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LES PEULS DANS L HISTOIRE DE L AFRIQUE OCCIDENTALE

« Dans tous les royaumes, dans tous les pays, sur chaque rive du llcuve il y a des gens au teint basané appelés « Phoieys »... Ils vivent en hordes ou clans, construisent des villes, et ne sont pas soumis au roi du pays, bien qu'ils vivent sur leur territoire; car s'ils sont maltraités chez les uns ils abandonnent leurs bourgades et vont ailleurs. Ils ont leurs propres clicfs qui les gouvernent avec tant de moderation que tous les actes du pouvoir semblent émaner du peuple plutôt que d"ua homme... Ils ont prés de leurs maisons des plantations de tabac, et prés de leurs villes des plantations de coton dont ils s'entourent et qu'ils défendent en même temps; ils ont en outre des cultures de céréales de quatre espèces différentes... Ce sont les plus grands agriculteurs du pays bien qu'ils y soient venus comme étrangers. Ils sont très actifs et très sobres; ils produisent plus de grains et de coton qu'ils n'en consomment et vendent ce qu'ils ne consomment pas à un prix raisonnable; ils sont très hospitaliers et très bienveillants pour tout le monde, à tel point qu'une ville « pholey » est dans le voisinage considérée par les indigènes comme un bienfait... Comme ils ont des vivres en abondance, ils ne tolèrent jamais que certains d'entre eux en manquent, mais ils secourent en même temps les vieillards, les aveugles et les infirmes, et, dans la mesure de leurs moyens, ils pourvoient aux besoins des Maudingues dont ils ont assisté un grand nom'ore au milieu des famines. » — Francis Mogr, Sur les Peuls de la Gambie (1731).

« C'est un peuple dont la confiance en soi et l'instinct colonisateur sont éminemment développés. Il consacre tous ses soins à l'éducation et à l'instruction. Dans chaque ville, dans chaque village il y a des habitants qui se consacrent à l'enseignement de la jeunesse. A peu près tous les hommes et toutes les femmes peuvent au moins lire l'arabe. Sous le gouvernement éclairé de l'almamy Ibrahim Suri, la vie humaine est respectée, la propriété est sauvegardée, le vol de grands chemins est puni de mort... Il y a une femme à Timbo qui sait par cœur tous les Moallakats, grâce à une connaissance approfondie de la langue arabe que pourrait lui envier en Europe plus d'un étudiant s'adonnant au.\ langues orientales ». — D"' Blyden, Sur les Peuls du Fouta-DJallon.

« Ils occupent un rang élevé dans l'échelle de l'intelligence. » — B.mkie, Sur les Peuls de la Nifjeria septentrionale.

La trace la plus ancienne que nous ayons d'un empire existant dans l'Ouest africain se trouve dans le Tarik (1), histoire du Soudan occidental écrite au xviii" siècle par un certain Abderraliman-

(1) Récemment traduit en français par M. D. Houdas (Paris, Ernest Leroux, 1900). [Note de l'Auteur.)

ten - Abdallak-b^n - Imran - ben - Amir - Es-Sa'cTi, et apparemment attribuée à tort par Bartli au savant réputé de Tombouctou, Abmed- Baba. Cet empire fut celui de Gbanata, ainsi appelé du nom de sa capitale Ghana, que l'on a identifiée avec Oualata ou Birou. Cet empire était très vaste ; il s'étendait jusqu'à l'Atlantique, embrassant les bassins du Sénégal et de la Gambie. Gbana était située dans la province centrale de l'Empire, nommée Bagliena, la Bakini moderne, selon le commandant Binger. D'après le Tarik, 22 rois avaient régné auGhanata avant l'hégire. Bartk place la fondation de Ghana vers l'an 300 après Jésus-Christ. La ville fut attaquée et prise au viii*' siècle (1) par une tribu berbère (Zanaga ou Senhaja ?) qui à son tour fut vaincue, à une date incertaine, par les Mandingues — ou les Mandingues croisés de Peuls, c'est-à-dire les Toucouleurs. Ceux-ci à leur tour, sur les ruines du Ghanata, édifièrent un nouvel empire dont l'importance fut même plus considérable encore, celui de Melli, Melle (2) ou Mali, selon les diverses orthographes qu'il reçoit. Quels étaient les premiers fondateurs de l'empire de Ghanata ou de Oualata':^

Le D"" Eobert Brown, dans sa très remarquable édition de la traduction donnée par Pory de Léon l'Africain (3), s'exprime ainsi : a Oualata est le nom arabe et touareg, tandis que Birou est 1g mot dont se servent les noirs Azer, fraction des Aswaneck, qui sont les habitants autochtones du pays. » A l'époque où ce passage était écrit on ne pouvait se procurer aucun exemplaire complet du Tarik (4), et le D"" Brown n'était pas en mesure par suite de consulter cet ouvrage et de constater combien il confirme rigoureusement la chronologie fameuse des Sonraïs que Barth a publiée. S'il avait pu le faire, le passage dont il s'agit aurait certainement été modifié, car le Tartk nous apprend de façon précise que le fondateur

(1) D'après Léon l'Africain. {Note de L'Auteur.]

(2) A une certaine époque le Melle commandait aux Sonraïs et à Tombouctou. l'ii 1320 les Melliens furent chasses de Tombouctou par les habitants païens du Mosis (le plus puissant royaume païen qui se soit jamais constitué dans l'Afrique occidentale). Les habitants du Melle reprirent la ville, mais en furent finalement chassés par les Touaregs en 1453. Le Melle fut dans la suite vaincu parles Songhays et anéanti. {A'ote de l'Auteur.)

(3) Publiée par la « Hakluyt Society ». (Note de V Auteur.)

(1) C'est à M. Dubois que nous sommes redevables du premier exemplaire complet. [Note, de l'Auteur.)

de la dynastie du Ghanata (Oualata) s'appelait Quaia-Magha (1), et, comme l'observe M. Houdas, Maglia est un mot peul qui signifie 0 grand ». Ainsi il est légitime de soutenir, sans s'écarter de l'évidence, que l'empire vraisemblablement le plus ancien de l'Afrique occidentale, le premier du moins dont le souvenir soit venu jusqu'à nous, eut des fondateurs de sang peul. En tout cas, on serait obligé d'admettre l'existence de la langue et, par suite, la présence des Peuls dans les régions de l'Afrique occidentale voisines du Sénégal, dès les époques les plus reculées.

On peut objecter que l'appui d'un seul mot fournit une base légère à l'édification d'une théorie. Mais quand on interroge les relations historiques que l'on possède sur ces régions, on constate, il y a quinze cents ans, l'arrivée à la cour du roi du Bornou, Biri, de deux chefs religieux des Peuls de Melle, ce qui prouve la présence des Peuls dans les pays où, d'après le Tarik, régnait un chef dont le nom renfermait une affixe foulbé (2). Si l'on ajoute que les différents récits, aussi bien arabes qu'européens, se rapportant aux mêmes pays, confirment le fait, on concédera que l'affirmation émise par nous est beaucoup mieux que plausible. Il y a toute raison de croire que les Peuls étaient nombreux dans l'empire de Melle (3) si même, en réalité, les maîtres de cet empire n'étaient pas croisés de sang peul, ce qui semble i^robable (4), et qu'ils y avaient tantôt le premier rang, tantôt le dernier, selon (jue leur fortune politique s'élevait ou s'abaissait (5). Au milieu du xv*^ siècle ils constituaient

(1) La famille régnante, d'après le Tarll,-, était de race blanche, et ses sujets étaient les Wakaris (Mandinuucs). Ceci tend à confirmer la version des Peuls à savoir qu'ils descendent d'une race blanche par comparaison avec les autres indigènes leurs voisins. Dans sa « Notice géographique sur la région du Sahcl » (qui comprend le Bakini, l'ancien Baghana) le commandant de Larligue dit des Peuls qui habitent encore ce pays. « Quelques-uns sont presque blancs; leurs cheveux sont à peine crépus, et ils ont les traits fins et réguliers des Européens de bonne race ». [Note de V Auteur.)

[t) La langue des Peuls. {Note de l'Auteur.)

(3) L'Empire qui, nous l'avons vu, avait été édifié sur les ruines de Ghanata par les Mandingues, le peuple vaincu, à l'époque où fut fondée cette dernière ville. {Xote de l'Auteur.)

(4) Cette opinion de d'Eichtal (a Les Foulahs », Paris, 1842), à savoir que les Peuls jusqu'à ce jour ont appelé « Melli » l'ensemble de la Sénégamhie, n'est pas, il me -semble, confirmée, mais doit être mentionnée néanmoins. {A^ote de l'Auteur.)

(5) La première carte où figure le nom de Melle est une carte espagnole (137.5 après J.-C). Dans la carte de Matliias de Villade.-tes, de Venise (1413 après J.-C),

certainement la lace dominante dans le Bagliena (la province centrale, comme on l'a vu, de l'empire de Ghanata, et qui semble avoir conservé son nom après la conquête mellienne) ; ils avaient apparemment réussi à prendre le pouvoir. Nous tenons ce fait des récits sonraïs, d'après lesquels à cette époque Askia, le puissant roi du pays, « conquit le Baghena et tua le chef peul Damba-Dumbi (1) ». Trente ans avant cet événement le chef du Bagliena était également un Peul, comme en témoigne l'histoire du prédécesseur d' Askia. Vers 1450, Ca-de-Mosto parle d' « el rey dos Fullos » sur les rives du Sénégal. Plus tard, Jean II, roi du Portugal, envoie une ambassade à Tamala « puissant roi des Peuls ». De Barros, l'historien portugais, cite une grande guerre « incendia de guerra » survenue au Sénégal en 1534. Tne foule de Peuls, selon de Barros, quittèrent le pays du « Fouta », — probablement le Fouta-Toro, — pour se diriger vers le sud. La multitude était telle, ajoute-t-il, « qu'elle desséchait les cours d'eau sur son passage ». Marrnol cite également cette migration vers le sud. Les Peuls, dit-il, « avaient levé une armée si formidable dans le sud du « Foura » (Fouta), contigu au pays mandingires, contre lesquels ils marchaient, qu'ils prétendaient dessécher les rivières (2) ». Il est certain que ce fut le commencement de la migration des Peuls vers le Bondou et le Bambouk, mouvement qui devait se continuer à une époque postérieure vers le Fouta-Djallon. Le Tarik nous raconte la fondation de l'Etat peul du Toro par Salta Tayenda « le faux prophète » en 1511 (3). D'après le 7 «/■//.■ les Peuls dominaient à l'est jusqu'au Macina, au xv^ siècle, et la chronologie des Sonraïs d'après Barth, mentionne une expédition qu'un roi de ces derniers aurait dirigée contre les Peuls du Gourma, encore plus à l'est.

Arrivant à une période plus récente, nous voyons Jobson (1G28) citer les Peuls comme opprimés par les Mandingues et comme leur

le mot « Toucuzor » est écrit à côté de celui de « Mussa » roi de Melli. A la place fie « Toucuzor » lisez « Toukulor (Toucoulcur), la race croisée de Peuls-Ouolofs et de Pculs-Mandingucs. « Considérations sur la priorité des découvertes maritimes sur la C('ite occidentale d'Afrique ». — Binger. [Noie de l'Auteur).

(1) Table chronologique des Sonraïs d'après Barth. — [Note de l'Auteur.) Vi] Marrnol — né à Grenade en 15S0— traduit par Nicolas Perol d'Ablaneourt. {Note de V Auteur.)

(3) Cette affirmation du Tarik, à savoir que Salta Tayenda s'enfuit au « Fouta» roiidniic la i)r('scnff des Pcnls dans ce pays à une d;itc antérieure, ce que nous apprenons du reste par d'autics sources. {Note de l'Auteur.)

étant assujettis dans la région de la Gambie. En lGi)7, le sieur de Biiie se rend pour la première l'ois, au nom de la Compagnie française du Sénégal, à la cour du clicf des Peuls sur le Sénégal. Le récit de Tévénenient, tel que le donne Labat, est des plus pittoresques. C'était l'époque où les monarques africains étaient traités avec respect par les Européens qui désiraient commercer avec leurs sujets. Le prélat cynique, à c[ui nous devons la relation du voyage de lirùe, et qui s'amuse des petites supercheries que la Compagnie commettait envers les Peuls, s'étonne lui-même des institutions de ce peuple, de son organisation judiciaire et administrative, de l'aptitude de ses habitants pour lagiiculture et le commerce. « Aussi loin que la vue pouvait s'étendre », écrit-il d'après les notes de Brilc, « pas un pouce de terrain n'était laissé en friche. » Plus loin il parle de « vastes plaines couvertes de bétail ». « Ils — • les Peuls, — poursuit-il, cultivent le sol avec soin et font d'abondantes récoltes de mil gros et petit, de coton, de tabac, de pois et d'autres légumes et ils élèvent des quantités énormes de bestiaux. » En résumé, nous trouvons dans l'empire des Peuls du Sénégal, au xvii* siècle, les traits bien caractéristiques que nous rencontrons dans leurs Etats de fondation plus récente. Pasteurs et agriculteurs, par goût naturel, ils comptent parmi eux, quand les circonstances leur donnent le gouvernement des pays où ils se sont établis, des hommes prêts à la vie publique et à l'administration.

J'ai cité un grand nombre de témoignages — ■ la liste pourrait aisément en être étendue — afin de montrer que les Peuls ont vécu au Sénégal et en Gambie depuis des temps reculés et qu'il y a dès lors toute raison de les identifier, selon le Tarik et Barth, avec lea maîtres de l'empire de Ghanata, dont le dernier place l'existence à vue date antérieure à l'an 300 après Jésus-Christ. Des pays où il? ont été alternativement les maîtres et les sujets, et qu'ils habitent aujourd'hui sous la domination française, les Peuls se sont progressivement répandus au sud et à l'est, à travers, on peu s'en faut, tout l'intérieur de l'Afrique occidentale ; le mouvement continue et il est l'un des facteurs ethnologiques les plus intéressants de I Afrique occidentale. A l'ouest, la forêt a empêché les Peuls d'atteindre l'océan, bien qu'en deux circonstances ils eussent été sur le point de le faire, en arrière de Lagos au milieu du siècle dernier, eomm? on l'a vu dans le précédent cliapitre, et on arrièie do Sierra-Leone environ trente ans avant leur défaite à Osogbo, leur

cavalerie (comme dans le Yoruba) étant imp\iissante contre la résistance des habitants de la forêt, Soulimas et autres — les noirs indépendants du protectorat de Sierra-Leone, sur lesquels ie» bureaux de Dowming Street dans leur sagesse ont établi une taxe foncière en 1898 ! Les traditions des Ashantis mentionnent l'arrivée d' a hommes rouges » venus de l'intérieur comme une des causes de leur migration vers le sud (1). Aujourd'hui les Peuls sont parvenus jusqu'aux confins des grandes foiêts du Congo, et, selon certaines relations, se trouvent en très grand nombre sur les rives de la Sangha (2). Chercheront-ils à pénétrer dans la forêt, ou bien préféreront-ils se détourner, obliquer vers le nord (3), et, se déplaçant une fois de plus, comme entraînés par un insondable dessein de la Providence, retourner lentement vers la région d'où ils ont quitté l'Asie pour entrer sur le continent noir et, pour la première fois, aborder ce sol africain où ils vivent depuis quelque quatie mille ans?

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