‹ Problèmes de l'Ouest africainChapitre 17 sur 35 · CHAPITRE XY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY

LES PEt*LS DAXS LA NIGERLl.

« Ra[ pelez vous que le Paradis se trouve à l'ombre des épées. Ces misérables sont venus combattre pour une cause impie. Nous les avons appelés dans la voie droite, et pour nous remercier ils nous menacent de leurs armes. Soutenez cette attaque avec courage et soyez certains de la victoire, car le Prophète a dit : a Une montagne elle-même, si elle a des torts envers une autre montagne, s'engloutira dans la terre ». Discours d'Othman, le conquérant peul du pays haoussa, à ses soldats, au début de la guerre.

« Le roi de Gober s'empara d'un grand nombre de bestiaux leur appartenant. Les Peuls ne dirent mot. Il revint saisir à nouveau leurs bestiaux. Les Peuls dirent : « Avons-nous le droit de nous a venger ? » Mais le roi de Gober prit quelques-unes de leurs vaches et revint leur dire : o Faisons la paix ; vous quitterez ce pays et viendrez vous établir près de moi. » Ils répondirent qu'ils ne partiraient pas. Dès le matin, il se prépara à combattre, ayant avec lui un millier de cavaliers pour faire prisonniers les Peuls ; mais ceux-ci le repoussèrent, étant venus en grand nombre. Depuis ce jour, il ne leur fit plus ouvertement la guerre, mais il se munit de poison, qu'il versa dans l'eau, et tous ceux qui burent de cette eau moururent. Alors les Peuls lui firent la guerre, et quand ils eurent vaincu son peuple, ils firent beaucoup de prisonniers qu'ils emmenèrent comme esclaves ; c'est ainsi que les Peuls prirent possession du Gober, Ce fut de même qu'ils pénétrèrent dans les diverses régions du pays haoussa et qu'ils combattirent les païens (1). » C'est en ces termes qu'un récit indigène explique

(1) Histoire abrcgee de l'incasion peule en pays haoussa, — de Bashima, un haoussa-pcul, dans le « Magana Ilausa » (J.-F. Schon, 1885). {Note de VAuteur.)

coiriîiient s'élaLlit la grande puissance des Peuls sur les Etats haoussas dans cette première partie du siècle dernier qui souleva comme une vague puissante de conquête au profit de l'Islam, se déroulant vers le sud à partir du bassin du Tchad presque jusqu'à l'Océan. « Nous plongerons le Coran dans les eaux de la mer » avait juré l'armée des envahisseurs, celle des cavaliers vêtus de blanc, et si les Yorubas, peuple d'agriculteurs^ n'avaient, en concentrant leurs forces, arrêté ses progrès et ne l'avaient, en la surprenant de nuit, mise en déroute sous les murs d'Osogbo (1), elle aurait tenu son serment.

L'histoire de la révolution peulc — appelée parfois à tort invasion — en pays haoïissa, a été souvent racontée, tantôt de façon exacte (2), tantôt avec des digressions défavorables aux réformateurs, ou en supprimant certains faits d'importance, tels que la complicité que les révolutionnaires ont cherchée et trouvée parmi les Haoussas eux-mêmes. Recommencer ce récit serait superflu. Qu'il nous suffise de dire que les Peuls, — o victimes de la persécution » comme nous l'apprennent leurs légendes confirmées d'ailleurs par Barth, et que nous sommes autorisés à croire au moins autant que d'autres récits, qui nous les présentent plutôt comme oppresseurs que comme opprimés — se trouvèrent vis-à-vis d'hommes dont ils étaient les supérieurs par l'intelligence, dans la situation d'infériorité sociale et politique où sont actuellement dans le Borgou leurs compatriotes, les pasteurs de la Is igeria septentrionale. Ceux-ci se souviennent d'ailleurs des exploits qu'accomplirent leurs frères dans des circonstances semblables, lorsque, sous la direction de leur « mallam Zaky », ou, pour lui donner son nom européen, d'Othman Dan Fodio, ils abandonnèrent la houlette du pasteur pour prendre l'épée, et, le nom d'Allah sur les lèvres, soumirent en quelques années les Etats, rivaux entre eux, du pays haoussa, se rendirent maîtres des principales villes, convertirent les habitants à l'Islam et gouvernèrent le pays (3) at-ec tant d'habileté et un tel esprit de justice que

(1) Vers 1810. [Nnte ili l'Auteur.)

(2) Et avant tout autre par Joseph Thomson dans son ouvrage Munf/o Pardi et le Niger. (Note de l'Auteur.)

(3) « Othman 6dirta les châtiments les plus sévères contre ceux qui commettraient la plus légère violation de la loi ». — Voyages du cheikh Mohammed, de Tunis (Baylc Saint-John. Londres, 1854). [Note de l'Auteur.)

Clappeiloii a pu dire : « La région tout entière, quand elle n'était pas en état de guerre, était si bien administrée qu'une femme pouvait, selon un propos courant, parcourir d'une extrémité à l'autre les pays fellatahs (1) avec une charge d'or sur la tête » (2). Les Peuls renoncèrent temporairement à l'élevage du bétail et à la vie pastorale pour se faire soldats, administrateurs, fonctionnaires publics, situations diverses, où Ton ne retrouve aujourd'hui que la minorité d'entre eux, tandis que le plus grand nombre continuent de s'adonner à leurs occupations habituelles. Leurs dispositions pour l'intrigue leur ont permis de s'emparer des Etats haoussas sans cesse livrés à des luttes intestines ; leur sens politique les a conduits à favoriser et encourager le commerce par caravanes avec les ports tripolitains ; leur habileté administrative s'est manifestée de cent façons, dont la moindre n'est pas d'avoir assuré la perception des revenus publics sans modifier les formes existantes de l'impôt (3). Leur zèle religieux a été d'une intensité si communicative que les Haoussas ne sont jamais, même pour partie, retombés dans le paganisme (4). Quand on considère tout ce qu'ont fait les Peuls dans la Nigeria, on est frappé d'admiration, et l'on peut sans difficulté se rallier à cette opinion qu'avait exprimée sur eux sir Frederick Lugard et que bien des fonctionnaires et des officiers français avaient soutenue avant lui, « qu'ils ont d'instinct le sens du pouvoir et qu'ils sont incomparablement supérieurs aux nègres autochtones ». Quels auxiliaires puissants seraient ces indigènes pour une administration qui aurait la sagesse d'utiliser leurs service^ dans l'Afrique occidentale, en gagnant leur confiance et s'assurant leur sympathie !

I/es différentes manières dont les Peuls ont réussi à laisser leur

(1) Une des nombreuses désignations des Peuls. (Note de l'Auteur.)

(2) « Journal d'une seconde e.\p6dition dans l'intérieur de l'Afrique », ete., 1.S29. {Note de l'Auteur.)

(3) Sous l'ancien réprime haoussa, les habitants des pays du Nord payaient à leurs roisdes impôts directs. Selon les récits curieux et intéressants d'un marchand de Tunis, Assid-el-Hadj-Abd-Salam-Shabiny, le sultan des Haoussas percevait une taxe de 2 n/o sur tous les produits du sol. Les habitants payaient en outre un impôt foncier, et certains droits frappaient toutes les marchandises se vendant sur les places publiques. Relation d'un royrif/e à Tomhoucîoa vers l'année 1787. (Note de l'Auteur.)

(4) Un missionnaire a récemment affirmé que « pour le Hanussacc qui est dans le Coran vient de Dieu et ce qui n'y est pas ne vaut pas la peine d'être connu ». (Note de l'Auteur.)

empicinle personnelle sur les races avec lesquelles ils se sont trouvés en contact est surprenante. Partout où ils ont passé dans leurs migrations étonnantes de l'est à l'ouest et de Fouest au sud, du bassin du Sénégal au bassin de la Bénoué, des générations nouvelles et plus viriles ont suivi leurs traces fécondes, populations qui devaient, avec le cours du temps, constituer des royaumes séparés, presque des nationalités diftérentes. Ainsi, au Fouta-Djallon, région montagneuse riche en bétail de belle qualité, et dont ils se rendirent maîtres au xvi® ou au xvii® siècle, nous les voyons, dans ce pays, qui avant l'occupation française approvisionnait les marchés de Fretown, modifier sensiblement les éléments ethniques par leurs unions avec les indigènes Jalonkes et Mandingues. En Sénégambie, une population presque complètement distincte s'est constituée, celles des Toucouleurs, Peuls croisés de Ouolofs et de Mandingues. Haoussas et Kanouris du Bornou, Touareg des confédérations du sud, et Soussous des rivières du nord (1) ont tous en eux du sang peul. Et cependant une race peule vraiment pure s'est conservée, et, tout en absorbant d'innombrables tribus et se modifiant profondément elle-même dans certaines régions, a réussi à maintenir un type originel qui n'a jamais complètement disparu (2). Actuellement on peut voir, dispersés à travers le Soudan occidental, dans les hauts plateaux du Eouta-Djallon et dans les régions qui confinent au lac Tchad, dans l'Adamaoua notamment, ces mêmes bergers nomades, affinés, hospitaliers et courtois dans leurs manières, simples et patriarcaux dans leurs mœurs, aux traits purs, au teint cuivré et olivâtre, qui faisaient paître il y a mille ans leurs buffles et leurs moutons au museau allongé dans les oasis du Touat et les plaines voisines de Tombouctou. Et à leurs côtés on verra leurs épouses jouir dans la maison de plus de liberté et d'autorité que n'en ont certaines de leurs sœurs d'Afrique, en gardant quelque chose du charme d'un autre pays, demeurant, avec la douceur de leurs regards, avec leur amour des épices, les filles de cet Orient d'où elles sont venues jadis en des jours obscurs et lointains, perdus dans un impénétrable brouillard.

(1) Les Northern nicen- est la vieille désignation do la Guinée française — mais les Français ont toujours dit Rivières du Sud pour désigner le môme pays. (Nouvelle note de l'Auteur.)

(2) Cela s'explique par la résistance qu'op|)osi'nt les Peuls à toute union entre les femmes de leur race et Ijurs voisins noirs. [Note de l'Auteur.)

L'histoire des Peuls n'est pas limitée à la jS'igeria. Leur accession au pouvoir dans les anciens pays liaoussas et la fondation de l'empire du Sokoto sont, nous l'avons vu, des événements tout modernes, et il n'est pas absolument exact de dire que leur domination dans l'intérieur de l'Afrique occidentale remonte au règne (l'Otliman. La vériie, c'est que les succès de ce dernier ont donné le goût des conquêtes aux Peuls et peut-être plus particulièrement aux populations croisées de race peule. La révolution peule dans le Haoussa fut suivie du soulèvement des Peuls à Ségou contre les païens bambaras et soninkés. Tombouctou tomba en leur pouvoir en 1825. Mohammed Lebo entreprit dans le Macina une croisade dirigée autant contre les païens que contre ses coreligionnaires et compatriotes, pour l'indiiïéience et les erreurs qui s'étaient introduites chez eux dans la pratique de l'Islam. Après Mohammed Lebo, le grand chef toucouleur El-Hadj-Omar, homme d'une remarquable capacité, appartenant à la confrérie fanatique des Tidjania, réunit une immense armée autour de lui et avec ces troupes fit la guerre de différents côtés montrant une animosité particulière contre la race à laquelle il se rattachait. Mais son zèle religieux n'était pas modéré par ses visées politiques ; ses qualités de gouvernement semblent avoir été faibles. Il ne cherchait dans la guerre que la satisfaction de ses appétits, et le conflit, suivi de défaites, où il fut engagé contre les Français, amena la révolte de ceux qui avaient souffert de ses excès. Il est curieux de constater qu'il fut abandonné finalement jusqu'au désespoir et au suicide et que son pouvoir fut anéanti par les Peuls eux-mêmes, malgré les liens de sang qui les unissaient aux Toucouleurs, où il avait naturellement recruté le plus giand nombre de ses partisans. Néanmoins, le nom d'El-Hadji-Omar conserve son prestige dans l'Afrique occidentale, et d'autres aventuriers de son espèce ont parfois suscité de sérieuses difficultés aux Français. Mais les Peuls avaient dominé sur une .grande étendue de l'Afrique occidentale bien avant qu'Othman eut fait flotter ses drapeaux dans le Gober en pays haoussa. Dans le prochain chapitre nous essaierons d'interroger les plus anciens mémoires pouvant jeter quelque lumière sur la présence des Peuls d:ms l'Ouest africain. Cola nous aidera à aborder le problème des origines d'une race qui constitue, par son expansion et son importance le facteur essentiel à considérer dans les principaux des protectorats anglais de l'Afrique occidentale.

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