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CHAPITRE XXI

LE COMMERCE DE l'aCAJOU

oc Le voyageur qui s'aventure à travers les mystérieuses retraites de la forêt tropicale en Afrique occidentale ne tarde pas à en sentir toute la beauté en même temps que la farouche grandeur. Il se laisse envahir par un profond sentiment de solitude, avec une conscience très nette de la solennité, de la majesté des lieux, et de l'isolement complet où il est plongé dans cette demi-obscurité sans fin de la forêt vierge. » — D"' Austin Freeman.

La grande forêt d'Afrique est une des merveilles du monde. On n'est pas d'accord sur la question de savoir s'il y a en Afrique deux zones forestières distinctes, ou une seule et même zone. D'une manière générale, la région forestière a la forme d'une hache, d'une cognée, i-enversée, dont le Congo français, l'Etat libre du Congo et

une fraction de la région des Grands Lacs formeraient le tranchant, tandis que la côte occidentale, à partir de Sieria-Leone, constituerait le manche. Il y a des vides çà et là, dans l'arrière-pays du Cameroun, dans les marais de palétuviers du delta du Xiger, et en arrière de Lagos, sur la rive du ^iger. La forêt a sa plus grande épaisseur dans le Haut-Congo, où Stanley, nous le savons, lutta contre elle pendant de longues semaines de fatigues, comme sous l'oppression de quelque terrible cauchemar auquel il aurait tenté vainement d'échapper.

Dans cette serre chaude naturelle, toujours baignée dans une atmosphère d'humidité et de vapeur, la végétation s'épanouit dans toute la profusion et l'exubérance de la flore la plus sauvage, avec les variétés les plus grandes de dimension et d'aspect depuis le puissant homhax jusqu'aux mousses attenant au sol. Cette végétation luxuriante a de telles proportions, les branches entrelacées et les plantes grimpantes forment au-dessus de la tête une voûte si épaisse que la forêt se trouve plongée dans des ténèbres perpétuelles, sauf en la trouée qu'en tombant laisse après lui, ça et là, dans la ramure qui l'entoure, quelque arbre gigantesque, et par où la lumière du soleil parvient à s'infiltrer en vacillant. Cette obscurité et le silence qui l'accompagne sont les deux traits les plus caractéristiques de la forêt africaine. L'éternel silence n'est troublé que de temps en temps par les cris des singes, le fracas d'un arbre qui tombe ou le gazouillement lointain des oiseaux qui cherchent la lumière du soleil sur les branches les plus élevées^ Rien n'est plus déprimant pour l'Européen, que de vivre dans cette obscurité et ce silence, et il ne faut pas s'étonner de ce que la solennité terrifiante d'un tel milieu ait exercé une profonde influence sur l'esprit naturellement superstitieux des indigènes qui y résident. C'est parmi les habitants de la région forestière que nous trouvons le type le plus dégradé de l'humanité africaine (1) et les conceptions les plus navrantes de son mysticisme. Tous les voj^ageurs européens qui ont passé quelque temps dans la zone des grandes forêts ont également été frappés de sa majesté et de sa mélancolie ; leurs récits portent l'empreinte des sentiments que leur a fait éprouver cette manifestation des forces de la nature dont ils ont été les témoins.

(1) Les explorations de sir H. Johnston et McGrogan ont naguère confirmé ce fait de la fa<;on la plus éclnlante. (Note de l'Auteur.)

Ce n'est que depuis quelques années que l'initiative des Européens s'est portée vers les richesses latentes de cette immense forêt, ou plutôt de la partie dont on peut encore en développer l'exploitation commerciale, c'est-à-dire la zone voisine de la côte occidentale, qui, dans l'image que nous avons employée tout à l'heure, constitue le manche de la hache^ Les résultats qu'on a déjà obtenus dans cette courte période d'efforts, dépassant à peine les limites d'un premier essai peu méthodique, sont de nature à encourager les espérances d'avenir les plus brillantes pour le jour où des facilités de transport auront mis la plus grande partie de la région forestière à portée des marchés européens* Il est curieux d'observer comment, dans ses lignes principales, le commerce de l'Afrique occidentale s'est développé selon des étapes bien définies. Les transactions ont porté tout d'abord sur la poudre d'or et, autant c^ue nous pouvons le savoir, y sont demeurées limitées, à moins que nous ne considérions comme élément de négoce, ■ — oe qui serait plutôt ironique — les peaux de gorille, ou plus vraisemblablement de chimpanzé, apportées à Carthage par Hannon. Alors est venue une longue période pendant laquelle le monde civilisé s'est détourné de l'Afrique occidentale. Quand il y a reporté son attention, l'or était redevenu le principal objet de commerce, en même temps que l'ivoire, et bientôt que les esclaves — ce crime monstrueux de la traite des noirs, dont les Etats-Unis actuellement subissent l'expiation. Le commerce de l'or s'est éteint, celui de l'ivoire est languissant, mais celui de la gomme, de l'huile et des amandes de palme a pris naissance, pour s'étendre ensuite au caoutchouc et plus récemment aux bois précieux, particulièi'ement à l'acajou. Selon le principe que j)lus ça change, plus cest la même chose (1), le commerce de l'or est de nouveau vivant, bien qu'il se pratique aujourd'hui selon des règles bien différentes de l'ancien système, celui du troc. Tout ceci, naturellement, doit s'entendre en un sens seulement général* Il y a bien eu de temps en temps des exceptions qui sont venues confirmer la règle, et, pour ce qui concerne le commerce des bois, des transactions d'une réelle importance avaient lieu, il y a environ cinquante ans, en Gambie et à Sierra-Leone,

Sir Alfred Moloney, toutefois, a pu écrire, en 1887, qu'il était possible, après une enquête approfondie, de considérer ce commerce,

(1) En français dans le texte anglais.

tel qu'il avait autrefois existé, « comme ayant cessé ou comme se confondant avec l'exportation des bois de teinture et de l'ébène ». Le tableau statistique ci-après montre combien fut insignifiant le commerce des bois en Afrique occidentale de 1878 à 1885 :

Quantités. Valeurs.

Années. (tonnes.) (en livre st.)

1878 néant néant

1881 non indiquées non indiquées

En 1889, l'importation totale de l'acajou d'origine africaine n'était que de 68,000 pieds, et, en 1890, — il y a un peu plus de dix ans, — elle ne dépassait pas 259,000 pieds. Aujourd'hui le commerce de l'acajou est devenu l'un des plus importants de l'Afrique occidentale. D'énormes quantités de billes sont embarquées de la Côte d'Or, de Lagos et de la Côte d'Ivoire à destination de l'Europe et les exportations d'acajou du Protectorat de la côte du Niger (1), qui commencèrent en août 1899, représentèrent, dans la seule année 1899-1900, 23,983 pieds superficiels.

Ce commerce est pratiqué par deux catégories d'importateurs ; d'une part, les négociants européens établis sur la côte, qui tantôt emploient le travailleur indigène à couper les arbres de sa forêt, et tantôt lui achètent du bois directement ; et, d'autre part, les marchands indigènes eux-mêmes qui, s'ils en reçoivent mandat, font des envois à destination d'Europe. Les principaux centres du commerce de l'acajou sur le littoral sont : pour la Côte d'Or, Axim, Twin Eivers, Sekondi et Chama ; pour la Côte d'Ivoire, Assinie, Half Assinie, Lahau et Grand-Bassam ; pour la iS^igeria méridionale. Bénin et Sapelli. Les bois de Lagos sont amenés par flottage jusqu'à Forcados, et là embarqués sur des bateaux à vapeur retournant en Europe. L'acajou de la côte méridionale se concentre principalement à Botica Point, au Gabon, à Elobey et à Mayumba, bien que quelques billes aient été, à bord des bateaux de la Compagnie belge maritime du Congo, exportées des environs de Borna, dans

(1) Aujourd'hui la Nigeria méridionale. (Note de l'Auteur.)

l'Etat indépendant. Le commerce de cette côte sud semble près de disparaître, à cause surtout de la couleur pâle du bois, qui le fait peu rechercher des acheteurs (1). Les immenses forêts du Congo supérieur ne peuvent être exploitées avec bénéfice, tant que la Compagnie du chemin de fer du Congo n'aura pas diminué ses tarifs insensés, et tant que l'administration du pays sera entre les mains des accapareurs qui le dirigent.

Il peut être intéressant d'indiquer les chiffres des exportations de bois de la Côte d'Or et de Lagos depuis 1895 jusqu'à 1899, afin d'en montrer la remarquable progression.. La Côte d'Or a, semblet-il, une surface forestière que l'on peut évaluer à 14,000 milles carrés.

Exportation de la Côte d'Or.

Années. Valeurs. Années. Valeurs.

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