrémités de la caravane étant séparées du centre de la circonférence par un épais fourré de brousse impénétrable. Et quelle solennité enveloppe toute chose ! Tout se tait. Les pieds nus des indigènes s'enfoncent sans bruit dans des générations de feuilles qui sont tombées et pourriss-ent. L'air est chargé de vapeur, humide, énervant. Xous glissons dans une pénombre quasi-mystique, comme dominés par la présence inexpliquée d'un être tout-puissant et redoutable. C'est l'empire des ombres immenses et des mj^stérieusos profondeurs ; l'âme s'y amollit et se sent vaincue sous le poids d'une mélancolie indéfinissable, écrasante, décourageante. Un souffle brûlant, chargé de parfums qui alanguissent et oppressent, s'élève en bouffées suffocantes à tel point qu'on en est étourdi, et l'on désire ardemment retrouver l'air, la lumière, la campagne ondulée. Mais voici que soudain on entrevoit le Paradis. Erappé de la foudre, ou peut-être dévoré par les larves de quelque monstrueux coléoptère, quoique géant de la forêt s'est complètement abattu, et sous la violence de sa chute une vaste déchirure s'est produite à la voûte obscure sous laquelle on s'avance, ot, par cette ouverture, triomphant (\i tous les obstacles, les rayons du soleil se fraient leur voie jusqu'au sentier. Là, dans cette éclaircie provisoire, la nature semble avoir été prodigue de tous ses dons. Des massifs d'orchidées superbes étalent leurs fleurs capricieuses, qui ne demandent qu'à être cueil-

lies. Le tamarin sauvage invite à picndre ses fruits, d'aspect violacé, savoureux et veloutés. Autour des fleurs et des fruits s'ébattent, voletant, d'innombrables papillons aux brillantes couleurs, et l'azur profond des tropiques qu'on aperçoit loin, très loin, au-dessus de l'horizon, complète ce magnifique tableau. Il n'est pas d'oasis peuplée de palmiers au milieu des sables mouvants du désert qui puisse être bénie par le voyageur mieux que ces écliappées de lumière étincelante parmi les ténèbres lugubres des forêts tropicales de l'Ouest africain.

Mais revenons, en nous excusant de cette digression, à la récolte du caoutcliouc. Dès qu'un des membres de la caravane — chacun en principe, à cet égard, agit à sa guise sans s'occuper de son voisin — a fait choix d'un emplacement qui lui semble propice, il commence par se débarrasser du fardeau qu'il porte sur la tête. En commençant par se réconforter, on se prépare toujours à un excellent travail ; aussi a-t-on recours à ce qui fut jadis une boateille de gin et aux ignames séchés. Après avoir satisfait ainsi aux exigences de l'estomac, le travailleur indigène fait avec sa hachette un certain nombre d'incisions transversales dans l'écorce d'un arbre ou d'une liane (1) à caoutchouc, selon que l'un ou l'autre se trouve à sa portée ; il place ses calebasses (gourdes vides) au-dessous de l'entaille cruelle et guette la coulée de sève ; il cherche autour de lui de nouveaux arbres, fait de nouvelles incisions, place de nouvelles calebasses; puis, se félicitant pleinement de son travail, il se jette sur le sol et se repose un moment, sans s'inquiéter des légions mouvantes d'insectes avec lesquels il vit fraternellement. De temps en temps il se lèvera paresseusement pour inspecter les arbres qu'il -cl incisés et s'assurer que la sève s'écoule librement dans les calebasses. Un travailleur vraiment sérieux recueillera 3 ou 4 livres de caoutchouc par jour, si bien que, si l'on prend une moyenne, soit 2 livres par personne, une caravane comptant 150 indigènes récoltera une quantité considérable de ce produit en un temps relativement court. La sève est alors bouillie en un récipient de fer, de manière qu'elle se coagule, du sel et de la chaux y étant ajoutés quelquefois afin de hâter la solidification.. Puis le caout-

(l) Il lui arrive parfois du détacher la liane et de la découper en morceaux d'environ un pied de longueur, afin d'extraire la sève avec plus de facilité. (Note de l'Auteur.)

chouc est roulé ■en forme de boules. Quand les calebasses sont remplies, on se prépare à revenir vers le village.

Ce retour de la caravane est marqué par les félicitations de ceux qui sont restés dans leurs foyers, et tous ceux qui possèdent fièrement une calebasse ou deux de caoutchouc racontent aux membres de leurs familles en admiration les mystérieuses et terribles aventures (animaux nuisibles, léopards, etc.) qui leur sont arrivées dans la forêt*

Alors doit s'accomplir la dernière pbase de l'opération, en ce qui concerne les indigènes. Le caoutcliouc, une fois recueilli, doit être vendu. Aussi l'on voit l'indigène se rendre, avec le produit qu'il a récolté, à la station commerciale la plus rapprocbée. Si les habitudes commerciales en Chine sont pleines de mj^stère, les procédés chers aux fils païens de Cham ne sont pas moins ténébreux. L'indigène sait que le caoutchouc s'achète au poids. Un raisonnement simpliste lui donne à penser que s'il place au centre de son caoutchouc une pierre ou une balle de plomb, non seulement chaque boule pèsera davantage, mais encore il pourra faire un plus grand nombre de boules avec le produit récolté. Il en résulte que le commerçant européen, en coupant la boule en deux, — car il connaît ces malices — rencontre fréquemment un caillou, une balle de plomb ou d'autres matières pesantes, à la prodigieuse surprise, comme il sied, de notre ami l'indigène qui sur sa tête jure ne pas comprendre comment cela s'est fait, et affirme, avec beaucoup d'insistance et force gesticulations, que s^eul un esprit malin, aux pires intentions, a pu jouer à un honnête homme un tour aussi misérable.

Quand le caoutchouc a passé finalement aux moins du négociant européen, après la préparation première c[u'il a reçue de l'indigène, il se trouve contenir encore une grande proportion d'eau (environ 10 0/0) (1) et dégage une odeur très désagréable. Cette eau doit être expulsée avant que le caoutchouc soit produit sur les marchés d'Europe. Les boules sont alors placées sous un pressoir, semblable à l'appareil dont on se sert pour passer le linge nu cylindre, puis débarrassées des impuretés qui peuvent s'y trouver encore, enfin coupées en morceaux, que l'on trempe dans l'eau de mer pour éviter qu'ils se dessèchent, et embarqués dans des barils de bois (2).

(1) Ou môme 20 0/0. (Note de V Auteur.)

(21 II y a heaiinoiip d'autres manières de préparer le caoutchouc; celle-ci est une d'elles. (Note de l'Auteur.)

Le commerce du caoïitcliouc est seulement encore dans l'enfance, et l'arrivée dans les territoires du Niger de compagnies particulières prêtes à la concurrence devrait avoir pour effet de donner un développement remarquable à cette industrie.

Après la destruction si funeste des arbres et des lianes à caoutchouc dans les forêts de Lagos on a vu paraître avec acharnement une législation restrictive émanant des représentants du pouvoir. Il est très douteux que ce soit là le vrai moyen d'obvier aux difficultés existantes et qu'on n'aille pas de cette manière à ] 'encontre du but visé. C'est une maladresse, pour ne pas dire plus, de commencer par encourager les indigènes à exploiter un nouveau produit sans leur donner quelques notions scientifiques, sans leur enseigner ce qu'ils ont à faire, puis, quand l'inévitable arrive, de s'indigner vivement des désordres qu'il leur est trop facile de commettre et de préparer une législation qui doit poiter atteinte au libre exercice de leur prospérité. Il n'est pas dans les usages des indigènes de détruire un produit dont ils peuvent tirer bénéfice. Pour ce qui concerne le palmier à buile, dont ils pratiquent depuis longtemps l'exploitation, leurs cliefs eux-mêmes édictent des mesures contre la destruction des arbres ; témoin, ce qui se passe cbez les Mendis (1). C'est affaire d'éducation. Il est notoire que la crise traversée à Lagos par l'indiistrie du caoutchouc vient uniquement de l'imprévoyance complète des autorités, celles-ci ne s'étant nullement préoccupées au début d'enseigner aux indigènes les procédés rationnels d'exploitation. Ce qui a fait défaut, c'est l'institution, dans chaque district, d'un enseignement élémentaire, permettant aux indigènes de se renseigner, de leur montrer des produits variés, de les placer devant eux avec toutes explications iitiles. Le fonctionnaire chargé de ce soin ne serait pas investi de pouvoirs politiques, mais serait naturellement en rapport avec le gouvernement. Son rôle serait celui d'instructeur, de surveillant, de guide, d'auxiliaire. Il serait sûr de trouver bon accueil auprès des chefs, aussi longtemps que ceux-ci seraient certains de le voir s'abstenir complètement de visées politiques. L'expérience ne serait

(1) Le « Porroh « est le nom donné à une espèce de mot d'ordre, d'emhartro, interdisant la cueillette du palmier pendant une période déterminée. Certains chefs déclarent que les palmiers à huile dans telle ou telle réprion sont « porroh « c'est-;\-dire que les arbres ne peuvent être utilisés pour la récolte de l'huile, jusqu'à ce que le «porroh «ait été levé. {Nnurelle note erplicatice de l'Auteur.)

guère coûteuse, et les avantages à en retirer, aussi bien pour développer les industries indigènes existantes que pour en susciter de nouvelles, seraient considérables, tout en écartant la nécessité, vraie ou prétendue, d'une législation où se rencontrent des dispositions irritantes. Qu'on entrât plus avant dans cette voie, qu'on se montrât un peu moins prodigue au contraire du sang des indigènes et qu'on évitât, selon le mot de Miss Kingsley, le « meurtre » de leurs institutions, sous prétexte de les améliorer, ce serait fort à souhaiter.

Page 1