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CHAPITRE XXII

l'islam en AFRIQUE OCCIDENTALE

L'extension progressive et continue de l'islam dans les régions occidentales du continent noir est un fait que nul, parmi ceux qui

(1) Si l'on désire une explication technique, on peut lire le passage suivant :

connaissent la question, n'essaiera de nier. Il est, en vérité, si bien établi que spécifier les circonstances oii il a été constaté serait absolument superflu.. Partout il est manifeste, partout il frappe, il impressionne. On ne peut pas plus le masquer ou l'ignorer qu'on ne saurait le faire de l'échec relatif qu'éprouvent en même temps les missions chrétiennes. Tandis que l'islamisme ne cesse un peu partout de faire des prosélytes, de conquérir des tribus entières, de descendre les cours d'eau jusqu'à l'Océan, de percer la zone forestière, sans que pour ainsi dire il échoue nulle part — certains cas exceptés, par exemple chez les Ibos sur le îsiger — pendant ce temps, le christianisme ne gagne aucun terrain dans l'intérieur du continent. Et même, dans les régions les plus voisines de la côte, ou, plus exactement peut-être, dans certaines villes européanisées de la côte, les progrès du christianisme sont lents, si lents, en réalité, qu'on trouve des observateurs bien renseignés pour soutenir qu'il recule plutôt qu'il n'avance. A tous égards, on peut, je me permets de le croire, affirmer sans exagération que le christianisme a peine à maintenir sa place parmi les différents groupes sociaux de l'Afrique occidentale, et qu'il résiste en vain à la marée montante de l'islam (1).

Il y a certainement intérêt pour des Anglais, dont les possessions en Afrique occidentale occupent une superficie si considérable ot comptent de 30 à 40 millions d'habitants, à consacrer l'attention la plus vive à une question dont la portée se trouve aussi ét^^ndue et que la Grande-Bretagne est absolument obligée de prendre en sérieuse considération, car c'est là un facteur qui doit être reconnu et apprécié à sa juste valeur. Pour ces raisons il n'est peut-être pas hors de propos d'examiner dans ses grandes lignes l'ensemble de cette question de l'islam en Afrique occidentale. Le problème est vaste,

« Les prix extrêmement élcvûs obtenus ici par des billes bien « veinées » ont naturellement attiré l'attention des armateurs, surtout des marchands indigènes, et tous désirent savoir ce qui constitue la « veine »... C'est difficile à exprimer, mais nous pouvons dire que le bois offre cette qualité lorsque les cercles concentriques formés par les fibres sont bien dessinés les uns au-dessus des autres ; pour que le bois soit d'une valeur supérieure à la moyenne, il faut que ce dessin soit très prononcé et très franc. C'est ce qui donne au bois ces variétés de nuances recherchées du public. » {Note de l'Auteur.)

(1) La conversion à l'islam de plusieurs centaines d'indigènes, à Jebu-Ode, une des localités les plus importantes du pays oruba, tout près de Lagos, l'un des centres où s'était porté l'effort de l'Eglise pendant des années, est un événement récent qui marque bien cette orientation. (Note de l'Auteur.)

et certes nous ne prétendons pas ici pouvoir faire plus que l'effleurer ; mais cette humble tentative elle-même offrira peut-être quelque intérêt pour cette fraction sans cesse croissante du public qui commence, obscurément encore, il est vrai, à saisir la nature et l'étendue des responsabilités que la Grande-Bretagne assume en Afrique occidentale.

Je crois que nous pouvons, en toute sûreté, répudier la légende d'après laquelle le mahométisme aurait existé à Oualata (Biru), centre de l'empire du Ghanata, dès la soixantième année de l'hégire, c'est-à-dire vers 682 après Jésus-Christ. Il y a cependant de bonnes raisons de croire que l'islam a traversé le Sahara et qu'il a conquis une réelle puissance en Afrique occidentale avant le XI® siècle après Jésus-Christ, époque généralement adoptée par les auteurs. Nous savons pertinemment que parmi les Sonraïs Za Kasaï, le prince de la première dynastie, celle de Za, fut converti à l'islam en l'an 1000 après Jésus-Christ (1). El Bekri nous apprend que le mahométisme était si fortement enraciné dans l'empire sonraï, soixante ans environ après la conversion de Za Kasaï (1067 après Jésus-Christ), qu'un musulman seul pouvait être roi-. Sous le règne do Yusif Ibn Tashfin, le fondateur de l'empire du Maroc, en 1062 après Jésus-Christ, de nombreux noirs, selon Léon l'Africain, s'enrôlèrent sous la bannière du Prophète. La table chronologique de VHistoire du Bornoii, cet ouvrage si précieux de Barth, nous montre que l'islam pénétra dans le Kanem (et le Bornou) (2) sous le règne de Hume, le premier souverain musulman de cet immense empire (1086-89) ; et le fait que ce roi mourut dans le pays de Masr (Misr), c'est-à-dire l'Egj^pte, indique qu'il allait à la Mecque ou en revenait (3). Mais alors on ne peut concevoir que Gao ou Gogo, la capitale de l'empire sonraï, située sur le Niger, à 500 milles environ au cœur de la Nigritie, ait subi l'influence des propagateurs de l'islam venus du nord, avant que la religion de Mahomet eût pénétré dans le pays intermédiaire compris entre les limites méridionales du Sahara et le Soudan occidental. Il est assez naturel de supposer

(1) Tarik.

(2) Le Kanem à cette époque embrassait ce qu'on appela plus tard le Bornou. [Note de V Auteur.)

(3) Makrizi attribue l'introduction de l'islam au Kanem à Hadj-el-Othman, qui était probablement d'origine peule, bien que Makrizi ne le mentionne pas. [Note de V Auteur.)

qu'après avoir atteint le Niger l'islam dut en suivre le cours, qui lui offrait le moyen le plus rapide de pénétrer dans l'intérieur du pays, au lieu de s'avancer tout d'abord dans les régions situées sur chaque rive du fleuve ; et nous trouvons la confirmation indirecte de cette hypothèse dans le fait que le grand royaume nègre contemporain de l'empire sonraï, celui de Melle ou Mali, qui avait succédé à celui de Ghanata, n'embrassa la religion de Mahomet, en la personne de son roi, Baramidana, qu'en 1213, c'est-à-dire deux siècles environ après la conversion de Za Ivasai. On peut donc soutenir, je crois, sans s'écarter des limites de la vraisemblance, que, si la fondation de mosquées à Oualata était placée en 9U0 au lieu de 682 après Jésus-Christ, la première date correspondrait assez exactement à la vérité. Il est également permis d'affirmer que les apôtres de l'islam ont dû se mettre activement à l'œuvre au Sénégal vers cette époque ou peu après, puis que, de là, ils se sont avancés vers le sud et vers l'est jusqu'à ce qu'ils atteignent le Niger, et qu'ils sont parvenus enfin à la principale ville située sur les rives du fleuve, Gao. Arrivés en ce point, comme on l'a établi, dans les premières années du xi" siècle (1), et, ayant réussi dans leur apostolat, ils ont ensuite poursuivi leur marche triomphale jusqu'au troisième des grands Etats indigènes de l'Afrique occidentale, le royaume de Kanem (2).

L'introduction de l'islam a révolutionné l'Afrique occidentale. Le premier contact avec une religion révélée a produit une impression puissante sur l'imagination des noirs, naturellement portée vers le mysticisme. Quel était le sens exact des croyances religieuses professées par les Sonraïs, les Mandingues, les Peuls, les Haoussas et les autres populations vivant dans les bassins supérieurs du Sénégal et du Niger à l'avènement du mahométisme, il est difficile de le faire connaître. Ce peut avoir été l'animisme qui, sous son appellation moderne, le fétichisme, se rencontre actuellement dans toute sa pureté parmi les noirs aborigènes habitant la région marécageus'es de la côte et la zone forestière. Ou bien, ce qui est beaucoup plus probable, ce peut avoir été une sorte de panthéisme, mêlé à l'adoration des animaux, ce dernier culte étant

(1) Tombouctou ne fut fondée que soixante ans environ après la conversion de Za Kasai. {Note de l'Auteur.)

(2) L'opinion suivant Inquelie les propagateurs de l'islam au Kanein seraient venus de l'est ne semble pas digne d'être prise en considération. [Note de V Auteur.)

issu jadis d'un contact avec les croyances égyptiennes. Ce qui le démontre, c'est la description donnée par le Tarik du dieu-poisson primitivement adoré par les Sonraïs, et que certains — non sans raison — croient avoir été le lamentin (1) ; c'est le respect que les Mandingues ont, paraît-il, pour l'hippopotame (2); ce sont les fortes présomptions qui semblent établir l'existence d'un ancien culte du bœuf parmi ces Peuls qui demeurent fidèles à leur appcdlation primitive, celle de hororojï (pasteurs), se distinguant ainsi de leurs compatriotes plus ambitieux des villes, transformés en administrateurs, diplomates et militaires. Quelles qu'aient été ces diverses croyances, elles se sont évanouies, et l'empreinte de l'islam a été si profonde que le noir d'Afrique est vite devenu aussi zélé, et parfois plus zélé que les propagateurs sémites de la foi nouvelle. Sous l'impulsion vivifiante et le zèle des nouveaux conveitis, ces pays arriérés, dit Thomson (3), s'acheminèrent vers le progrès. IJn lien nouveau eFpuissant réunit des tribus disséminées et les groupa en communautés solidement constituées. Leur condition morale et spirituelle s'améliora tout d'un coup de façon très sensible, et leur vie politique et sociale eut en même temps un niveau plus élevé, a L'islam est par lui-même stationnaire, et il était condamné à cette immobilité ; stérile comme son dieu, sans vie comme son premier principe en tout ce qui fait vivre, — car la vie c'est l'amour, l'esprit d'entreprise, l'action, et de toutes ces choses le dieu du Coran n'a cure. Il est, au contraire, hostile à tout changement, tout progrès, et, selon l'énergique expression de lord lloughton, la loi écrite qu'il offre à l'humanité, c'est l'anéantissement, la torpeur, l'inaction ; quiconque laisse apparaître sa vitalité est par cela seul convaincu d'hérésie et d'apostasie (4) ».

(1) Le lamentin est Vaya des Peuls et la définition qu'un en donne, — relie d'un être m,ythique, vivant dans l'eau et attirant â lui eeux qu'il aperçoit — semble attester l'existence d'une ancienne superstition. Dans diverses régions du Niger et de la Bénoué, cet étrange animal est considéré encoi'e avec une certaine terreur, qui cependant n'empêche pas de le tuer, tant à cause de sa viande qu'à cause do sa peau. La légende soninké du serpent d'eau qui chaque année réclamait l'immolation de la plus jolie fille du village, semblerait avoir un rapport assez frappant avec l'ancien culte de Vayu des Sonraïs. [Note de V Auteur.)

(2) Binger se demande si le mot Mande ou MandinQuo ne serait pas dérivé de la même racine que celui de manatus (lamentin), en désignant ainsi la population d'un pays où le lamentin est adoré. (Note de V Auteur.)

(3) a Mungo Park » Joseph Thomson. « Les plus grands explorateurs du monde. »

(4) Palgrave, Arabia, vol. I", p. 372.

Ce qui domine ce passage, c'est éTidemment une comparaison. L'auteur, de façon plus ou moins consciente, établit un parallèle entre les deux grandes religions du monde, le christianisme et l'islamisme. Mais nous ne nous occupons ici des mérites de l'islam qu'en ce qui concerne l'Afrique occidentale et nous ne reckerclions qu'en ce qui touche les nègres l'influence, d'abord du mabométisme, et indirectement du christianisme. On peut donc affirmer sans hésitation que si cette définition de l'islam est partiellement vraie pour l'ensemble de l'humanité, elle est totalement fausse quand on l'applique à l'Ouest africain. Pour le nègre, le dieu de l'islam n'est pas stérile ; l'islam n'est pas a sans vie ». C'est une force vive donnant aux musulmans noirs, comme le dit M. Bosworth- Smith, a une énergie, une dignité, un respect de soi-même qu'on trouve trop rarement chez leurs compatriotes païens ou chrétiens ». Individuellement et collectivement les noirs ont progressé depuis que l'islam a passé le désert, et comme les indigènes fétichistes des régions forestières et marécageuses ont associé leurs conceptions religieuses à tous leurs actes, comme ils les laissent présider à tout ce qu'ils entreprennent, se mêler à tous les incidents de leur existence journalière, de même le mahométisme, quand il a pour toujours soumis le nègre à son joug, exige de lui entière et complète allégeance.

De ceci nous n'avons pas besoin de rechercher la preuve. Elle est écrite partout en Afrique occidentale. Les noirs, non pas par petits groupes, mais par dizaines de mille, parcourent à pied des milliers de kilomètres, depuis les parties les plus reculées des pays soumis à l'islam, depuis le Sénégal, la boucle du Niger, le Bornou, les territoires haoussas, nos possessions de Sierra- Leone et de Lagos, afin d'accomplir le saint pèlerinage à la Mecque que tout vrai croyant doit faire au moins une fois dans sa vie* Un ecclésiastique appartenant à la Churcli Missio7iary Society, dans une correspondance adressée de Tripoli (1), a signalé naguère o un courant ininterrompu de pèlerins haoussas traversant constamment la Tripolitaine pour se rendre à la Mecque après une marche pénible dans le désert » ; le témoignage est significatif venant d'une telle source. Ft le a courant ininterrompu » n'est pas limité au pays haoussa. Il se dégage de toutes les régions de l'Afrique occidentale. Il existe ainsi depuis

(1) Notes sur le Niger et le Yoruba, janvier 1900.

des siècles et son iinportanoe, loin de diminuer, ne fait que croître. Cela n'est pas le signe de la stérilité. Burton, pendant son séjour à la Mecque, constata l'extraordinaire influence que l'islam avait acquise sur l'esprit des noirs. Il ne s'agissait pas, Burton le remarque, d'un cas exceptionnel.

« Vers la fin du soir, dit-il, je vis un noir dans cet état d'exaltation religieuse connu sous le nom de « malbus ». Selon toutes les apparences, c'était un Takrouri (1), un personnage marquant comme l'attestaient les nombreux musulmans appelés pour le soutenir. Il lança ses armes loin de lui, jetant des cris aigus, dont le son paraissait être le, le, le, le et, quand on le soutint, il agita le corps et remua la tête à droite et à gauche comme l'eût fait un éléphant enchaîné et furieux, se tordant dans les plus violentes convulsions* Les Africains semblent particulièrement sujets à ces crises nerveuses que l'ignorance ou l'excès de l'imagination feraient prendre vite pour « la possession démoniaque ». Leur constitution plus impressionnable, ou plutôt les souffrances, les privations, les fatigues qu'ils endurent dans la traversée pénible de déserts inhospitaliers et dans de périlleuses navigations exaltent ainsi leur imagination jusqu'à un point voisin de la folie. Souvent on les voit se prosterner sur le sol, s'attacher d'une main crispée à quelque tissu, se frapper le front sur )a pierre, pleurer amèrement et faire entendre les cris les plus sauvages. »

Le D"" Blyden, parlant des musulmans indigènes de Sierra- Leone, a dit : o Partout où ils vont, ils emportent le Coran avec eux. Dans un naufrage ou un incendie, si rien autre n'est sauvé, le saint livre est d'ordinaire préservé. Ils l'apprécient et l'honorent avec beaiicoup de respect et de dévotion... Je les ai vus payer jusqu'à 5 livres sterling pour un manuscrit du Coran et considérer l'achat comme avantageux. » On pourrait i-emplir un volume en produisant des exemples concrets, ainsi que des considérations générales basées sur les observations personnelles recueillies par des voyageurs dans toute l'Afrique occidentale, pour établir qu'on ne saurait appliquer à cette contrée le passage de Palgrave cité plus haut, passage que nous avons tout spécialement choisi, car il représente malheureusement ce qu'on peut appeler l'opinion métropolitaine sur la question.

(1) Indigène du Soudiin occidental -

On peut assurément affirmer avec exactitude que la plupart des musulmans de l'Afrique occidentale ne savent pas lire l'arabe et qu'un grand nombre d'entre eux connaissent seulement par ouï dire les préceptes du Coran. Mais ce fait, loin d'être un argument contre l'influence de l'islam en Afrique occidentale, montre davantage à quel point le maliométisme s'est emparé de l'âme africaine et comment il a réalisé pour les noirs — non dans la minutie de ses principes et de ses prescriptions, mais dans l'ensemble de sa doctrine, — ce que l'indigène réclamait au point de vue spirituel et temporel. Il est sage, en outre, de n'accepter qu'avec réserves cette affirmation d'ordre général d'après laquelle les musulmans de l'Afrique occidentale seraient absolument illettrés. Blyden énumère longuement les ouvragies qu'il trouva chez un maîiométan de marque dans l'arrière-pays de Sierra-Leone. D'après le Taril-, beaucoups de noirs, peu de temps après l'introduction de l'islam en Afrique occidentale, pouvaient rivaliser avec leurs maîtres sémites ou berbères en science et en érudition. Bartb a rencontré tout au fond de l'Adamaoua un Peul venu de la région lointaine du Macina et qui portait, pour les vendre, un grand nombre de livres arabes. On pourrait citer bien d'autres exemples.

L'islam en Afrique occidentale est, en réalité, une force bien vivante, un élément d'action des plus puissants, « qui, partout, réunit en un accord parfait vainqueurs et vaincus » (1), et il faut que les Anglais le voient tel qu'il est effectivement. Ils le trouvent en face d'eux sous son aspect politique dans la Nigeria septentrionale, et, sous son aspect social, à Sierra-Leone, dans la Gambie, à la Côte d'Or, à Lagos, et, à un degré beaucoup moindre, dans la Nigeria méridionale. En Angleterre on semble étrangement ignorant de ces choses. Sur le mahométisme, en xifrique occidentale, des idées fausses sont répandues dans le public anglais par ceux qui ont intérêt à le faire et qui sont d'ailleurs le plus facilement écoulés. Mais les autorités locales dans les colonies de l'Afrique occidentale voient les choses plus exactement ; et, bien plus, elles arrivent piomptement à cette conclusion que les indigènes musulmans non seulement constituent la fraction la plus policée, la plus éclairée de la population, mais encore, sous le rapport des finances cl de l'administration, doivent être traités de façon spéciale par le

(1) lilydcn.

gouvernement. Dans ces dernières années, des écoles musulmanes, officiellement reconnues et subventionnées, ont été établies dans toutes nos colonies. Une mosquée, que Shitta Bey, aujourd'h.ui décédé, avait construite, a été ouverte à Lagos (1) par le gouverneur lui-même, et à Sierra-Leone un directeur de l'enseignement musulman, avec traitement fixe annuel, a fait l'objet d'une nomination spéciale.

Ce qui est vrai pour la Grande-Bretagne, l'est aussi pour la France à un bien plus haut degré. L'empire africain de la France est presque tout entier musulman, et, pour ne parler que de l'Afrique occidentale, il est habité par une population en très grande majorité attachée à l'islam.. A l'exception d'un petit groupe de Bobos, de Diakantés et de Bambaras, d'une fraction plus importante, mais affaiblie déjà, de Malinkés, et de quelques Peuls nomades dans les territoires plus éloignés de Barani, de Fouladougou, de Bobo-Dioulassou, etc., tout le Soudan occidental est plus ou moins musulman. Au nord de sa colonie de la Guinée, la France possède le grand pays peul et musulman du Fouha-Djallon ; au Sénégal, l'islamisme s'est étendu jusqu'à l'océan ; dans les territoires du Tchad, au Baguirmi, et sur une distance eu amont du Chari, l'islam est pratiqué depuis au moins quatre siècles. Les pasteurs peuls et les commerçants haoussas propagent la religion du Prophète, en l'étendant vers le sud jusqu'au Chari, à îa Sanglia et l'Oubangui. Les Français ont créé de nombreuses écoles où l'on donne à des fils de chefs musulmans une instruction à leur portée. Parmi ces écoles on peut mentionner celles de Kayes et de Médine. Des instituteurs, spécialement choisis dans ce but par le gouvernement, y enseignent à la fois l'arabe et le français, et la France ne néglige rien pour faire collaborer l'islam, dans la mesure qu'on peut exiger de ses adeptes en Afrique occidentale, à la grande œuvre qu'elle a entreprise. Lq Comité de l'Afrique française va jusqu'à faire imprimer un bulletin spécial en langue arabe qui, avec le journal arabe al Mohaeher, publié en Alp-érie, est distribxié

(l) On m'a fait remarquer que ceux qui enseignent la religion musulmane dans cette mosquée n'apprennent pas à lire, mais seulement à écrire sur dos ardoises. Cela prouve simplement que l'islam dans l'Afrique occidentale est susceptible d'être beaucoup amélioré, et qu'on devrait, s'il est possible, le mettre à la portée des indigènes de ces régions; mais cela ne change rien au fond de notre argumentation. Note de l'Auteur.)

gratuitement à beaucoup de musulmans de l'Ouest africain disposant de quelque influence, particulièrement à Djenné, Tombouctou, Isioro et Sokolo. Il n'est pas besoin de dire que ces publications se composent en grande partie d'articles élogieux destinés à convaincre les lecteurs de la justice, de la générosité et du libéralisme des conceptions politiques de la France. Les Français semblent adopter à ce point de vue, comme à beaucoup d'autres en Afrique occidentale, une ligne de conduite très éclairée, A l'école de Kayes, par exemple, ils ont chargé un instituteur algérien de diriger l'enseignement donné en langue arabe (l)- En outre, pour bien montrer aux musulmans que leurs fils peuvent fréquenter les écoles du gouvernement sans s'exposer à recevoir un enseignement suspect d'bostilité ou de parti pris envers l'islam, les autorités françaises non seulement permettent, mais encouragent la présence pendant la classe des maîtres mabométans eux-mêmes. Elles écartent ainsi les méfiances assez naturelles des parents musulmans et se concilient en même temps les a marabouts ». Cette ligne de conduite, ajoutons-le, est tout spécialement tracée dans les instructions données aux commandants de cercles.

Comment expliquer ce succès de l'islamisme en Afrique occidentale, en face de l'écbec du christianisme ? L'islam a marché de triomphe en triomphe parmi les noirs, mais il reste peu ou pas de traces des grands efforts déployés par l'église primitive en Afrique occidentale, puis par les Portugais dans le Congo au xvi° siècle. Les tentatives actuelles, plus dispersées mais moins efficaces, à cause des divisions intestines de la chrétienté, donnent des résultats qu'on est obligé de considérer comme profondément décourageants, si l'on a égard aux vies humaines sacrifiées dans une tâche aussi inféconde et d'une stérilité pitoyable, si l'on sait quelles sommes importantes ont été et sont encore déf.'ensées dans cette œuvre. L^échec du christianisme dans le nord de l'Afrique, celui du catholicisme romain, au xvi° siècle, dans le sud-ouest, semblent réservés encore aux sectes et aux églises variées de l'époque contemporaine. La monotonie de leurs pénibles efforts pour prendre pied sur les rives occidentales du continent inhospitalier ne se distingue du passé que par les jalousies et les récn^nmations auxquelles l'on voit les différentes missiono se livrer les unes envers les autres.

(1) Rapport du capitaine Morisson publié pa e gouvernement du Soudan français.

Le missionnaire protestant d'ordinaire pour expliquer l'échec de la propagande chrétienne dans le S.-O- de l'Afrique au xvi^ siècle, en attribue la faute au catholicisme romain, dont l'enseignement lui semble presque autant, sinon aussi funeste que la doctrine islamique (1). J'ai entendu, au contraire, des catholiques romains, anglais et français, imputer cet échec à l'incapacité foncière, à l'impuissance, à la corruption — selon les vues de chacun — des prétendus apôtres, les Portugais. Des personnes dépourvues de tout parti pris religieux inclinent parfois à soutenir que le fait de la traite des noirs, en existant à l'époque, explique à lui seul l'insuccès de la foi chrétienne. Aucune de ces raisons ne nous semble vraiment décisive. Le protestantisme n'a pas mieux réussi en Afrique occidentale que le catholicisme romain. En vérité, on peut même se demander si, en général, il y a réussi aussi bien. Aucun argument vraiment sérieux n'a été apporté pour expliquer l'impuissance absolue du clergé portugais à mener à bonne fin l'œuvre qu'il avait entreprise, et la décadence de l'influence politique du Portugal en Afrique occidentale ne fournit de cet échec qu'une raison insuffisante, car, avant qu'elle se produisît, il était devenu manifeste que les premiers succès du catholicisme romain n'avaient aucune consistance. Quant aux conséquences prétendues de la traite des noirs, il est probable, si paradoxal que cela soit, qu'elles furent nulles ou furent toutes différentes ; car la politique des Portugais consistait à nouer des relations amicales avec les chefs les plus puissants du littoral et à leur fournir des armes et de la poudre pour combattre les tribus de l'intérieur. Ces dernières, et non les indigènes habitant la côte, étaient en général les principales victimes de la traite ; et les populations de la zone maritime, ainsi garanties contre tout dommage, n'avaient aucune raison de se plaindre des procédés dont usaient à leur égard les marchands portugais de chair humaine, à l'époque oii ils se trouvèrent en contact avec les propagateurs du christianisme. En réalité, si l'attitude politique des nations chrétiennes doit être considérée comme ayani

(1) Lisez, par exemple, les passages suivants [Piîkington of Uganda — C. F. Harford Battersby) : « C'est la perte de la vérité qui a permis à Satan d'introdnire à la fois l'islamisme et le papisme... Ils (les Waganda) ont appris à combattre les trois formes de l'erreur qu'ils rencontrent en Afrique : le fétichisme, l'islamisme et le papisme. » Et ailleurs : « Ne scmble-t-il pas que les missionnaires français soient les instruments dont dieu se sert pour achever la confusion de Rome dans l'Ouganda? [Note de l'auteur.)

contribué au succès ou à l'écliec de c-e prosélytisme religieux, — question douteuse sur laquelle je me propose de revenir plus loin — on peut affirmer sans hésitation que la politique de l'Europe, dans ses manifestations récentes, a plus fait pour mettre en défiance les indigènes contre le christianisme, tel que les missionnaires le leur enseignent, que la traite des noirs avec toute sa violence et ses horreura.

î^ous devons approfondir davantage la question et en même temps essayer de nous dégager d'opinions préconçues, ce qui n'est pas facile quand certaines erreurs nous ont été répétées avec tant de persistance qu'on en est venu à les considérer comme des vérités essentielles; et ceux qui à cet égard se hasardent à troubler la sérénité de nos convictions sont aussitôt regardés comme fâclieusemcnt importuns. Une de ces opinions préconçues se trouve exprimée dans le passage extrait de l'ouvrage de Palgrave, VArnhie, et que nous avons déjà commenté. Une autre porte sur la nature du prosély» tisme musulman en Afrique occidentale. Bien des personnes sont imbues de cette idée que le mahométisme en Afrique occidentale a toujours été propagé par la force brutale, que partout et toujours il va de pair avec la traite des noirs. La simple épitliète d'esclavagistes appliquée dans un télégramme de Eeuter à une tribu avec laquelle quelques difficultés surgissent suffit à justifier, aux yeux du public, une de ces expéditions répressives que les autorités dans leur haute sagesse croient devoir organiser contre ceux qui ont pu déplaire à un administrateur de district ou à un commandant militaire. Loin de moi la prétention de soutenir que, dans certaines circonstances, ces expéditions non seulement peuvent être évitées, mais encore ne rentrent pas dans les obligations assumées par la puissance suzeraine envers ses sujets protégés. Mais je me permettrai respectueusement de faire remarquer qu'on abuse beaucoup du mot a esclavagiste », qu'on en dénature le sens, et que parfois on l'applique très injustement. On ne l'emploie guère que lorsqu'il s'agit de populations musulmanes. S'il se produit quelque litige avec des tribus païennes, on l'attribue toujours de même au goût marqué de celles-ci pour les sacrifices humains. En se référant aux nombreux conflits survenus entre la Grande-Bretagne et les indigènes de l'Afrique occidentale pendant les six dernières années, on verra toujours inter^-enir, soit comme une cause principale, soit comme une cause incidente de ces difficultés, les sacrifices humains

lorsqu'il s'agit d'une population païenne, et la traite des noirs lorsqu'il s'agit d'une population musulmane.

E-ien no saurait être plus inexact que cette opinion très répandue suivant laquelle l'islam en Afrique occidoirtale, aurait obtenu des succès remarquables Tnanu militari. La plupart des victoires de l'islam en Afrique occidentale ont, au contraire, été remportées par une confrérie pacifique, celle des Quadriyah, qui fut fondée par Sidi-Abd-el-Kader-el-Jieari en 1077 après .Jésus-Christ, et qui commença à se répandre dans TOuest africain au xv* siècle. L'œuvre de cette secte a été plus durable et plus étendue que celle d'une autre confrérie également importante, celle de Tidjania, qui croit avant tout à l'efficacité du glaive comme moyen de conversion

« Au commencement de ce siècle (1), le grand réveil religieux qui a exercé une influence si profonde sur le monde musulman, suscita cbez les Quadriyab du Sahara et du Soudan occidental un renouvellement de vie et d'activité ; et peu de temps après on rencontrait des théologiens instruits ou de petites colonies de personnes affiliées à l'ordre, répandus à travers le Soudan, siir la chaîne de hauteurs qui borde la côte de Guinée, et même plus à l'ouest, dans l'Etat libre du Libéria. Ces initiés formèrent des centres d'influence islamique au milieu de la population païenne qui les reçut avec faveur en qualité de scribes, de légistes, de fabricants d'amixlettes et de maîtres d'école ; peu à peu ils prirent de l'influence sur leur nouvel entourage 'et des cas isolés de conversion produisirent bientôt un petit nombre de prosélytes dont les plus capables allèrent souvent compléter leurs études au siège principal de la confrérie. Là ils pouvaient rester plusieurs années jusqu'à ce qu'ils eussent perfectionné leurs études thëologiques, puis ils retournaient chez eux, tout prêts à répandre la foi parmi leurs compatriotes. C'est un levain qu'on a de la sorte introduit au milieu des fétichistes et des idolâtres, et grâce auquel s'est propagée la religion musulmane sûrement et promptement, bien que par degrés presque insensibles. Jusqu'au milieu de ce siècle (2), au Soudan, des écoles furent fondées et dirigées par des maîtres formés par les Quadriyah, et cette organisation a permis tout un système régulier et continu de propagande parmi les tribus païennes. L'œuvre des missionnaires de cet ordre a eu entièrement un caractère pacifique; elle a reposé uniquement

(1) et (2) Le xix" siècle.

sur l'exemple personnel et les conseils, l'influence que le maître exerce sur ses disciples, et le développement de l'éducation (1) ». L'ordre des Quadriyah, en outre, n'est pas animé de sentiments hostiles envers les chrétiens, ce en quoi il diffère essentiellement de l'ordre des Tidjania. Les Français trouvent sage d'associer le premier à leur politique, oc ÎTous avons tout avantage, écrit le capitaine Morisson dans l'intér-essant rapport déjà cité, à voir les noirs, les Maures, les Touareg et autres habitants du Soudan occidental s'affilier de plus en plus à la secte des Quadriyali.. C'est grâce à l'esprit dans lequel l'iman de Lanfiera dirige ses fidèles que tous nos explorateurs ont trouvé dans ce pays amitié et protection, b M. le commandant Binger décrit en ces termes l'œuvre des Q,uadriyah dans la ville et la région importantes de Kong, arrièrepays de la Côte d'Ivoire, qu'il fut le premier à découvrir et à faire connaître à l'Europe.

« Il y a une centaine d'années, le domaine de la colonie musulmane de Kong ne s'étendait guère qu'à quelques kilomètres de la ville. Environnés de tous côtés de peuplades fétichistes qui ne vivaient que de rapines et de brigandages, les gens de Kong ne pouvaient se livrer aux transactions commerciales et écouler leurs cotonnades qu'avec de grosses pertes, provenant de droits exhorbitants à payer aux roitelets fétichistes des environs, sous peine de pillage. Qii'ont-ils fait? ils ont établi de proche en proche des familles musulmanes. Chacun de ces immigrants a organisé une école, de Kong à Bobodioulassou d'abord, à Djenné ensuite. Ils ont mis cinquante ans pour doter chaque village d'une ou deux familles musulmanes de Kong dans tous les villages situés sur le parcours et demandé à quelques habitants d'y envoyer leurs enfants, puis, peu à peu, par leurs relations avec Kong, d'une part, les autres centres commerciaux d'autre part, ils ont pu rendre quelques services aix souFerain fétichiste de la contrée, captiver sa confiance et insensi- "blement s'immiscer dans ses affaires. Y a-t-il un différend à régler, c'est toujours au musulman que l'on s'adresse. Serait-il tout seul dans le pays, que le roi le chargera des négociations parce que généralement il sait lire et écrire et qu'il a la réputation d'être un homme de bien en même temps qu'un homme de Dieu. Arrive-t-il que le musulman ambassadeur échoue dans sa mission, il ne manque pas de proposer au roi fétichiste d'employer l'intermédiaire (i) Te Chalelier,

des gens de Kong. Du coup, voilà le pays placé sous le protectorat des Etats musulmans de Kong. Peu à peu l'islam fait des progrès, d'autres colonies viennent s'établir chez les féticliistes qui ne manquent pas de se convertir. Ces derniers reconnaissent bien vite que le seul moyen de trouver aide et protection partout où ils passeront est d'avoir la même religion qu'eux (1). Et puis, n'ont-ils point un puissant exemple sous les yeux, les musulmans ? ne vivent-ils pas tous dans une aisance relative et entourés d'un bienêtre supérieur au leur? Le fétichiste, tout en se rendant compte que c'est le commerce et l'industrie qui donnent la prospérité aux musulmans, attribue beaucoup leur bien-être à l'intervention de l'Etre suprême, et le musulman se garde bien de l'en dissuader : « C'est Dieu qui le veut ainsi » lui dit le musulman . . Par tout ce que nous venons d'exposer pour la propagande musulmane de Kong, il ressort clairement qu'ils convertissent par la persuasion. La force n'est employée que rarement. Elle l'est seulement centre les peuplades fétichistes de brigands, de voleurs, et quand les musulmans de Kong ne peuvent pas faire autrement (2) ».

Les pratiques des habitants de Kong à ce point de vue ne leur sont pas spéciales. Nous trouvons les mêmes procédés mentionnés par Thomson, Barth et bien d'autres explorateurs ; et l'influence de l'islam chez les Haoussas n'aurait jamais pu se maintenir si, aux dernières conquêtes d'Othmar Eodio, n'avaient succédé les efforts pacifiques du prédicateur, du maître d'école et du prêtre musulman. Le D'" Blyden nous a jadis raconté les incidents de la conversion collective d'un des plus importants villages fétichistes de l'arrière-pays de Sierra-Leone ; il en avait lui-même recueilli le récit de la bouche des habitants au cours de ses voyages dans le protectorat. Un jour, les indigènes de ce village remarquèrent un homme, noir comme eux-mêmes, mais vêtu de blanc, qui descendait la principale rue. Tout d'un coup l'étranger se prosterna et fit sa prière à Allah. Les indigènes lui jetèrent des pierres et il s'éloigna. Peu de temps après il revint et se prosterna comme il l'avait déjà fait. Cette fois, il ne fut pas lapidé, mais on l'entoura

(1) Il est remarquable et c'est un fait souvent constaté, qu'un noir musulman sans armes peut voyager en Africiue à l'abri de toute agression, à travers des étendues de territoire considérables, privilège refusé à son compatriote chrétien. {Note de VAuteur.)

(2) BiNGER : « Esclavage, islamisme et christianisme. »

en le raillant et l'injuriant. Les hommes crachaient sur lui et les femmes lui prodiguaient l'insulte et l'outrage. Sa prière terminée, l'étranger s'en alla en silence, grave et sévère, indifférent en apparence à l'antipathie de ceux qui l'entouraient. Pendant quelque temps il ne reparut pas et, durant cette période, la population se prit à regretter sa brutalité. L'attitude de l'étranger devant les épreuves qu'il subissait lui avait conquis le respect. Une troisième fois on le vit, alors accompagné de deux jeunes garçons également vêtus de blanc. Ensemble ils s'agenouillèrent et firent leur prière. Les indigènes l'observèrent et s'abstinrent de le railler. Quand la prière fut finie, une femme s'approcha timidement et poussa son jeune fils vers le saint homme, puis s'éloigna en toute hâte. Le musulman se leva, prit l'enfant par la main, et, suivi de ses compagnons, quitta le village en silence comme il était venu. Quand il reparut une nouvelle fois, il était accompagné de trois jeunes garçons, dont deux étaient venus avec lui précédemment, et dont le troisième, vêtu de blanc comme les autres, était l'enfant que sa mère avait amené. Tous les quatre s'agenouillèrent, et le saint homme récita les prières, prédisant succès et triomphes. Il ne quitta plus le village, car la multitude se pressait autour de lui, lui demandant d'instruire les enfants. En peu de temps, après avoir résisté pendant trois siècles aux assauts de prétendus propagateurs de l'islam qui voulaient la convertir à la pointe de l'épée, la population entière do cette localité avait spontanément embrassé la religion de Mahom?^t.

De tels incidents, qui sont fréquents en Afrique occidentale, font apparaître la force morale de l'islam et expliquent fort bien ses étonnants succès. Le fanatisme d'un Ahmadou, d'un Samory, et d'un El-Hadj-Omar n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan, en comparaison du système de pure persuasion pratiqué par les propagateurs de l'islam qui, sans nul insigne extérieur, en comptant seulement sur le pouvoir que donne par elle-même une croyance supérieure, bravent les périls et les fatigues que leur réserve leur mission, avec une indifférence sublime dont on ne voit d'exemples que dans les récits de la Bible. Le passage suivant que nous trouvons dans l'ouvrage d'Arnold, îa Prédication de Vislam, apprécie très exactement les erreurs qui ont cours sur la propagande islamique en Afrique occidentale :

a Malheureusement, dit cet auteur, pour une saine apprécia-

tion de l'œuvre des missionnaires musulmans en Afrique occidentale, la renommée bruyante des jihads ou guerres religieuses a laissé dans l'ombre les succès des propagateurs pacifiques bien que leurs efforts aient plus fait pour l'expansion de l'islam que la fondation de dynasties sans éclat et sans durée. Les souvenirs belliqueux, surtout quand ils se sont trouvés d'accord avec les projets commerciaux ou les plans de conquête des blancs, ont naturellement attiré l'attention des Européens bien plus que l'action discrète du prédicateur et du maître d'école musulman... Les jihads, pour les apprécier sous leur vrai jour, ne sont que des incidents sons portée dans la renaissance moderne de l'islam et ne sont nullement caractéristiques des forces et des moyens d'action ayant réellement contribué au développement du mabométisme en Afrique occidentale ; à vrai dire, si elles n'avaient été suivies d'un apostolat tout différent, celui des missionnaires, ces guerres auraient presque toujours été de nul effet pour la fondation d'une communauté vraiment attachée à la religion du Coran. »

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