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CHAPITRE XIX

LE RÉGIME FONCIER ET LA MAIX-d'œUVRE EX AFRIQUE OCCIDENTALE

« En contractant avec les indigènes, on ne doit jamais porter atteinte k leurs droits sur le sol. » — Sir William Mac Gregor.

« Le prétendu problème de la main-d'œuvre est imaginé, selon moi, par ceux qui prétendent en souffrir; il n'est pas posé par les indigènes qui ne demandent qu'à travailler quand ils sont bien traités. » — M. J. A. D.vw, de l'Ashanti Goldfields Corporation.

«Je connais bien les indigènes de la Côte d'Or, et, je le répète, la main-d'œuvre ne fora pas défaut, pour peu qu'on veuille comprendre que l'indigène est un être humain, et non un animal ou une machine. » — Capitaine Donovan, précédemment attaché aux forces de police de la Côte d'Or.

« Dans tout ce qui se dit à ce sujet, rien n'est plus trompeur, plus faux, plus injuste que de présenter les chefs et les populations de l'Afrique occidentale, ainf-i qu'on l'a fait maintes fois, comme ne pouvant s'accommoder du fonctionnement paisible d'un « self-government ». On ne prétend pas qu'ils i)uissent atteindre présentement ce qui est l'idéal de l'Europe occidentale, mais ils ne demeureront pas en arrière deceux qui croient être supérieurs à eux. Les indigènes n'aiment pas la guerre; la preuve en est dans la facilité avec laquelle ils règlent leurs différends par des arrangements provisoires. La côte est encore loin d'avoir réparé les terribles effets de la traite des noirs. Les chefs ont peu d'autorité, et Une grande partie de leur pou" voir leur est encore enlevée par l'administration britannique elle-même qui leur reproche leur impuissance. » — C. S. Salmon, les Colonies de la Couronne de la Grande-Bretagne.

S'il est une cliose ciui rallie tous les suffrages de ceux qui connaissent le mieux l'Afrique occidentale, c'est bien l'attacliement

tenace du noir aux droits qu'il a sur le sol. La possession du sol dans l'Ouest africain a pu être avec raison présentée comme une sorte de culte. Les observateurs les plus avisés de l'Angleterre, de la France et de l'Allemagne ont signalé ce trait caractéristique. Partout où il a été étudié attentivement, le système foncier indigène, au point de vue de la tribu, de la famille, de l'individu, et sous le rapport des transactions commerciales, a paru reposer tout d'abord sur une conception simple dans ses lignes générales, savante dans ses détails, et se rapprochant à divers égards de l'organisation des démocraties les plus avancées de l'Europe occidentale. Il n'est plus possible aujourd'hui, depuis que des recherches scientifiques ont fait la lumière, de conserver ce vieux préjugé d'après lequel le noir ne serait guère qu'un animal, incapable de mettre en œuvre une organisation rationnelle ou fortement constituée; trop arriéré pour élaborer quoi que ce soit qui ressemble à un code de lois écrites, tous ses actes n'étant que l'efPet d'un instinct naturel. On ne peut plus se borner aujourd'hui à considérer ces noirs comme des êtres sans raison, puérils au point de paraître dans l'imagination populaire à demi diaboliques, à demi dans l'enfance; on sait aussi que le succès commercial et politique des puissances européennes dans leurs colonies de l'Afrique occidentale dépend du point de savoir si l'on reconnaîtra ou non la coutume indigène en matière de propriété.

Mais, bien que cette opinion soit partagée par ceux qui connaissent le mieux l'Afrique occidentale, et que de tous côtés s'accumulent des preuves corroborant pleinement les affirmations d'Ellis, de Sarbah et de Mary Kingsley (1), il est malheureusement vrai néanmoins que les Puissances ont de plus en plus une tendance manifeste, non seulement à s'immiscer dans la législation indigène sur la propriété foncière, mais encore à légiférer elles-mêmes sans se soucier de l'importance que les mesures éditées pourront avoir dans les relations entre les Européens et les noirs. Il semble qu'après avoir découvert que le nègre de l'Afrique occidentale est non pas une brute, mais un homme, on oublie délibérément cette vérité nouvelle. Il est beaucoup plus facile, en effet, de continuer à

(1) Témoin, pnr exemple, l'admirable ouvrage que vient de pulilier sur le régime foncier de la Côte d'Ivoire M. l'administrateur Clozcl, et aussi l'article du mCmc auteur dans le Journal de la Société africaine du mois de juillet. {Note de l'Auteur.)

traiter le uoir comme une brute, c'est-à-dire comme un être privé de raison et qui, selon le principe qu'« une femme, un chien et un noyer, plus on les bat, meilleurs ils deviennent », viendra ramper à nos pieds le plus bumblement du monde, à chaque manifestation nouvelle de notre supériorité.

Il est très curieux d'observer ce conflit de forces contraires; d'un côté, des reclierclies pénibles, la publication de leurs résultats, l'influence qu'elles ont, en opposition avec toute mesure impatiente et sans étude préalable; d'un autre côté, l'égoïsme d'intérêts matériels. L'avenir des entreprises politiques et commerciales des Européens en Afrique occidentale dépend en grande partie de cette lutte qui se poursuit en Angleterre et sur le continent pour la conquête de l'opinion publique. A présent, la conception purement matérialiste, secondée par sa sœur jumelle, l'indifférence, est en progrès. Un soidisant succès aurait été obtenu dans les régions tropicales de l'Ouest africain où, sous la tutelle de ses maîtres blancs, l'indigène n'est plus qu'une machine destinée à produire des dividendes pour les compagnies européennes qui dirigent le mouvement. Et, depuis lors, on a vu se développer cette conception, beaucoup trop répandue, que la raison d'être (1) de l'Ouest africain et des indigènes qui y habitent est d'être exploités par l'Europe occidentale selon les règles et dans la forme que les populations de cette dernière ont adoptées. En proie au doute, les gouvernements européens tantôt se laissent entraîner dans cette voie dangereuse au bout de laquelle est un abîme, la faillite, et tantôt hésitent à s'y engager. Mais beaucoup se rendent compte nettement du péril, et, conscients de son étendue et de sa gravité, travaillent énergiquement à l'écarter. Parmi les commerçants anglais, français et allemands, il n'y a qu'une voix pour condamner ces doctrines. Les exceptions à cette règle sont extrêmement rares, si même elles existent. Les meilleurs d'entre le» administrateurs coloniaux de l'Afrique occidentale sont nettement hostiles à ces tendances, et dans le public encore restreint, mais de plus en plus nombreux, qui suit les événements de l'Ouest africain avec intérêt et intelligence, un sentiment de protestation se développe chaque jour. Ces forces sont numériquement inférieures, mais elles sont très puissantes néanmoins, et, si elles parviennent à s'associer, elles doivent finalement gagner la partie. Mais la lutte sera longue et difficile.

(1) En français dans le texte anglais.

On a tenté dans ce volume de montrer : 1° combien il est peu sage de s'immiscer trop rapidement, sans préparation et sans réflexion suffisantes, dans les coutumes indigènes en général, et, 2° plus particulièrement en ce qui concerne le fléau de l'esclavage, combien il serait prudent d'examiner sérieusement si la violence est bien la seule arme dont un grand empire doive disposer pour arriver à sa suppression. Dans Je second cas, les puissances peuvent arguer de la légitimité de leur intervention, car le mal exerce toujours ses ravages ; la seule divergence qu'il puisse y avoir entre les opinions, comme je l'ai dit, c'est sur le point de savoir comment il faut combattre le fléau. Dans le premier cas, au contraire, le mal, en admettant qu'il existe — question qui laisse place à bien des appréciations — est de telle nature que la patience, le tact, et surtout le temps seront les moyens les plus propres à lutter efficacement contre lui. Mais en ce qui concerne les coutumes indigènes spéciales au régime foncier nous n'avons aucun mal à combattre. Au contraire, le système indigène est essentiellement juste, parfaitement adapté aux besoins du pays et de la population. Il est la condamnation très nette de cette théorie d'après laqirelle la race noire ne serait susceptible que d'un développement limité. Il est par lui-même la revendication éloquente des droits appartenant aux indigènes et dont les Européens qui envahissent leur pays et s'y établissent ont à tenir compte. Rien ne saurait justifier, sous aucun prétexte, une atteinte à ce régime foncier, irne expropriation des indigènes. Cela ne pourrait se défendre vis-à-vis de la morale, et ce que la morale condamne est rarement habile en politique.

Dans l'Afrique occidentale, les circonstances étant ce qu'elles sont, toute intervention dans ce qui touche à la propriété indigène est de nature à atteindre, non pas en théorie, mais en pratique, les intérêts privés de chacun des habitants du pays. Dans les régions voisines de la côte, dans l'Afrique occidentale proprement dite, c'est-à-dire vers le sud jusqu'au Rio Del Rey, là oii commence la civilisation relative des Bantous, on peut, poser en règle générale, règle comportant bien peu d'exceptions (1) qu'il n'y a pas un mètre carré de terrain sans propriétaire, quelques différences qu'il puisse y avoir dans le régime foncier des diverses fractions d'une zone très étendue. Sarbah pour la Côte d'Or; Clozel et Delafosse pour la

(l) Je n'en connais pas pour ma part. (Noie de l'Auteur.)

Côte d'Ivoire ; Ellis pour le Yoruba ; Mary Kingsley pour les Eiyières; Bohn pour la Guinée française; Fabie pour le Dahomey ont témoigné de ce fait dans leurs champs d'observations respectifs : qu'il n'y a pas de terre non appropriée. Il y a bien d'autres indications, recueillies un peu partout sur la côte, et qui, pour n'être enregistrées par aucun auteur, n'en confirment pas moins cette constatation. Au sud du Rio del Eey le régime foncier tel qu'il résulte des coutumes indigènes a été moins étudié qu'il l'a été au nord; la population y est, en général, moins dense et cependant en cette matière les renseignements que nous avons pu glaner ne sont pas moins concluants. Dans toutes les régions habitées la terre a toujours un propriétaire dont les droits, qu'ils soient ceux d'une tribu ou ceux d'une famille, sont aussi sacrés dans la coutume indigène non écrite qu'ils le seraient dans un document régulièrement établi selon tous les principes posés par les juristes européens.

Il est facile de comprendre pourquoi il en est nécessairement ainsi. L'indigène vit du produit de sa terre. Non seulement il en vit, mais encore il y trouve une monnaie courante, un moyen d'échange pour l'acquisition de marchandises européennes. Les produits qu'il récolte dans ses forêts, les plantations qu'il crée dans les clairières et dans les plaines lui procurent à la fois la subsistance et la fortune. Est-il étonnant dès lors qu'il garde, avec un soin jaloux, sa terre, ce qui y pousse et ce qui y est construit.^ Est-il étonnant qu'il soit rarement amené, hors le cas de contrainte physique, à aliéner pour toujours au profit d'Européens ses droits de propriété, tandis qu'il peut être facilement induit à les leur céder à bail, sous certaines conditions, même à long terme? Y a-t-il lieu d'être surpris de l'ofïet que doit produire en lui toute législation destinée à lui retirer le libre usage des fruits de sa terre, ou toute initiative dont la conséquence logique est de changer sa condition de propriétaire du sol en celle de tenancier? On ne peut que l'inciter alors à mesurer l'effet de sa lance et de son fusil à pierre contre celui des fusils à répétition de ceux qui le dépouillent, ou fomenter en son esprit un trouble si violent, un tel sentiment d'angoisse et de terreur.

Qu'il s'enfuit dans les mystérieuses retraites de la forût, Et se confine dans une farouche oisiveté.

Plongé dans une baibari» plus profoudc, Qui témoigne de la haute moralité Des peuples chrétiens (1).

C'est un résultat étrangle, en vérité, semblc-t-il, alors que l'histoire accumule les preuves de la perfectibilité de la race noire; alors que l'indigène témoigne sans cesse de sa bonne volonté à commercer, à s'instruire, à exercer de nouveaux métiers, à se consacrer partout à sa profession naturelle, l'agriculture; alors qu'il montre actuellement, tous les jours, son esprit d'entreprise, sa puissance de travail dans les industries qu'il pratique, celles de l'huile et de l'amande de palme, de l'acajou, du caoutchouc. Il est étrange vraiment que des hommes d'Etat européens, dignes de ce nom, aient un seul instant cette pensée, ou prêtent l'oreille à cette suggestion que dans un pays comme l'Afrique occidentale, — où l'élément blanc comparé à l'élément indigène est comme un grain de sable sur le rivage de la mer — que dans un tel pays, où l'Européen ne peut rien faire de sérieux et de durable sans la coopération volontaire du noir, la production spontanée de ce même noir, jouissant en homme libre des fruits de son sol, puisse être remplacée par le travail forcé d'un serf privé de ses terres, de sa liberté, et de son individualité !

Si à certains égards la question du régime foncier en Afrique occidentale est distincte de celle de la main-d'œuvre indigène, elle y est étroitement liée à d'autres points de vue et il est difficile, sinon impossible, de parler de l'une sans s'occuper de l'autre. Mais il est également malaisé, une fois le problème posé, de s'en tenir exclusivement à l'Afrique occidentale; car la théorie de 1' « assimilation J> est fort à la mode en ce moment, et bien que la situation de l'Ouest africain soit complètement différente de celle de l'Afrique centrale, orientale et méridionale, les mêmes arguments en thèse générale peuvent s'appliquer plus ou moins à ces diverses fractions du même continent. Je dois donc réclamer l'indulgence du lecteur si je m'égare quelque peu chemin faisant.

Il n'est nullement douteux que si l'on tend à passer outre à la coutume indigène sur le régime des terres en Afrique occidentale, c'est en grande partie parce qu'on a souvent répété que le noir ne travaille pas. Bien des gens depuis longtemps ont publiquement

(1) Les cinq vers, ainsi traduits en français, sont de l'auteur lui-même, M.E. D. Morel. (Note du Traducteur.)

déclaré que l'Afrique occidentale peut se développer seulement si l'on contraint les indigènes au travail (1). C'est naturellement reconnaître a priori que l'indigène de l'Afrique occidentale ne travaille pas. Comment cette affirmation peut-elle se défendre alors que des faits patents, faciles à constater, prouvent le contraire, nous n'avons pas besoin de nous arrêter à le rechercher. Il suffit que cette affirmation se produise, et qu'il n'y ait pas un journal, traitant des questions africaines en Grande-Bretagne ou sur le continent européen, dont presque tous les numéros ne reviennent sur ce sujet. Et la discussion ne se limite pas aux articles de ces journaux. Dans les discours d'hommes publics qui s'intéressent aux choses africaines, dans des conférences, des livres, des pamphlets, et souvent dans la presse quotidienne, ce sont les mêmes idées qu'on développe encore^ Le thème est d'ordinaire ainsi exposé : « L'indigène ne veut pas travailler. Nous autres, nous travaillons et Aous payons des impôts directs. Pourquoi l'indigène ne travaillerait-il pas lui aussi? A quoi nous sert l'Afrique s'il se refuse au travail ! C'est intolérable. Il faut que l'indigène soit astreint au travail ! »

On doit reconnaître que le moment est admirablement choisi pour recevoir ces doléances. Les Puissances signataires de l'acte de Berlin ont laissé s'établir peu à peu et se fortifier dans l'Afrique occidentale et centrale un gouvernement ayant pour bases la méconnaissance du droit primordial qui appartient à l'indigène sur sa terre et les fruits de sa terre, ainsi que le travail forcé de ceux qu'on dépossède au profit de leurs dépossesseurs. Quoi d'étonnant à ce que le public de France et d'Allemagne, en voyant les bénéfices énormes réalisés par ceux qui ont des relations avec ce gouvernement, égarés en mêmte temps par l'indifférence de leurs hommes d'Etat devant une telle iniquité, aient pris pour une habileté politique ce qui est simplement une injustice, et que, pour hâter le développement relativement trop lent de leurs propres possessions, ils commencent à y réclamer hautement l'adoption d'un régime analogue ? o Le roi des Belges est parvenu à faire travailler

(1) «< Les idées et lo3 lois modernes, dit le D' Alfred Zimmerman, inlerdisont le recours à la violence. On devrait enseiprner aux indigènes l'amour du traA'ail en leur persuadant qu'on sert ainsi leurs intérêts. L'evprrience démontre que la protection de la propriété est le plus sûr moyen d'atteindre ce but. » [Note de l'Auteur.)

les indigènes. Ses collaborateurs et lui sont en train do récolter une abondante moisson. C'est l'industrie belge qui en profite. Anvers est devenu pour le caoutchouc le premier marché du monde. Pourquoi ne pas imiter le roi des Belges? »

Il serait complètement inexact d'attribuer cette mentalité spéciale du public en France et en Allemagne, dans le passé ou dans le présent, à une insensibilité naturelle. Il fut un temps où les procédés de l'Etat du Congo étaient sévèrement condamnés dans les deux pays. Sans remonter au delà de 1895, on voit le comte Alvonsleben, ambassadeur d'Allemagne à Bruxelles, engager une correspondance avec le principal secrétaire d'Etat d'alors pour le Congo belge sur ce fait que cette dernière Puissance allouait à ses agents des gratifications payées en caoutchouc et se livrait à des opérations commerciales. Et cette correspondance était conçue dans les termes qu'auraient employés deux Puissances européennes à la veille d'une rupture de leurs relations diplomatiques» Mais la richesse donne un grand pouvoir, et son acquisition rapide émousse la conscience. Les financiers belges qui dirigent les deux giands groupes de sociétés congolaises — celui des annexes (1) du domaine privé, et celui du colonel Thys — désiraient, pour mieux arriver à leurs fins, accroître encore leur puissance. Ils entr-eprirent de s'assurer la collaboration de personnalités considérables de France et d'Allemagne, ainsi que le concours d'une fraction importante de la presse coloniale des deux pays. Le résultat, on le trouve dans la création de ce que l'on connaît sous le nom de régime (2) des concessions au Congo français; dans l'a'pplication partielle de ce régime à la colonie française du Dahomej^; dans l'extension qu'on en a tentée aux régions aurifères de la colonie française de la Côte d'Ivoire ; dans la mise en vigueur des mêmes principes au Cameroun allemand, où cependant l'expérience a ramené les esprits à des sentiments à la fois judicieux et encourageants. En d'autres termes, les Puissances, en se montrant indifférentes à la violation de l'acte de Berlin qu'a commise le roi souverain de l'Etat du Congo, ont laissé se développer le nouvel esclavagisme sur d'autres fractions, très étendues, du territoire africain. L'opinion publique a été si bien persuadée de l'excellence de cette cause que non .seulement ou écoute patiemment les singulières théories d'un Cari Peters

(1) et (2) En ffarirais dans le texte anglais.

ou d'un Camille Janssens, mais encore que beaucoup y voient la synthèse d'une politique coloniale vraiment rationnelle. Pendant ce temps en France on se déclare ouvertement depuis Tannée dernière et l'on se prononce de plus en plus cliaque jour en faveur d'un régime de travail îorcé, imposé à la pointe de la baïonnette. La théorie d'après laquelle le noir ne veut pas travailler et doit être contraint de la faire, a gagné suffisamment de terrain chez les peuples occidentaux de l'Europe continentale pour réaliser les plus belles espérances de ceux qui l'ont imaginée.

En Angleterre les modernes doctrinaires sur les questions africaines subissent une tendance analogue. On nous expose en termes variés combien il importe d'inculquer aux indigènes de l'Afrique la notion de la « dignité du travail ». Comme nous nous occupons de l'Afrique occidentale, il serait hors de propos de s'arrêter quelque peu longuement sur les questions de main-d'œuvre intéressant l'Afrique du sud. Il est trop visible toutefois que les financiers du Rand et leurs amis d'Angleterre sont les inspirateurs de ces tendances. Ce sont eux qui entraînent l'opinion publique de la Grande- Bretagne vers un système de coercition en ce qui concerne le travail indigène dans l'ensemble de l'Afrique, tout comme les financiers de Bruxelles et d'Anvers qui exploitent l'Etat du Congo sont les instruments qui aident à la propagation de ces doctrines sur le continent européen. Comme il vient d'être dit, il y a des différences profondes, quant à la situation du pays, la composition de la population indigène et l'ensemble presque tout entier des circonstances locales, entre l'Afrique occidentale et l'Afrique méridionale. Il faut indiquer néanmoins comment prévaut à tort cette doctrine commune qu'on cherche à mettre en pratique partout où l'Euiopéen a suffisamment fortifié sa domination sur le continent noir. Dans un récit très attachant de voyages en Afrique qu'a publié récemment un jeune et brillant explorateur, Isl. H. S. Grogan, on trouve exposées, en un style que distinguent une naïve candeur, une brutalité franche, une complète absence des sophismes si fort en vogue, les vues de o l'école moderne » sur ce que sont ou devraient être en Afrique les relations entre Européens et indigènes.

Il est bon de reproduire ici quelques exemples des arguments développés par l'auteur :

(T Peu de personnes dans la métropole, écrit-il, se rendent

compte des difficultés inquiétantes et de plus en plus graves que présente en Afrique le problème de la main-d'œuvre indigène. C'est une difficulté qui est unique dans l'évolution du monde. Sous la domination bienfaisante du blanc, l'indigène piospère comme de mauvaises herbes en serre cliaude. Que faut-il faire de cette masse inerte qui sans cesse s'accroît ? Xous avons entrepris son éducation, nous voulons le faire avancer dans la voie du progrès, on a eu grand soin de l'exposer en nous fatiguant d'euphémismes destinés à voiler nos extensions territoriales. Quand nous entreprenons l'éducation d'un enfant ou d'un animal, nous l'exerçons au travail, considérant que le travail est le seul moyen d'amélioration Mais quand il s'agit de l'éducation d'un nègre, qui, comme j'ai tenté de le démontrer, est un mélange de puérilité et d'animalité, nous disons : « Cher nègre, toi l'élu d'Exeter Hall, le favori du négropbile, le protégé du missionnaire, l'enfant chéri du philanthrope de peu de cervelle, daigneras-tu mettre la main à la charrue, ou préféreras-tu fumer et t'enivrer dans une béatitude que rien ne viendra troubler ? Nous autries, les hommes blancs, que tu considères à tort comme tes supérieurs, nous nous occuperons des affaires publiques. Continue à sommeiller, idole d'ébène d'une civilisation fatiguée, et puisses-tu bientôt chanter : « En avant, soldats du Christ »... Un excellent système de travail forcé, continue M. Grogan, ferait plus pour le progrès des noirs en cinq ans que tous les millions engloutis dans les tentatives des missionnaires n'ont fait dans les cinquante dernières années... Pourquoi certains peuples ne seraient-ils pas, comme les autres, astreints à travailler pour la cause du progrès ? Par toute l'Afrique il n'y a qu'un cri : « Donnez-moi de la main-d'œuvre. » Il y a pour le progrès du monde un principe fort juste : « Ce qu'on ne peut utiliser doit être éliminé. » Et, quoi que nous fassions, le moment viendra où le noir devra se soumettre à cette règle comme à l'inévitable. Eh quoi, parce qu'il est noir et qu'on lui reconnaît une âme, nous considérerions l'indigène, ces deux circonstances étant réunies, comme échappant à la loi du travail, — on ne sait pour quelle raison — alors qu'avec un peu de fermeté on ferait d'une brute inutile et dangereuse une source de profits pour le pays, à la grande satisfaction de l'indigène lui-même. »

Comme ce pa^^sagc est typique ! Le nègre paresseux et dégradé, inutile et nuisible : le blanc seul à travailler pendant que le noir

fume et boit, — on ne nous dit pas s'il s'agit d'une liqueur importée d'Europe, ou de fabrication locale ; — des rêveurs de peu d'intelligence empêciiant en Angleterre le salut de l'Afrique sous forme de travail forcé dans les mines du Rand, ce qui constitue « l'éducation » de l'indigène; le progrès moral qui doit résulter d'une telle éducation, et ainsi de suite! La folie suprême apparaît dans ces mots a ce qui ne peut être utilisé doit être éliminé ». Il s'agit ia, je suppose, d'un de ces « procédés simplificateurs » dont le professeur Gregory cite un exemple, l'œuvre accomplie, avec trop de succès peut-être, dans l'Ounyoro, où « l'on a calculé que durant les quatre années ayant suivi l'établissement de la domination anglaise la population fut réduite d'un quart » afin d'empèclier la trop rapide propagation de ces a mauvaises herbes de serre chaude » ! Et pourtant ce que dit M. Grogan est répété par beaucoup et cru par un nombre plus grand encore de personnes — la masse de ceux qui avalent ce breuvage corrompu comme si c'était du nectar, et qui accueillent ces grotesques palinodies comme si elles étaient paroles d'Evangile.

Essayons d'examiner cette question dans un esprit pratique, modéré, impartial. Selon les ethnologistes, le nègre de race pure, sans mélange, se trouve seulement en Afrique occidentale, d'une manière générale, depuis le Sénégal jusqu'au Rio del Rey. Il habite sur la côte et dans la zone forestière. Les innombrables criques du delta du Niger, les forêts qui les avoisinent, abritent les spécimens les plus purs, au point de vue ethnologique de sa race. Au sud du Rio del Rey se rencontrent les noirs de la famille des Bantous, qui prédominent à mesure qu'on se dirige vers le sud. En arrière de la zone forestière les nègres de race pure se sont éloignés du type primitif par suite d'un apport de sang berbère et peul, et aussi, mais à un degré moindre, de sang arabe. Dans la boucle du Niger, dans les régions avoisinant le lac Tchad, dans la Nigeria septentrionale, ce mélange de races a produit une variété déconcertante de types métissés, tandis que çà et là les peuples conquérants ou conquis conservaient leur pureté — ainsi parmi les nègres les Bambaras du haut Niger; parmi les Berbères, les nobles Imosagh; parmi les Arabes, les Shuwas; parmi les Pculs, les pasteurs du Eouta-Djallon de l'Adamaoua, du Bondou et de plusieurs autres régions du Soudan occidental. Si l'on quitte l'ouest pour l'est, on trouve les Choas, les Gallas, les Somalls et les Juifs en Abyssinie et dans l'es conti'ées avoi-

sinantes; puis les Bantous — issus, selon le D"" Voiglit, d'un croisement négro-sémitique, — qui se sont répandus vers le sud, le centre et l'ouest du continent, et qu'on retrouve un peu partouL jusqu'au Cap; les Hasaïs, les Waliumas, les Pygmées, les Hottentots, et enfin, au Congo français, les Pakouins, formant quelques groupes ethniques particuliers, pareils à des îlots perdus dans la grande masse des Bantous.

Dans toute cette immense étendue de territoires, le sol est, en général, si fertile qu'il produit sans grand effort ce que réclame l'indigène pour sa subsistance et son confort, là du moins où sa notion du confort n'a pas été modifiée par le contact avec des mœurs plus raffinées, une « civilisation plus développée », pour se servir des exjjressions usitées. Le climat étant d'une clialeur extrême, il y a là un obstacle au développement de l'énergie physique, ce qui d'ailleurs n'est pas, et n'a pas été durant d'innombrables générations, nécessaire, dans l'ordre économique, à la vie de l'Africain. Le degré de développement des indigènes dépend de l'existence ou de l'absence de relations avec eux, relations dont l'influence tend à faire naître en leur esprit des idées nouvelles, une plus haute conception des arts et des métiers. Cette influence peut s'exercer en eux soit par l'intermédiaire du commerce, des progrès de l'immigration, de la conquête accomplie par un peuple plus civilisé, soit par la propagation d'une religion révélée. Plus inaccessible est le pays, plus loin dans l'intérieur se trouve une population, à plus de distance elle se trouve des grandes voies commerciales, et plus elle demeure, par contre, dans un état de barbarie primitive. C'est là un fait logique, bien qu'il comporte naturellement des exceptions. Mais que, dans cet état primitif, l'indigène soit la « brute inutile et dangereuse » qu'un utilitarisme frivole, un désir impatient d'expansion, les divagations bruyantes et sans pitié du jour tendent à présenter en lui, c'est là une de ces nombreuses fictions qui passent au sujet de l'Afrique pour des vérités. Les Wa- Kavirondo sont les habitants les plus sauvages du protectorat de l'Ouganda. Ils sont absolument nus, ils sont d'une moralité supérieure à celle de leurs voisins plus ou moins vêtus, et sont agriculteurs. « Partout où ils s'établissent, dit le D'" Ansorge, la brousse autour d'eux se transforme rapidement en campagnes fertiles, produisant des patates ou des céréales variées. Ceux qui en ont les moyens possèdent des chèvres et des moutons, et les riches ont des

troupeaux de gros bétail. » Et le D^ Ansorge ajoute que, parmi eux, « là où la perfidie d'Européens sans moralité n'a pas encore fait connaîtie le mensonge et la fraude, la simple parole du blanc est respectée à l'égal d'un engagement solennel ». Dans la plus grande partie des territoires africains, au sud de l'équateur, — surtout dans l'immense étendue du centre du continent, — dans le bassin du Haut-Xil, contrée parcourue par Al. Grogan, l'indigène n'a jamais eu de raison, n'a pas éprouvé le désir tout impulsif de produire au delà de ce que ses besoins réclamaient, de ce que son imagination lui présentait comme nécessaire. Cependant il travaille le fer, fabrique de la poterie ; il a souvent un sens artistique très développé (1), il confectionne des vêtements et des armes offensives relativement compliquées, il a des notions d'harmonie et possède assez fréquemment un véritable instinct poétique. Quand les circonstances locales ont favorisé la formation d'agglomérations sociales de quelque importance, il s'est constitué des Etats indigènes qui ont frappé d'étonnement les premiers Européens voyageant dans l'Afrique centrale. Et cependant, si loin que nous nous enfoncions dans les ténèbres du passé, ces millions d'indigènes — cette « masse inerte » — étaient entièrement privés de toutes relations avec le monde extérieur, loin de tout contact avec les races dites supérieures. Quelques marcbands égj^ptiens s'étaient probablement avancés par hasard jusqu'au bassin supérieur du Nil et aux Grands Lacs. Plus récemment, une poignée d'Arabes avaient, en partant de Zanzibar, pénétré dans l'intérieur du continent, mais jusqu'à ce que Burton, Speke et Grant, Livingstone (venu par le sud), Baker, Emin et Stanley eussent découvert le centre africain, ses babitants avaient dû s'abstenir de tout rapport avec une culture plus élevée. Il est inutile de rechercher si la condition de ces indigènes est devenue beaucoup plus brillante depuis l'arrivée parmi eux de l'Arabe de demi-caste, marchand d'esclaves, du Belge chasseur d'ivoire et de caoutchouc, du trop zélé missionnaire européen et depuis la fièvre de conquêtes territoriales qui s'est emparée des Puissances. Toute appréciation sur ce

(1) L'ouvrage de Paul Kollmann, The Victoria jV//«nva,peut être consulté à cet égard avec avantage. Les reproductions qui s'y trouvent d'ornements domestiques, de calebasses, de boîtes en écorce, de tambours, etc., fabrif^ucs par les indigènes de rnsukama cl de l'Ukeravc, offrent une réelle pureté do lignes. [Note de VAueur.)

point doit être, au premier chef, ali'aire d'opiuion. ]\Iais si l'on espère que ces indigènes vont de leur plein gré se porter en viasse (1) vers les mines du Rand, louer leurs bias poui' l'accomplissement d'une besogne pénible, pour piocher, creuser, créer des plantations, ou pour tout travail analogue, avec le zèle d'un ouvrier européen qui a besoin de gagner sa vie, c'est véritablement qu'on est atteint de folie. On ne peut faire prendre aux indigènes ce goût du travail qu'en les traitant avec beaucoup de ménagements, en leur payant un salaire convenable, en choisissant des agents européens ayant le sens des proportions, possédant au moins une notion élémentaire des enseignements de l'histoire. Vouloir bouleverser en quelques années les conceptions de ces populations, c'est faire preuve de prétentions insensées ; et s'efforcer de déterminer les indigènes au travail par des mesures coercitives, c'est s'engager dans une politique immorale, imprévoyante, désastreuse (2).

Jusqu'à une époque toute récente, l'Afrique occidentale anglaise n'a pas été matériellement affectée par cet entraînement progressif de l'opinion publique en Europe vers l'emploi de la violence envers les noirs, aussi bien quand il s'agit de méconnaître la coutume indigène sur le régime des terres que lorsqu'on est en face des divers symptômes de la politique « d'exploitation ». Depuis, cependant, qu'à la Côte d'Or on a voulu tirer parti des mines selon des méthodes rationnelles, on a vu des erreurs se répandre à flots au sujet de l'Ouest africain, on a vu surgir toute une armée de conseillers funestes empressés à introduire en Afrique occidentale les procédés du tSud africain. Des doléances s'élèvent sans cesse sur la rareté de la main-d'œuvre, sur l'indolence et la paresse de l'indigène. Des hommes d'expérience, comme M. Da\v, des mines de l'Ashanti, n'ont pas hésité à s'élever énergiquement contre ces tendances; et jusqu'à présent le Colonial Office (•^), il

(1) Ces mots sont en français dans le texte anglais.

(2) Le récent rapport de Sir Marshall Clarke est instructif à cet é<:rard. Parlant des indigènes de la Rliodcsia, Sir Marsliall Clarke dit : « Ils travaillrnl dans les mines, s'ils y sont contraints par une pression directe de radministration, pression voisine de la violence, ou par la nécessité où ils sont de gagner de quoi payer leurs taxes... Ces pratiques, poursuit-il, ne sont pas propres à faire aimer l'industrie minière... » Et il ajoute : « Il y a maintenant un mécontentement certain parmi les indigènes. » [Note de V Auteur.)

(2) « Il semble démontré que le problème de la main-d'rnuvrc à la Côte d'Or pourra être résolu sans qu'on introdui.se des travailleurs étrangers dans le pays. Le succès

faut le dii'e à sa louange, a refusé de céder à ces clameurs, et n'a pas voulu modifier la législation sur l'acquisition, la délimitation et l'enregistrement des concessions minières, législation qui sauvegarde les droits des possesseurs indigènes du sol. A cet égard l'ordonnance sur les concessions doit figurer parmi les règlements les plus équitables existant en Afrique occidentale en vue de protéger et de garantir la propriété foncière indigène. Il faut reconnaître pourtant que parmi les nombreuses réclamations soulevées par l'ordonnance, celles qui portent sur le mode d'application actuel de ses dispositions sont justifiées. Le mécanisme adopté pour l'enregistrement des titres aurait besoin d'être complété ; sur ce point et sur quelques autres il pourrait y avoir des améliorations. Il est également certain que, dans certains cas, des chefs indigènes, à bon escient ou non, ont vendu deux fois les mêmes propriétés, usant ainsi d'une fraude extrêmement blâmable. Mais assurément de tels actes ne sont pas plus répréliensibles que les nombreux dois commis délibéremment par les fondateurs de certaines compagnies de la Côte d'Or en entraînant le public anglais dans des affaires véreuses, et causant ainsi des pertes d'argent à des centaines et des milliers d'Anglais et d'Anglaises. Le cbef africain qui se prête à des manœuvres frauduleuses peut être puni ù la Côte d'Or, mais son prototype européen réussit d'ordinaire à échapper aux atteintes de la loi. Il faut espérer que le Colonial Office maintiendra dans son intégrité l'ordonnance sur les concessions, tout en améliorant les conditions de son application, car cette législation, en elle-même, fait honneur à la justice britannique dans l'Afrique occidentale.

D'un autre côté, il est fort à regretter que le Colonial Office ait préparé, sur l'exploitation des forêts et la constitution de zones forestières, un code de dispositions législatives et réglementaires, applicables à la Nigeria méridionale, qui a déjà soulevé et soulèvera encore de graves objections. Ces dispositions, dans leur ensemble, ont pour effet d'autoriser le haut-commissaire du gouvernement à mettre en vigueur les règles qu'il croit utiles, en ce qui

ou l'éclicc, en cetto matière, dépenJ beaucoup des personnes appelées à s'occuper do la question. Il est très désirable que ces fonctionnaires soient des hommes de tact et d'éducation, car ils seront vraisemblablement plus capables d'entrer, de manière satisfnisanto, on relations avec les indi,L;-èncs, qui, d'ordinaire, dcmaiuleiit â être traités avec beaucoup de ménagement et de jugement. » Par. 9. « Ordonnance sur la iiiain-d'cr>uvrc y, préparée par le Colonial OOlce. [Xotc de l'Autour.)

conceiiie toute espèce de i)io(luits forcôtiers, y eompiis les produits du palmier. On ne fait aucune distinction à cet égard entre ce qu'on appelle les terres a vacantes » (1) et les terrains boisés à la disposition respective des indigènes et du gouvernement. Les indigènes ont été obligés d'obtenir des licences en règle pour avoir la permission de faire ce que, jusqu'à présent, ils avaient fait avec une entière liberté. Les licences doivent émaner des agents du gouvernement. La moitié de la redevance perçue est au trésor local, l'autre moitié au possesseur indigène, mais seulement s'il peut produire un titre régulier. L'indigène est soumis, sous les sanctions prévues par l'ordonnance, à la juridiction du fonctionnaire européen, et non à celle de ses tribunaux naturels, établis selon la coutume locale. Toute cette politique est mauvaise, sans largeur de vues. Elle doit tendre véritablement à faire croire à l'indigène que le gouvernement prend complète possession de sa terre. Ses droits à la propriété du sol sont traités comme s'ils n'existaient plus ou comme s'ils avaient été transférés au gouvernement. On nous assure dans les sphères officielles que les chefs indigènes ont reçu toutes satisfactions à cet égard, et qu'ils font bon accueil à ces dispositions. Il est impossible de considérer ces assurances sans quelque scepticisme. Dans la Nigeria méridionale, le gouvernement est celui d'une colonie de la Couronne, c'est-à-dire absolument, entièrement despotique. Il n'y a pas de conseil législatif; il n'y a pas de journaux indigènes. Les noirs n'ont pas les moyens de faire entendre leurs griefs. Les pouvoirs du haut-commissaire sont plus étendus que ceux du czar de toutes les Russies. Il n'est arrêté par aucun fi«in, il ne subit aucun contrôle. Il fait exactement ce qui lui plaît, et l'emploi de « la force » dans la Nigeria méridionale, c'est-à-dire les expéditions répressives, n'est que trop fréquent. Depuis près de trois quaits de siècle les indigènes de la ^Nigeria méridionale ont été encouragés par les gouvernements qui se sont succédé en Angleterre à croire qu'ils étaient libres d'utiliser les produits de leurs forêts. Je défie tout juriste de dire ce qui leur restera de cetFe liberté

(1) Selon les idées indigènes, il n'y a pas de terres non appropriées. Ce qui est présentement une forêt ou une terre inexploitée, sera, plus tard, transformé eu terres de cultures par les serviteurs du chef, les membres de la collectivité du village, ou d'autres membres de la communauté indigène. (Les Coutumes fanti, J. M Saruah.) Ce qui concerne les biensà la CcMe d'Or s'applique également aux Rivières et à Lagos, en réalité à tout l'Ouest africain, là où l'on trouve des cultures indigènes. (Note de l'Auteur.)

si les dispositions nouvelles sont appliquées à la lettre. J'ai voulu connaître l'opinion d'hommes de loi anglais capables d'apréeier la législation indigène en cette matièie, et ils n'ont été rien moins que convaincus de la justice et de la légalité de ces mesures. Les dispositions mises en vigueur ont fait songer à quelque retour a au temps de Guillaume le Conquérant ».

« La manière dont on interprète, sous l'empire de cette ordonnance, les pouvoirs du haut-commissaire » — je cite la lettre d'un juriste que j'avais consulté — « est beaucoup trop arbitraire. Quels avantages laisse-t-on à l'indigène qui, vous le remarquerez, est le propriétaire du sol? Il est, semble-t-il, dans cette situation peu enviable d'être propriétaire sans pouvoir retirer le plus mince profit de sa propriété, et, s'il veut en vendre les produits, même avec les meilleures intentions, il s'expose, au gré du haut-commissaire, aux termes de l'ordonnance, à l'emprisonnement ou à l'amende. Ce n'est pas certainement ce qu'ont voulu les auteurs du règlement; du moins je veux le croire. » Les chambres de commerce d'un côté, la Société de protection des Aborigènes de l'autre, ont protesté contre cette législation réactionnaire, ce qui montre une communauté de vues sur cette question dans les cercles commerciaux et philanthropiques. On veut, paraît-il, protéger les forêts contre le déboisement, c'est le motif qu'on donne pour expliquer les dispositions nouvelles, et toute personne raisonnable trouverait rationnel, on effet, qu'on édictât des règles sages pour la préservation des arbres et des lianes à caoutchouc ainsi que pour cellie de jeunes arbres à bois dur, de croissance lente (bien qu'en l'espèce des indications pratiques fussent préférables à un règlement). Mais une chose toute différente, c'est d'adopter des dispositions dont l'ensemble est d'une telk rigueur, dont la légalité est douteuse, l'utilité plus discutable encore, qui sont inévitablement destinées à faire naître des difficultés et nettement contraires au développement de relations commerciales vraiment régulières. Le système des colonies de la Couronne dans les Rivières n'a pas eu de succès tellement brillant qu'on puisse s'exposer délibérément à courir des risques de cette nature. Ces dispositions enfin, il n'est pas inutile de l'ajouter, ont reçu force de loi dans la Nigeria méridionale, sans que les négociants, de qui viennent tous les revenus du pays, aient été avisés, ou seulement pressentis. Telle est la singulière méthode avec laquelle nous gérons nos intérêts dans l'Ouest africain !

A Lagos, où l'on voulut également les mettre en vigueur, des dispositions analugucs, dont il no faut jamais perdre de vue l'origine métropolitaine, rencontrèrent parmi les indigènes de très fortes résistances, et furent à diverses reprises amendées avant d'être définitivement applicables. A Lagos il y a un conseil législatif 011 siègent des indigènes — en minorité il est vrai, — il y a aussi des journaux locaux. Les indigènes ont donc les moyens de faire connaître leurs sentiments. Heureusement de même ils ont un gouverneur extrêmement sympathique, très instruit et de grande expérience. Sous son administration, nous pouvons être assurés qu'on ne fera rien, intentionnellement, qui doive porter atteinte aux droits des indigènes sur le sol. La réglementation amendée prévoit que les assemblées indigènes dûment constituées ou les gouvernements des protectorats de l'intérieur du pays auront la faculté de mettre les dispositions nouvelles en harmonie avec les coutumes et les usages locaux; et comme les chefs ont, non moins que les législateurs ou les commerçants, intérêt à préserver les forêts, nous pouvons être à peu près sûrs que le but visé sera atteint. En outre, il est stipulé que les assemblées indigènes pourront elles-mêmes, quand elles en seront requises, octroyer des licences d'exploitation, et que les redevances perçues de ce chef s'ajouteront aux ressources dont elles disposent; qu'elles pourront elles-mêmes faire prononcer des amendes selon leur propre législation et dans leurs juridictions particulières. Enfin le gouverneur recommande, plus loin, de céder à bail les réserves forestières, dépendant du domaine (1). On voit quelle est la différence entre les deux régimes. L'un est arbitraire, dogmatique, despotique, — l'autre est ce qu'on vient de le montrer. Si des difficultés s'élèvent à Lagos dans l'application de l'ordonnance (2), ce ne sera pas faute d'avoir fait tout le

(1) C'est, naturcllemint pour éviter de laisser croire que le frouvernement a le désir, l'intention, d'exproprier les légitimes possesseurs du sol. {Note de l'Auteur,.

(?) L'ordonnance amendée de La jros ne touche pas aux droits coutumiers sur les quels elle laisse aux conseils indigènes de l'arrière-pays le soin de se prononcer- Ses effets dépendent donc largement des vues des gouverneurs sur la nature des rapports qui doivent exister entre ces conseils et l'administration. Sir W. MacGrogor a fait paraître une réglementation qui doit, selon lui, fortifier la situation do ces conseils. Mais on peut affirmer, lorsqu'il s'agit de la législation foncière do l'Afrique occidentale, que la procédure destinée à sauvegarder les droits des indigènes, et dans leurs grandes lignes ces droits eux-mêmes, devraient toujours être mis en évidence aussi nettement que possible dans le texte même qu'on publie. [Note de l'Auteur.)

possible pour les éviter, d'avoir entouré la propriété indigène de garanties qui, pour peu qu'on les respecte, suffiront à sauvegarder les droits acquis, d'avoir donné à entendre aux noirs que l'administration veut respecter parmi eux les usages traditionnels. Si des difficultés s'élèvent, elles viendront du principe sur lequel repose l'ordonnance, à savoir c[ue le gouvernement a j)riori a le droit d'intervenir, directement ou indirectement, dans les affaires d'Etats indigènes, dont l'indépendance intérieure, par opposition à leurs relations extérieures, est garantie par traité. Sur ce point il y auia des opinions divergentes, et quelques-uns d'entre nous continueront à penser qu'en tout ce qui concerne les industries indigènes, un enseignement qui puisse développer les connaissances professionnelles des noirs sera toujours préférable à une législation restrictive (I).

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