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CHAPITRE XVII

OEIGINE DES PEULS.

« La plus intéressante de toutes les tribus arricaincs... Une race distincte . » — D'' BARTii,^'o//o^t's clans l'Afrique occidentale i5 volumes).

De tous les problèmes qui demeurent obscurs, ou ne sont qu'à demi dévoilés, au sein du continent encore mystérieux de l'Afrique,

(Il La tradition se réfère indirectement à l'invasion poule — la racine du mut (l'cul ou Fuli signifiant rouge ou rougeâtre. (Note de l'Auteur.)

(X') Le correspondant d'un journal de Paris, la Dépêche Coloniale, dans une lettre datée de Koundé sur la Sangha le 10 décembiel901, s'exprime ainsi : « Nos vêlements, que la brousse a mis en lambeaux, ne donnent pas une haute idée de notre inHucncc, surtout quand on les compare cà ceux des Foulbès (Peuls) couverts de brodeiies et cjiaussés de bottes de cuir. Ceux-ci sont tous à cheval, et nous sommes à pied. Ils sont des milliers et sont tous armés. » (Note de l'Auteur.)

(3) Leur présence â Omdurman — c'est-à-dire au cœur du Soudan oriental, dans la vallée du Nil — a déjà été signalée par le père Ohrwalder. A la page 300 do />/./', ans decaptirite au camp du Malidi (Major Wingatc, R.-A. Londres, 189rn, nous lisons « Quelques Fellatahs, venus de régions lointaines, du Hornou, du Ouadaï etc., s'étaient arrêtes à Omdurman, dans leur voyage à la Mecque » et ailleuis. page 305 « Les iialiilants d'Omdurman forment une agglomération de toutes les races et de toutes les natioiialilés du Soudan — Fellatahs, Takrouris, indigènes du Bornou, elc ». [Note de l'Auteur.]

il n'en est pas qui présente vin intérêt plus absorbant, plus passionnant, que oelui des origints de la race qui a imprimé ses caiactères individuels à travers tout l'intérieur de l'Afrique occidentale et dont l'influence féconde se manifeste des rives du Sénégal jusqu'au ïcliad.

Dans le précédent chapitre, il a été, je veux le croire, nettement établi que les Peuls ont laissé des traces certaines dans les mémoii-es historiques les plus anciens et les plus autorisés sur l'Afrique occidentale, et que, à l'exception du récit d'ïïnnnon, — dont nous aurons maintenant à parler, — toute relation de quelque importance, ayant trait, pour plusieurs siècles, à la partie de l'Ouest africain s'étendant entre le 10^ et le 20® parallèles de latitude Nord, témoigne, directement ou indirectement, de la présence dos Peuls dans le pays à une époque reculée (1). D'où venait ce peuple, Cfui se distingue si profondément par le teint, la constitution physique, les mœurs, les coutumes, les manières, des noirs au milieu desquels ils se sont établis et qui ont été les maîtres du bassin du Sénégal jusqu'au iv® siècle ?

Leurs propres légendes, leur structure physique, leur développement intellectuel et les traits essentiels de leur individualité, tout concourt avec ensemble à placer en Orient le berceau des Peuls, cette « race distincte », dont parle le D"" Barth, et non pas la population bâtarde que certains voudraient voir en eux.

Avant d'essayer de rassembler les divers éléments dont l'ensemble, à mon humble avis, justifie cette affirmation, il peut n'être pas inuti?o de rappeler que la théorie favorable à l'origine orientale compte de nombreux adversaires que leur situation personnelle, la compétence qu'ils ont acquise, recommandent à notre attention. Il y a ceux qui soutiennent que les Peuls se rattachent à la famille berbère. Il y en a d'autres qui pensent — et cette opinion me paraît contraire à toute vraisemblance — que les Peuls sont des mulâtres. M. Marcel Dubois (2) le brillant auteur de Tombouctou la Mystérieuse (3), dont l'exposé sur la question peule n'est pas

fl) La détermination que donne le D'' Barth de la date à laquelle fut fondé le Ohanata n'est certainement pas exairérée, si l'on tient compte de celte nfllrmalion du Tarik que vingt-deux rois avaient régné avant l'Hégire. {Noie de l'Auteur.)

(2) Il s'agit ici, non de M. Marcel Dubois, mais de M. Félix Dubois. (Note du Traducteur.)

(3) Ernest Flammarion, Paris. Édition anglaise: M. Hcinemann. (Notede l'Auteur.)

impartial, combat énergiques ont la thèse orientale. « C'est (!o ronest, dit-il, de l'Adrar sénégalais (l'Aderer des cartes anglaises), de la terre de sable s'étendant an nord du Sénégal, qu'ils sont venus ». « Les Toulbés, poursuit-il, avaient été chassés vers le vSoudan, très probablement quand les Maures, expulsés d'Espagne, envahirent l'Adrar. » M. Dubois trouve la confirmation de ses vues dans un passage du Tarik (ciui, étant écrit par un Arabe, est naturellement hostile (1) aux Peuls), d'après lequel les Foulbés étaient originaires du pays de « Tichitt ». Je me permets très respectueusement de ne pas partager l'opinion de M. Dubois. Selon Léon l'Africain, les Maures ou Berbères conquirent le Ghanata au VIII® siècle, la caste dominante à cette époque, comme on peut l'inférer aussi bien du Tarik que des récits de Barth, étant de sang peul, ce qui déjà rend douteuse l'affirmation de M. Dubois. Mais plus on essaie de concilier l'opinion de ce dernier avec les mémoires existants, plus cette opinion semble contestable. La puissance maure en Espagne ne disparut définitivement qu'au xv® siècle. Néanmoins on peut dire que la cause des Maures en Europe était perdue, et c[ue leur expulsion a commencé après leur défaite à Salado en 1340 (2). Nous pouvons dès lors, pour notre argumentation, adopter le milieu du xiv® siècle comme étant la période approximative où les Maures commencèrent à être « expulsés d'Espagne ». Ce serait à peu près l'époque, où, selon M. Dubois, les Maures chassèrent les pasteurs peuls vers l'Adrar o la terre de sable ». Sans s'arrêter à ce qu'il y a de peu logique à considérer un peuple dont la richesse est constituée par ses troupeaux et son bétail comme originaire d'une région aride (car sable et pâturages ne vont pas d'ordinaire ensemble), il convient de remarquer qu'en fait les Peuls étaient établis déjà beaucoup plus au sud. Le marché de Djenné, dont ]\I. Dubois a parlé avec tant de charme, n'était-il pas déjà fréquenté par les Peuls vers 1260 (3)? Le roi du Bornou ne reçut-il pas une ambassade peule venant du Molle entre 1288 et 1306 (4)? Conçoit-on que les Peuls, obligés d'évacuer l'Adrar au milieu du

n^ Les Arabes et les Pouls ont été en éternelle animosité. [Nnti de V Auteur.)

(2) Tolède fut enlevée aux Maures en 1085. Saragosse en 1118, Valence en 1238, Séville en 1218; les Beni-Nasr conservèrent Grenade jusqu'en 1492. (Note de l'Auteur.)

(3) De Rarros, Rarth; le Tavik. [Note de V Auteur.) !4) Makrisi, de Barros, Barth. [Note de l'Auteur.)

xiv" siècle, eussent étendu leur domination sur de vastes territoires allant au sud jusqu'au Gourma, fût-ce seulement une centaine d'années plus tard P M. Dubois devra apporter d'autres preuves, des témoignag^cs plus forts que sa propre affirmation et autre chose qu'un passage obscur du Tarik, pour détruire la thèse orientale sur l'origine des Peuls.

Nous sommes loin de connaître toutes les traditions indigènes c^ui, parmi les Peuls, attribuent à ce peuple une origine orientale, et, bien qu'on ne doive pas y attacher trop d'importance, il ne faut pas non plus les mépriser. Il y a d'ordinaire un fond de vérité dans les légendes de cette nature.. D'autre part, les études anthropométriques ou plutôt crâniologiques sont d'un extrême intérêt. Bien qu'elles se soient encore peu développées, elles fortifient d'une manière appréciable la thèse orientale. Le D"" Yerneau, dont la réputation comme anthropologiste est bien établie, a récemment publié (1) les résultats de l'examen auquel ont été soumis cinq crânes de chefs indigènes originaires du Fouta-Djallon. Les trois premiers appartenaient à des personnages connus, de leur vivant, des autorités françaises de la Guinée. Les deux autres avaient été apportés en France par le D"" Maclaud, qui a beaucoup voyagé parmi les Peuls. Aucun de ces personnages n'était un Peul de sang pur. Celui qui se rapprochait le plus du type originel était Alfa-Alliu, condamné à mort pour avoir attaqué sans provocation un convoi français. Sur le crâne de cet individu le D'" Yerneau s'exprime ainsi : « Alfa-Alliu appartient d'après les éléments distinctifs de son crâne et de sa face au t^T^e pentagonal cintré qu'on rencontre dans la population présente de l'Erythrée et les anciens habitants de rEg;^q)te ». Sur deux autres crânes parmi les cinq examinés, le D^ Yerneau fait les rcmarciues suivantes : « Leurs possesseurs, sans doute, avaient une certaine dose de sang nègre dans les veines, d'oii résultaient un épaississement de l'ossature et un prognathisme accentué... (2). Néanmoins, ces deux chefs n'étaient pas des nègres ; la largeur du front, le dessin très net (les os du nez, les proportions du nez lui-même et la forme du

(1) L'Ant/iropolofjie (tome X, n" 6), dont le D'' Verneau est l'un des rédacteurs. {Note de l'Auteur.)

(2] En style profane, les mâchoires avancées, — un des traits caractéristiques du nègre. (Note de l'Auteur.)

menton excluent tonte connection avec la race nègre. » Sur les deux crânes restants, le D"" Yerneau conclut ainsi : a Je n'insiste pas davantage sur les caractères céplialiques de ces deux Peuls de race profondément croisée. J'observerai simplement que, malgré ces croisements, ils offrent deux formes de crânes que nous rencontrons partout oii l'influence des Ethiopiens s'est fait sentir. » Il est nécessaire d'ajouter que par Ethiopien le D' Yerneau — il a soin de l'expliquer au début de son étude — entend désigner le type abyssin, car il estime que toute similitude entre les mots tt nègre » et « éthiopien » est vulgairement le résultat d'une confusions Elisée Reclus, dans son grand ouvrage de géographie, affirme que la constitution du crâne peul a des affinités avec le type égyptien. A ce témoignage on peut ajouter ceci, c'est que les plus récentes études d'anthropologie sur les Berbères tendent à séparer ceux-ci des anciens Egyptiens et de la famille orientale (1).

Le D' Blyden, qui visita Timbo, la capitale du Fouta-Djallon (et l'un des centres peuls les plus importants de l'Afrique occidentale), il y a une trentaine d'années et qui, comme le D' Bayol et d'autres voyageurs, fut profondément intéressé par ce qu'il vit, s'exprime en ces termes dans un rapport qu'il fit parvenir au gouvernement de l'époque et que, grâce à lui, j'ai pu consulter : « En entrant dans une ville poule, la première chose qui frappe un étranger est l'aspect caucasien des traits du visage, surtout parmi les habitants les plus âgés ; et pourtant quelquefois, parmi les enfants nés de parents ayant tous les caractères physiques de la famille sémitique, on voit réapparaître le type nègre indélébile » (2). « Il est évident, ajoute le docteur, que s'il y a là parmi ce peuple une forte dose de sang étranger on trouve aussi l'influence d'une race puissante qui a complètement absorbé les éléments du dehors, et c'est par là que s'explique l'extrême fierté que les Peuls conservent de leurs origines, leur respect du passé et le souci qu'ils ont de leur postérité. »

D'Eichtal s'est efforcé d'établir entre les Hovas de Madagascar et les Peuls une paienlé qui se irouvait allit*? indirectem.ont ceux-ci aux Malais, — dont traite spécialement cet auteur. Cette thèse ne

(1) D' Randlc Mac Ivcr et Anthony Wilkin, dans leurs « Lybian Notes » — Macmillan et C° 1901. {Note de V Auteur.)

(2) Ce qu'expliquent des relations avec les négresses. [Note de V Auteur.)

pouvait s'appuyer que sur la similitude exceptionnelle de certains mots ; mais, si elle était fondée, il nous faudrait renverser complètement les phases des migrations peules, ce qui est tout à fait impossible. La langue peule ne peut pas être encore exactement classée, mais, autant que nous pouvons le savoir, elle a des origines sémitiques. Si nous voulons trouver d'autres points de contact entre les Peuls et l'Orient, plusieurs circonstances arrêtent notre attention. La première est tirée d'un passage du Péri'ple d'Hannon ; la seconde de l'invasion de la Basse-Egypte par les Hyksos ; la troisièm^e, d'affinités particulières et de certains rapports avec les légendes hébraïques, constatés chez les Peuls ; la quatrième, d'un attachement à leur bétail si remarquable parmi les Peuls qu'il fait penser h une lointaine boolâtrie. Ces divers points doivent être successivement examinés.

Vers la fin du xvi^ siècle avant Jésus-Christ, les maîtres à? Carthage projetèrent de créer outre-mer des colonies qui pussent ajouter à la gloire de l'empire, tout en permettant de se débarrasser d'une fraction au moins des éléments les moins recommandables de la population. Ils envoyèrent dans ce but une flotte do ()0 vaisseaux, comptant environ 3,000 passagers, sous le commandement d'un digne magistrat nommé Hannon, avec ordre de passer par les Colonnes d'Hercule (le détroit de Gibraltar) et de jeter quelque part plus loin les bases d'une colonie. La flotte paraît avoir suivi la côte occidentale de l'Afrique jusqu'à ce qu'elle atteignît le Sénégal. Los Carthaginois remontèrent ce fleuve sur une faible distance, puis s'avancèrent vers le sud jusqu'à la Gambie et même au delà jusqu'au « Cap du midi » qu'on a cherché à ident'fier avec l'entrée du canal Sherbro (1). Cette rencontre de la culture phénicienne et de la barbarie primitive sur la côte occidentale était, comme sir Harry Johnston l'observe de façon frappante, « la première entrevue que l'homme civilisé avait avec son frère

(1) D'autres auteurs arguent notamment de ce que les sauvages, « couverts de poils » rencontrés par les colons rarthaginois étaient les gorilles que du Cliaillu, plus de deux mille ans après, fit connaître à un monde incrédule. Ils insistent sur ce qu'aurait d'invraisemblable l'existence de ces animaux, au temps d'Hannon, si loin vers le Nord, et ils soutiennent que l'expédition parvint jusqu'à l'estuaire du Gabon ou même jusqu'aux bouches du Congo. La question vraisemblablement ne sera jamais élucidée. Les deux opinions sont exposées très clairement par feu Miss Kingsley dans ses « West-African Studies » CMacmillan et C°.) [Note de V Auteur.)

dem'Piiré sauvage depuis que l'un et l'autre s'étaient séparés aux pi-emiers âges du monde ». Et cependant à certains égards cette observation d'ordre général n'est pas absolument exacte ; ce n'était pas seulement avec des nègres que le navigateur carthaginois se tîouvait en contact.

A son retour, Hannon écrivit en langue punique une relation de ses aventures, de ce qu'on appelle son Périple (c'est-à-dire circumnavigation), et dédia ce récit à Moloch, la divinité carthaginoise, au temple de Cronos. Grâce à la science de la Grèce, le récit du voyage d'Hannon nous a été conservé. Trois siècles environ après son accomplissement, Ptolémée, le géographe et historien grec, publiait huit volumes de recherches géographiques. La partie qui concernait l'Afrique était principalement fondée sur des documents carthaginois et renfermait une traduction du Périple d'Hannon. D'après le texte de Ptolémée, nous voyons que dans le voisinage de la Gambie (Stacliir) les Carthaginois rencontrèrent une population dont le teint était moins foncé que celui des nègres. Ce peuple, l'auteur l'appelle celui des a Leucaethiopes ». Pline parle aussi de ces mêmes a Leucsethiopes », en les plaçant pourtant deux degrés environ plus au nord. Ainsi, 500 ans avant Jésus-Christ, les navigateurs carthaginois signalaient en Afrique occidentale l'existence d'un peuple auquel l'épithète de « noirs » ne s'appliquait pas, dans le pays oii 800 ans plus tard — d'après ce que nous savons de plus ancien — on parle d'un empire dont les maîtres étaient blancs, et dont le fondateur était un monarque désigné par un nom oii se rencontre un affixe foulbé.

Quels pouvaient être ces « Africains » au teint clair? Ce n'étaient pas assurément des Arabes, encore moins des Bantous. Avec les tribus berbères les Carthaginois étaient partout en contact, en ^Mauritanie, en Numidie, en Cyrénaïque. Chez les Berbères Carthage recrutait des mercenaires, qui se montrèrent assez souvent plus dangereux qu'utiles. Les émigrants de Carthage auraient reconnu le type berbère, s'ils l'avaient rencontré en Afrique occidentale, et, si les « Leucaethiopes » avaient été des Berbères, on en aurait parlé en des termes différents dans le Périple. En réalité, il y a quoique raison de penser que les émigrants comptaient des Berbèrep dans leurs rangs. De plus, il est impossible qu'à cette époque l'occupation berbère se soit étendue si loin vers le sud, par au moins 15", latitude do la Sénégambie. Il n'y a pas, à ma connaissance,

(le témoignage liistoriqiic qui pcrmctic de croire à la présence des Berbères dans le bassin du Sénégal avant le viii° siècle après Jésus- C'irist. A quelle race dès lors pouvaient appartenir les « Leucœtliiopes »? A quelle race, sinon aux Peuls, les seuls à qui puisse s appliquer le récit d'Hannon, si l'on considère la date de son expédition ? Voilà, en faveur de la thèse orientale, une première vérification (1).

L'invasion de la Basse-Egypte par les Hyksos ou les rois pasteurs venus de l'Orient est une des phases les plus obscui^es do rkistoire d'Egypte. Le professeur Lepsius pense que l'invasion des Pasteurs s'est produite pendant la 13® dynastie (qui, selon le même auteur, a commencé en 2136 avant Jésus-Christ) et s'est terminée vers 1G2G avant Jésus-Christ, par l'expulsion des Pasteurs. Vers l'an 2000 avant Jésus-Christ — un peu plus tôt ou un peu plus tard selon d'autres auteurs, — l'Egypte, alors sous la dynastie thébaine, fut envahie par des hordes nombreuses d'Asiatiques, amenant avec eux des troupeaux énormes de bœufs et de moutons (2). Il semble que quelque grand bouleversement intérieur, dont la cause demeure obscure, ait précipité dans la fertile vallée du Nil de nombreuses tribus de pasteurs nomades, bergers et agriculteurs, transformées alors — pour cause de famine, absence de pâturages, hostilité de voisins les inquiétant sur leurs frontières, ou expansion spontanée de la race — en une population belliqueuse et avide de conquêtes, qui sur son passage balayait tout en une poussée irrésistible jusqu'à ce qu'elle eût trouvé des terres oii elle pût élever ses troupeaux, sa seule richesse. Le caractère distinctif de leur occupation apparaît dans leur nom même — Hyksos ou Rois Pasteurs. Après une lutte sanguinaire, les envahisseurs réussirent à s'établir définitivement dans la Basse-Egypte, et peu à peu étendirent leur

(1) Si l'on suppose que je m'approprie sans discernement les idées d'autrui, je me hâte d'ajouter que le major Rennel, dans ses notes sur les voyages de Parle (i< Travels in the Interior of Africa », Londres 1799), hasarde la même opinion adoptée plus tard par Barth et par Frey. Mais je crois qu'à la lumière de nos connaissances nouvelles sur les hommes et les choses de r,\frique occidentale l'identification des « Leucœthiopes » et des Peuls est aujourd'hui mieux qu'une simple suggestion. {Note de l'Auteur.)

(2) Les bœufs que possèdent les Peuls — ces pasteurs de l'Afrique occidentale sont les bœufs à bosses de l'espèce asiatique (Bos indian). C'est là, selon Faidherbe, un argument très fort en faveur de la thèse orientale. Les bœufs d'Abyssinie, on peut le remarquer, sont de même espèce. {Note de l'Auteur.)

domination sur la Haute-Egypte, dont néanmoins ils ne purent se rt-ndie maîtres complètement. Leur suprématie dura environ cinq cents ans. Ils furent finalement renversés du pouvoir et chassés du pays par les i-eprésentants de l'ancienne dynastie tliébaine sous la direction de Misphragmutliosis et Thoutmosis, vers 1636 avant Jésus-Christ, si nous adoptons les calculs du célèbre égyptologue, le professeur Lepsius, Qu'advint-il d'eux ensuite ? Le scribe égj-ptien, Manetho, affirme qu'ils reprirent le chemin de l'Asie, mais le fait est douteux, et le même auteur émet plus loin une assertion qui semble peu sérieuse en ajoutant qu'ils occupèrent la Judée et fondèrent Jérusalem.

X'est-il pas raisonnable de supposer qu'au moins une fraction d'un i>euple aussi entreprenant et aussi courageux, qui devait être exceptionnellement nombreux pour avoir si longtemps dominé l'Egypte, ait préféré s'enfoncer dans les régions inconnues de l'Ouest, à la recherche de terres nouvelles où pourraient vivre leurs troupeaux, au lieu de retourner sans gloire dans les pays d'où ils venaient? Depuis cinq cents ans ils habitaient l'Afrique. L'Afrique leur offrait des pâturages étendus pour leurs bestiaux. Ils s'étaient sons doute unis aux Egyptiens, avaient contracté des mariages avec eux. Les liens de la famille et de l'histoire les attachaient au sol africain. Ils étaient devenus les enfants adoptifs de ce continent qui à toutes les époques a exercé une fascination particulière sur les diverses populations d'émigrants qui y ont pénétré. L'histoire, je crois, n'offre nulle part l'exemple d'un peuple qui, après s'être établi en Afrique, s'en soit éloigné. Les Pasteurs avaient acquis en Afrique une situation prééminente. La multitude indisciplinée qui s'était ruée comme un torrent sur le delta du Nil avait produit des administrateurs capables de gouverner l'empire qui peut-être était le plus puissant du monde civilisé. On ne peut concevoir que ce peuple tout entier se soit dispersé dans une direction déterminée, comme le scribe Manetho nous le donnerait à entendre. Il doit avoir compté des milliers d'hommes employés, comme le furent leurs compatriotes les Hébreux, à élever, sous les ordres des Thébains victorieux, ces monuments grandioses dont les ruines provoquent aujourd'hui l'étonnement général. Un plus grand nombre encore purent sans doute s'éloigner vers l'Ouest, atteignant avec ce qu'ils possédaient les plaines fertiles de l'intérieur de la Cyrénaïque, et, dans la suite des temps, toujours s'avançant à la recherche de

nouveaux pâturages jusqu'à ce que, mille ans après, les Carthaginois trouvassent leurs descendants dans les riches vallées du Sénégal et de la Gambie, — sans que leurs caractères nationaux se fussent modifiés, que leur raoe puissante eût perdu son intégrité, que a l'extrême fierté qu'ils conservaient de leurs origines » eût disparu : les conditions extérieures de leur existence ayant subi seules l'influence du milieu.

D'autres encore ont pu se diriger vers le sud et largement influer sur les éléments ethniques de l'Erythrée, auxquels semblent se rattacher les Wahumas nomades et pasteurs de l'Ouganda, dont on admet généralement l'origine asiatique. C'est là, en faveur de la thèse orientale, la seconde vérification.

L'arrivée des Hyksos dans la Basse-Egypte fut approximativement contemporaine de l'émigration juive de la Mésopotamie vers la Palestine. Trois cents ans plus tard, en 1700 avant Jésus-Christ, selon les récits bibliques, une famine terrible étant survenue dans le pays, les Juifs commencèrent leur fameuse émigration vers l'Afrique, sur l'invitation même du souverain de l'Egypte au service duquel Joseph était parvenu à occuper une situation très influente. Les nouveaux venus s'établirent dans la région fertile de Goshen (1), à l'est du Kil, où le fleuve forme comme les dents d'une fourchette. Quel était à cette époque le Pharaon ? Les lacunes existant dans l'histoire de l'Egypte ne permettent pas malheureusement de répondre. Mais il n'est pas douteux, à moins que les égyptologues compétents n'aient commis une erreur irréparable, que c'était un des rois Pasteurs. Et, en dehors même de la concordance des dates, il y a des raisons particulières qui viennent fortifier encore ce que l'on peut présenter comme une certitude. Les Hyksos étaient des pasteurs asiatiques que les circonstances avaient poussés vers le bassin du Nil. Le rôle de guerriers et d'administrateurs qu'ils assumaient était probablement tout accidentel ; ils le remplissaient parce qu'ils avaient trouvé une nation puissante établie dans le pays qu'ils convoitaient et parce qu'ils devaient la soumettre avant de s'installer à leur tour dans la même région. Qu'ils aient réussi dans ce rôle, cela prouve non seulement leur courage, mais encore leur sens politique et leur pouvoir d'or'ganisation, qualités

(1) Alors Joseph vint dire au Pharaon : « Mon père et mes h-bvV; et leurs troupûaux ft leur bé'ail, et tout ce qu'ils possèdent, sont venus du pays de Chanaan, et voici qu'ils sont dans le pays de Goshen. » [Texte biblique cilc pat- V Auteur.)

qui distinguent encore aujourd'hui les Peuls malgré l'effet démoralisateur d'un contact avec des races intellectuellement inférieui-es. Ce fut leur sens politique qui conduisit les Hyksos à provoquer l'introduction d'Israélites, Asiatiques comme eux, ayant la même origine sémitique, et les mêmes tendances monothéistes. La sagesse de cette politique est visible. Les Hyksos savaient fort bien que leur domination n'était pas populaire, que les princes de la dynastie thébaine déchue ne cessaient de conspirer contre leur domination dans les provinces méridionales et que le maintien de leur autorité sur le pays dépendait du nombre de leurs partisans dans les provinces du nord. Ils entreprirent dès lors d'encourager l'immigration asiatique. Par un effet inverse, il est tout naturel que, du jour où les représentants de l'ancienne dynastie thébaine revinrent au pouvoir, les Israélites aient été spécialement désignés à leur ressentiment.

La capitale politique des Hyksos était Memphis, la ville consacrée au culte du bœuf Apis. Tout d'abord, les Hyksos remplacèrent le culte d'Apis, incarnation du divin Osiris, par leur propre dieu Set, mais ils furent contraints sous l'influence de l'opinion publique de tolérer le rétablissement de la religion nationale. Après une éclipse temporaire, la boolâtrie reparut. En réalité, on peut toujours se demander si les Pasteurs eux-mêmes et leurs compatriotes les Israélites ne finirent que par adopter les divinités du peuple vaincu. ISe pouvons-nous voir, par exemple, dans le veau d'or élevé par Aaron dans le désert, dans les statues de veaux d'or auxquelles Jéroboam avait recours pour symboliser la divinité, la forte empreinte laissée par le culte d'Apis dans l'imagination de ces pasteurs sémites, les Israélites, que les Hyksos, pasteurs sémites également, avaient invités à venir habiter avec eux dans le pays de Goshen ? Quoi de plus naturel que leur existence pastorale, la longue habitude, qu'ils avaient prise depuis des années de se considérer comme destinés normalement à l'élevage du bétail, aient prédisposé les envahisseurs sémites de l'Egypte et leurs alliés, et les aient insensiblement entraînés à adopter la religion qu'ils trouvaient établie dans le pays qu'ils avaient conquis et dont la divinité symbolique était un taureau?

N'est-il pas maintenant très singulier que les Peuls soient le seul peuple de l'Afrique occidentale dont les anciennes croyances aient été confondues par ceux qui ont vécu parmi eux avec ce

— lia —

vieux culte du bœuf, la religion, primitive de l'Egypte? Les égaids inusités qu'ils ont pour leur bétail, même après que l'Islam a conquis à sa cause depuis neuf siècles le plus grand nombre d'entre eux, ont tout spécialement frappé l'attention de plus d'un observateur. Reclus considère le fait comme digne de remarque : « i'C soin scrupuleux, dit-il, qu'ils ont de leur bétail, a quelque chose de religieux. Dans le Soudan occidental on a, sur plusieurs points, rencontré des tribus poules demeurées païennes et dont le paganisme autant qu'on a pu le discerner, consistait dans le respect superstitieux, presque dans la vénération religieuse, du bétail. Parmi les Peuls musulmans, le hororo (1) est toujouis au degré suprùme le représentant national de la race ; c'est chez les bororoji qu'on en trouve le type le plus pur, bien plus que chez ceux qui, de la vie des champs, sont complètement passés à celle de gouverneurs de provinces, de fonctionnaires, et de seigneurs territoriaux. « La nation peule, écrit Winterbottom, est la seule sur cette partie de la côte à laquelle le titre à^armentarius afer puisse être justement appliqué (2) ». i\ ombreuses et variées sont les anecdotes que racontent les officiers français en service dans le Soudan occidental sur le singulier attachement des Peuls à leur bétail, attachement qui, pour les noirs voisins, est l'objet de commentaires perpétuels (-3). Clapperton nous apprend que les troupeaux répondent à de longues distances au cri strident du berger peul, qui, remarquons-le en passant, ne se sert jamais d'un chien, dit-on, pour les garder (4). L'une des anecdotes françaises les plus curieuses est celle qu'a rapportée un officier opérant dans la région du Baol. Après une journée do campagne l'officier avait réquisitionné du bétail auprès des indigènes ; parmi les animaux était un taureau noir superbe qu'on avait obtenu d'un groupe de Peuls, bergers nomades. Quand la nuit vint, le bétail fut dûment parqué, et une sentinelle spahi fut postée tout auprès. Yers le milieu de la nuit, l'officier fut réveillé par le spahi

(1) Éleveur de bétail. {Note de l'Auteur.)

(2) « An Account of the native Africans in thc nciglibourliood of Sierra-Leone. » par Tliomas Wintherbottoni, D. D. médecin attaché à la colonie de Sicrra-Leonc, 1803. (Ahte de V Auteur.)

(3) Les Ouoloffs au Sénégal prétendent que les Peuls ont l'habitude de converser avec leurs bestiaux. (Note de l'Auteur.)

(4) Moore, écrivant au xviir siècle sur ks Peuls do la Gambie, dit qu'ils s'occuj)ent avec tant de soin de leurs bestiaux que les Mandiagues leur confient la garde de ceux qui leur appartiennent. [Note de l'Auteur.)

venant lui dire avec un giand sérieux qu'il faudrait tuer immédiatement le taureau noir, a Es-tu four* » s'écria l'officier étonné. — • a Pas du tout, mon lieutenant », répondit le soldat d'un ton imperturbable, a ce sont les bestiaux qui sont fous, car les Peuls appellent le taureau, écoutez ». S'avançant alors à la clarté de la lune, l'officier écouta. A ce moment d'une colline voisine arrivait le bruit d'un cbant plaintif. En même temps, une violente agitation se produisait dans le troupeau. L'officier couiut vers le parc, suivi de la sentinelle, tandis que le chant continuait sur un rythme d'une inexprimable mélancolie. L'émotion au milieu du parc augmentait, et, avant que l'officier y fût arrivé, l'un des animaux parvenait à franchir d'un bond la clôture et à s'enfuir à travers la brousse, dans la direction du chant qu'on entendait, et en beuglant lui-même de toutes ses forces. C'était le taureau noir. Il avait brisé la corde qui le retenait attaché et sauté une palissade de 5 pieds de haut. Quand le taureau se fut enfui, le chant cessa. Le matin suivant, les Peuls avaient disparu (1).

La saveur hébraïque, si l'on peut ainsi s'exprimer, dont semblent pénétrées beaucoup de coutumes peules, surtout parmi les éléments les plus purs de la race, a été constatée par les observateurs attentifs. Un de mes amis, attaché à l'administration de la Nigeria septentrionale, qui connaissait particulièrement les Peuls, dont il parlait la langue, et qui possède une érudition très étendue, avait ])réparé pour moi sur la question un certain nombre de notes que malheuieuscment je n'ai jamais reçues, car il est mort tandis qu'il servait en Afrique. Une coutume qui l'avait spécialement frappé chez les Peuls de race jmre est l'habitude qu'ils avaient de tenir à l'écart leur premier-né. Il avait constaté que la femme peule de sang non mêlé, dans les régions de la Bénoué, n'allaitait jamais son premier-né et le confiait aux soins des personnes amies, et se désintéressait complètement de son avenir, tandis qu'elle reportait sur son second enfant et sur ceux qui naissaient ensuite toute l'affection naturelle ù une mère. Il rattachait cette singulière coutume au souvenir dénaturé du châtiment que £;ubissaiont les Egyptiens au temps de la captivité.

Le mémoire lu en 1885 devant le 7*" congrès des orientalistes par

(1) Rapporte dans le Bulletin du Comitr de l'Afrique française. {Note de V Auteur.)

le capitaine àe Guiraudon, qui publia un manuel peul, et résida plusieurs années dans les pays peuls de la Sénégambie, contient des détails intéressants sur le sujet que nous traitons. Au cours de ses relations avec les Peuls, de Gruiraudon fût spécialement frappé de la connaissance particulière qu'ils avaient de lliistoire juive. Ils pariaient si couramment des principaux personnages Irébraïques cités dans l'Ancien Testament, ils avaient un souvenir si exact des principaux événements qui s'y trouvaient relatés qu'ils ne pouvaient, selon de Guiraudon, avoir puisé des connaissances aussi précises uniquement à des sources arabes. Ils se référaient à ces temps de l'Ecriture sainte comme s'il s'agissait de leur propre histoire nationale. Moïse et Abraham semblaient être des personnages de la même race que la leur : « Dans leurs traditions orales Moïse joue un rôle très important, selon de Guiraudon, et bien que certains passages des Ecritures soient dénaturés ou plutôt insuffisamment adaptés, ils conservent une allure biblique et hébraïque assez intense pour exclure toute influence arabe. » De Guiraudon a noté cependant que leurs chroniques Israélites cessaient après Salomon. a Ce qu'ils savaient des miracles du Sauveur était assez défiguré et erroné pour montrer que le îsouveau Testament ne leur était parvenu que de fort loin sans précision et par fragments. » Les conclusions de Guiraudon doivent être citées textuellement : 0 11 semblerait, dit-il, que si les Peuls n'ont pas eux-mêmes professé la foi juive, oe que je serai disposé à affirmer plutôt qu'à nier, ils étaient du moins en contact permanent, en des temps lointains, avec le peuple d'Israël, et que, aj^ant, à une époque ou une autre, subi son influence ils ont tenu directement de lui-même les récits de l'Ancien Testament. »

Le D"" Blyden atteste aussi d'une manière indirecte que les Peuls sont pleinement familiarisés avec l'histoire des anciens personnages hébraïques. « Ils tiennent la langue du Coran, observe-t-il, dans la plus grande vénération, affirmant que c'est la langue que parlèrent Adam, Seth, INoé, Abraham et Ismaël. Ils soutiennent que les descendants d'Ismaël n'ont jamais été asservis, tandis que, pendant la captivité des descendants d'Isaac en Egypte, leur langue perdait sa pureté et sa richesse. »

Il est intéressant de voir le fils et successeur d'Othman Dan Fodio, le Sultan Bello, second souverain peul des pays haoussas, présenter, dans riîistoiie du Soudan écrite en caractères arabes

qu'il douua à Clappertou, les « Tow-Rootlis », que l'on peut, je crois, identifier avec les Torodos (secte peule grandement considérée), comme a descendants des Juifs (1) ». Mungo Park, en étudiant les mœurs des Mandingues — qui semblent avoir été convertis à l'Islam par les Peuls, avec lesquels ils ont été pendant plusieurs siècles en relations étroites, tour à tour amis et ennemis, — a constaté de même qu'ils avaient une notion étendue des événements rapportés par l'Ancien Testament, tels que la mort d'Abel, la vie des Patriarches, le songe de Joseph, etc. Les coutumes de ce peuple (les Peuls), écrit Witterbottom, ont une ressemblance frappante avec celles des Juifs, telles qu'elles sont décrites dans le Pentateuque et, après Mahomet, c'est Moïse qu'ils tiennent en la plus haute vénération ». Il y a, d'autre part, quelque concordance entre les deux récits qui suivent. Le premier passage est extrait de Kenrick (ouvrage paru en Amérique) ; le second est tiré de l'étude de Laing sur les Soulimas et leurs relations avec les Peuls :

rf Les Juifs avaient l'ordre, au jour de l'Expiation, de sacrifier un bouc pour que les péchés du peuple fussent remis, et le grand prêtre devait poser la main sur la tête du bouc et confesser les fautes de la nation. Ainsi parmi les Egyptiens, chaque fois qu'une victime était sacrifiée, une prière était prononcée sur sa tête pour détourner sur cette tête les maux qui pouvaient menacer le culte ou la nation. »

0 Mousah-Bah (chef peul), peu de temps après son installation, fit célébrer une grande fête, et, après y avoir convié tous les principaux habitants de la région, il leur exposa quelle était la religion de Mahomet et leur dit que les Peuls étaient venus s'établir dans leur pays avec le seul désir de leur faire du bien et de leur montrer le vrai chemin du bonheur. Alors il commanda qu'un large gâteau fait de farine du pays et un mouton sanglant fussent placés devant lui, et il invita tous ceux qui désiraient être instruits par les prêtres du Fouta-Djallon à poser la main sur le pain et à toucher le mouton, ce que firent tous les convives. »

Les circonstances étaient différentes, mais la cérémonie peule se ressent fort de l'Ancien Testament. Et voilà que se trouvent accomplies les vérifications que nous voulions faire encore.

(1) Dû Guiraudon sans doute ip:norait ce passage qui vient tout particulièrement appuyer ses affirmations. {Note de l'Auteur.)

Nous en avons assez dit, je crois, pour montrer quel vaste champ reste ouvert à des recherches et à une étude systématique, et comment qu'il est possible d'arriver ainsi à des découvertes fort intéressantes et fort importantes. Ayant examiné un par un les moyens de preuve dont la série se déroulait devant nous, voyons maintenant ce qu'il en faut penser à les considérer dans leur ensemble et quelles conclusions ils nous suggèrent. Le Peul, au nez aquilin, ai;x cheveux plats, aux lèvres relativement minces, à la taille élancée, au teint cuivré ou bronzé (teint « d'or pâle », comme on l'a écrit), au crâne développé, aux extrémités fines ; la femme peule, à la peau claire, aux seins arrondis (1), aux grands yeux (2), aux sourcils teints à l'antimoine, aux mouvements gracieux, aux formes élégantes, dont toute la personne est remplie de charme et d'attrait — sont des Asiatiques. Ce sont les descendants directs des Hyksos, qui ont émigré vers l'ouest à la chute des pasteurs conquérants. Leurs coutumes conservent le souvenir de leurs ancêtres, ayant subi l'empreinte des anciennes croyances de l'Egypte et l'influence du peuple d'Israël, dont la présence dans le delta du Nil est contemporaine de la domination des Hyksos. Leur arrivée dans les pays de l'Afrique occidentale remonte au moins à deux mille cinq cents ans. Dogmatiser sur un tel sujet serait déplacé ; prétendre qu'on a développé une théorie originale serait impertinent. Je croirais toutefois que jusqu'à ce jour les partisans de l'origine orientale des Peuls n'avaient pas dans leurs travaux fait preuve d'esprit de suite, qu'ils n'avaient pas tenté de réunir et de coordonner — tant bien que mal — les principaux éléments d'une étude plus complète que pût entreprendre utilement quelque auteur plus compétent que nous-même.

Et quelle doit être la politique de la Grande-Bretagne, de la

(1) Au lieu d'être en forme de poires comme ceux des négresses. [Note de V Auteur.)

[2] Barth, Baikie, Gray, Monteil, Mollien, de Guiraudon, Caillé, etc., rivalisent à l'cnvi d'enthousiasme sur la beauté des femmes peules de sang pur, enthousiasme qu'autour d'eux leurs constatations ethniques sont loin de leur inspirer par ailleurs. Barth parle des jeunes filles peules dont les formes « rappellent les plus belles statues de la Grèce ». « Les femmes sont très belles, dit Monteil, et possèdent un étrange pouvoir de fascination dans leurs grands yeux profonds. » « Les femmes en particulier, observe Gray, pourraient rivaliser au point de vue des formes physiques avec les plus belles Européennes, et leur démarche est singulièrement majestueuse. » « Les femmes peules, dont le visage souvent resplendit d'une véritable beauté (Reclus), s [Note de l'Auteur.)

France et de rAllemagne envers cette race surprenante? A coup sûr elle devrait être dictée tout d'abord par la sauvegarde de leurs intérêts. Avec leurs défauts — et quel peuple n'en a pas? — les Peuls ont d'admirables qualités qui peuvent faire d'eux en tout bonneur et toute sûreté les associés et les auxiliaires des Puiséances dans l'œuvre qu'elles ont entreprise en Afrique occidentale. Ils appartiennent à une race dont le sang est trop généreux pour qu'elle puisse jamais disparaître. Ils conservent de leurs origines une extrême fierté. Ils possèdent au plus baut degré les qualités du cbef. Ce serait, en réalité, un grand malbeur si, à l'arrivée de l'Européen disposant de ces engins terribles de destruction dont il a parfois trop facilement usé au nom de la civilisation, les Peuls disparaissaient des pays où ils ont déjà répandu le levain de leur intelligence.

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