‹ Problèmes de l'Ouest africainChapitre 27 sur 35 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

l'islam dans l'afrique occidentale

Maintenant que nous sommes peut-être dans un état d'esprit plus accessible à toute appréciation de l'œuvre musulmane en Afrique occidentale, nous pouvons étudier les méthodes que l'islamisme et le christianisme appliquent respectivement dans leurs relations avec les noirs. Nous pouvons espérer de la sorte arriver à serrer de plus près la question et parvenir à nous faire de ses divers aspects une opinion suffisamment nette. Pourquoi l'Afrique, après avoir été, comme on l'a dit avec raison, « la nourrice de la chrétienté », demeure-t-elle inaccessible aujourd'hui aux enseignements de la plus élevée des religions? Pourquoi le christianisme, après tant d'efforts en Afrique occidentale, n'y fait-il pas de progrès sensibles ? Cet insuccès, selon moi, peut être attribué à quatre causes principales : 1° à la méconnaissance de ce principe que les circonstances propres à justifier certaines lois naturelles varient avec les climats et les races; 2° à la tendance que montre le christianisme, tel qu'il est enseigné en Afrique occidentale, à dénatio-

naliser; 3° à l'incompatibilité qui existe entre l'idéal apporté aux hommes par le Christ et les conceptions modernes de la chrétienté; 4" à l'action politique des Puissances chrétiennes.

Il est clair qu'on ne peut sans difficulté parler publiquement de la polygamie, mais la question des rapports de l'islam et du christianisme en Afrique occidentale ne peut être complètement traitée, sans qu'on aborde ce chapitre. Il est inutile de fermer les yeux sur ce fait, qu'un des plus grands obstacles rencontrés par l'Eglise chrétienne en Afrique occidentale tient à ce qu'elle se refuse à admettre les polygames dans son sein. Ceci ne peut être sérieusement contesté, et pourtant, autant qu'on peut le constater, l'importance essentielle du problème paraît échapper aux principaux dignitaires de l'Eglise, desquels dépendent en dernière ana • Ij'se toutes décisions concernant l'œuvre des missionnaires en Afrique occidentale. De temps en temps, quelques déclarations tout individuelles laissent entendre que certains ecclésiastiques du moins ont l'esprit asse?; large pour traiter la question de façon plus pratique. 17n chanoine bien connu de l'Eglise a reconnu autrefois que « les pays musulmans, à cause de la polygamie, ne connaissent pas la prostitution professionnelle, qui pour la chrétienté est une souillure plus forte que la polygamie l'est pour l'islam ». Bien que la première partie de cette affirmation ne puisse être prise à la lettre, il y a malheureusement des raisons suffisantes de croire que le niveau moral des communautés musulmanes en Afrique occidentale est plus élevé que celui des villes européanisées de la côte, les seules où le christianisme ait pu trouver un point d'appui et dans lesquelles il a prêché 'depuis des siècles la monogamie. Et à tous égards il est vrai qu'en règle générale le musulman en Afrique occidentale n'éprouve que de l'aversion pour les femmes publiques, tandis qu'il garde avec un soin jaloux l'honneur de ses épouses et de ses filles.

Considérons un instant comment cette résistance de l'Eglise à admettre des polygames dans son sein fait juger par les nègres le christianisme. S'il est un caractère que partout les observateurs aient constaté chez les noirs, c'est bien l'affection sincère et profonde unissant le fils à sa mère (1). Quels sentiments dès lors peut

(1) On en trouve l'influence fréquemment dans les liis et coutumes des indigènes en ce qui concerne le régime foncier. [Note de V Auteur.)

inspirer aux noirs une religion qui, d'après ses propagateurs, taxe leurs parents d'immoralité ? En vérité, soit que nous considérions cette grave question au point de vue du bon sens et par ses côtés simplement pratiques, soit que nous prétendions l'étudier sur le seul terrain de la morale, on ne peut arriver qu'à une conclusion. Offrir aux noirs d'entrer dans la religion clirétienne en reniant les membres de sa famille est déraisonnable, absurde, injuste, voire même cruel. C'est déraisonnable, car c'est ne pas tenir compte des lois les plus essentielles de l'aiïection filiale existant à des degrés divers en toute collectivité et sous tous les climats. C'est absurde, car c'est dénoter une extraordinaire ignorance des coutumes des noirs et de la puissance que conserve chez eux ]e lien familial. C'est injuste, car ce serait conduire à l'abandon des femmes (avec leurs enfants), les priver de ce qu'elles possèdent, les livrer à la bonté et au mépris public et les inciter, de propos délibéré, à mener une vie immorale. C'est cruel, car avec une entière inconséquence, avec une insouciance complète de ce qui pourrait s'ensuivre, ce serait rompre avec une organisation sociale consacrée par un usage immémorial. Il y a dans le grand ouvrage de Faidberbc (1) de nobles pensées que je ne puis m'empêcber de reproduire :

a Certaines personnes, a dit l'éminent Français, paraissent souhaiter qu'on persuade aux indigènes de répudier leurs femmes et de n'en garder qu'une seule. Ce système me semble profondément immoral. Eh quoi ! nous voulons fortifier les liens de la famille, et nous commencerions par désorganiser la famille elle-même ! Nous commettrions une grande injustice et nous ferions preuve d'uue singulière rigueur envers les femmes et les enfants, si nous prétendions accorder à l'indigène la qualité et les privilèges de citoyen à la condition qu'il gardât une femme et chassât les autres. Nous placerions des pères de famille vénérables dans l'obligation d'éloigner, avec leurs enfants, des femmes avec lesquelles ils ont vécu quinze, vingt ou trente nns. Et comment choisir entre les femmes?... La désorganisation serait complète. »

Il est un autre aspect de la question qui ne peut manquer d'arrêter l'attention de tous les gens éclairés et vraiment chrétiens. La polygamie est-elle une institution répondant pour les noirs africains à une nécessité physiologique ? L'affirmative s'autorise do

(1) Le Sénégal : la France dans l'Afrique occidentale.

l'évidence même. Sans s'arrêter à cette opinion, généralement admise, que les exigences de la nature sont plus fortes à mesure qu'on se rapproclie de l'équateur, il est certain qu'on considère les effets de la monogamie, quand on est au courant des choses de l'Ouest africain, comme devant al)outir à la disparition de la race. Le témoignage du D"" Blyden à cet égard ne ralliera pas peut-être tous les suffrages, mais l'exti'ait suivant de ses œuvres est bien digne d'attention :

a Si l'on tient compte, dit-il, de l'influence délétère du climat, la population ne peut vivre et se perpétuer que par la polygamie. Il y a une différence marquée entre les enfants nés sous le régime restrictif de la monogamie et ceux dont les parents sont polygames. Chez les uns, on trouve la trace manifeste de la déchéance physique et de l'affaiblissement intellectuel; chez les autres apparaissent visiblement la vigueur physique ainsi que l'activité et la vivacité de l'esprit. Chez les uns on trouve la triste évidence d'une croissance arrêtée, d'un développement physique rendu impossible et d'une paresse intellectuelle ; chez les autres, une puissance musculaire étonnante, servie par un torse largement développé, héritage qu'ils ont reçu de leurs pères, en demeurant aussi robustes et plus avisés que l'étaient ces derniers à l'époque oii des influences extérieures ne les avaient pas détournés de la simplicité primitive. »

A cette influence délétère du climat, dont parle le D"" Blyden se rattache une coutume presque universelle en Afrique occidentale, chez les musulmans comme chez les païens; quels que soient les inconvénients que cet usage puisse présenter, on doit supposer qu'il offre des avantages de premier ordre pour la propagation de la race, sinon il aurait eu peine à se généraliser comme il l'a fait. Je veux parler naturellement de la longue période d'allaitement — trois années d'ordinaire — pendant laquelle le mari et la femme n'ont pas de relations; relations qui cessent le plus souvent aussitôt après la conception. On attribue cette coutume à l'opinion suivant laquelle de trop fréquent-os grossesses sont, en raison du climat (1), contraires à la santé de la mère et de ses enfants. Ce point mérite d'être pris en sérieuse considération. L'instinct des peuples primitifs en ces matières se trouve le plus souvent dériver de l'enseigne-

(l) Les médecins indigènes, il y en a quelques-uns en Afrique occidentale, et je ne parle que des plus sérieux, appuient énergiquement cette opinion ; ils en donnent de nombreuses raisons, fondées sur l'expérience des faits. (Note de l'Auteur.)

nient des laits. La seule partie du continent noir où le christianisme orthodoxe ait fait des progrès appréciables est l'Ouganda. Or, que nous apprend sir Harry Johnston dans son dernier rapport? Il y affirme que le chiffre des naissances diminue sensiblement parmi les Bantous "Wagandas. Il cite l'opinion de M^*" Strachir qui attribue l'une des causes de cette diminution à l'introduction de la monogamie, conséquence de la propagation du christianisme.

a Dans beaucoup de contrées de l'Afrique occidentale, continue sir Harry Johnston, là où le christianisme a du succès, mais sans guère avoir d'autre résultat que de faire murmurer des prières du bout des lèvres, la monogamie que l'on affiche trouve une atténuation dans la possession de concubines avouées ou cachées et dans la promiscuité générale des sexes. Mais dans l'Ouganda, la religion chrétienne semble avoir pris un réel empire sur les indigènes à tel point que, sans être d'une moralité impeccable, — étrangère ù toute nation, et toute collectivité, — ils paraissent tendre vraiment à une monogamie sincère, à l'attribution exclusive d'une seule femme pour un mari. Comme les femmes ougandas sont assurément très peu fécondes, il en faut conclure que la plupart des couples n'ont qu'un enfant. En fait, il est tellement rare de voir une épouse mère d'un second enfant, que cette seconde maternité lui crée des titres d'honneur tout particuliers ! »

Un évêque libérien, excellent homme, à qui je montrais ce passage, me répondit sentencieusement que les desseins du Tout-Puissant étaient insondables et que l'abandon de quelques-uns ne pouvait être mis en balance avec le salut du plus grand nombre. Cette réponse rappelle un passage d'Azurara, oii le vieil historien portugais, apostrophant le prince Henri le Navigateur lors de l'arrivée à la cour des premiers esclaves de l'Afrique occidentale, arrachés cruellement à leur demeure par les vaillants chevaliers Antam Gonçalvez et Nuno Tristram, s'écrie :

c( 0 vertueux prince, peut-être ton bonheur eût-il pu se nuancer dun semblant de cupidité^ en découvrant ces immenses richesses, fût-ce pour compenser les débours de ton entreprise ! . . . Mais tu n'as pris plaisir qu'à chercher le salut des âmes perdues pour le ciel. Et sous cette inspiration il t'a semblé, quand tu as vu ces captifs amenés en ta présence, que tes dépenses et tes peines n'étaient rien, tellement tu avais de plaisir à les contempler. Et tu y gagnais encore, car si les corps de ces captifs tombaient eu quel-

que dépendance, c'était là peu de cliose en comparaison de leurs âmes qui allaient posséder à jamais la vraie liberté. »

On ne croira pas, je l'espère, que ces citations soient faites dans l'intention de diminuer le mérite des eiïorts, — à certains égards si extraordinairement féconds, — de la propagande chrétienne parmi les populations bantous du protectorat de l'Ouganda. Il s'agit de savoir non pas quel est le succès de l'Eglise dans l'évangélisation de l'Ouganda, mais quels sont les effets physiques de la monogamie chrétienne sur les indigènes de l'Afrique.

J'ai, à grand'peine, recueilli tous les témoignages ayant trait, directement ou indirectement, ù la question, et j'y ai trouvé, dans l'ensemble, la confirmation de ce qui précède. Les plus éclairés parmi les noirs élevés dans la foi chrétienne estiment qu'en cette matière on devrait laisser toute liberté aux indigènes, et, tout en étant acquis eux-mêmes à la monogamie, ils soutiennent fermement — un laïque ne peut décider si c'est à tort ou à raison — que l'Eglise, en agissant de la sorte, ne contredirait pas aux prescriptions de la révélation divine (1).

J'ai cité, comme deuxième cause de l'échec des missions chrétiennes en Afrique occidentale, la tendance à la dénationalisation. Il est malheureusement vrai que le noir devenu chrétien est très largement dénationalisé, et la raison en est dans les méthodes employées pour le convertir. L'islam, au contraire, non seulement encourage l'esprit national parmi les indigènes d'Afrique, mais encoro l'exalte. Le noir musulman s'élève au-dessus de ses voisins demeurés

(1) Un ecclésiastique bien connu en Afrique, et dont je respecte et admire les œuvres vraiment remarquables, me disait l'autre jour qu'à sa connaissance plus de 150 couples avaient été unis au Libéria par un certain ministre, et dans une certaine région, depuis cinq ans, et que de ces unions jusqu'à présent cinq enfants étaient nés, dont deux seulement avaient survécu. Mon vénérable ami trouvait dans ce fait remarquable, dont il attestait l'exactitude, et c'est un homme de bonne foi, la preuve de ce que, selon lui, un grand nombre de Libériens, descendants de noirs américains, menaient une existence amollie et déprimante. Selon moi, cette constatation démontre avec éloquence qu'en Afrique occidentale la monogamie pour les noirs équivaut à l'extinction de la race. Naturellement mon ami n'aurait pas admis cette conclusion bien qu'il fût au fond du cœur, je le crois du moins, assez embarrassé sur la question, Mais il reconnut et voulut bien admettre, au cours de la conversation, que la polj-gamie était un problème que l'Eglise, si elle voulait poursuivre son œuvre parmi les populations tropicales, devait maintenant envisager résolument en face et examiner avec attention. Il est certain, j'en ai peur, que les Libériens monogames, ou prétendus tels, sont, comme les Ougandas, en train de disparaître. {Note de l'auteur).

dans le paganisme; il conquiert leur respect et accroît en lui-même le sentiment de sa propre dignité. L'islam accueille le noir et en fait l'égal de tous les hommes. Du jour où le païen se convertit, il n'est pas de musulman d'origine sémitique qui puisse prétendre envers lui à la supériorité de la race. L'islam achemine le noir à une conception plus haute de l'existence, lui inspirant confiance en sa propre destinée, lui inculquant une foi robuste en lui-même et eu son avenir. Le christianisme n'agit pas de la sorte envers le noir. Ses effets, en réalité, sont tout contraires. Au lieu d'encourager, il décourage. Au lieu d'augmenter la confiance en soi-même, il semble plutôt la diminuer. Le noir chrétien est le plus souvent un être hybride. Il n'est ni dans un camp ni dans l'autre. En adoptant des vêtements européens il s'expose à la suspicion et aux railleries de ses compatriotes demeurés païens, bien qu'ils aient recouis à ses services, en qualité de commis ou de secrétaire, quand l'occasion l'exige. Les musulmans le traitent avec un mépris non déguisé. Plus amer encore, peut-être, que tout le reste est le dédain que les Européens eux-mêmes ont pour lui. Demandez au premier blanc venu, fonctionnaire, militaire, commerçant, voyageur, ses impressions sur l'indigène de l'Ouest africain. Il vous dira que le fétichiste est le plus souvent un gaillard solide, loyal, hospitalier, bon, simple, poli; que le musulman est un homme superbe, au maintien fier et respirant la confiance en soi, arrogant peut-être, hautain, mais d'une dignité singulière, d'une supériorité consciente et d'une tranquillité sûre de soi, que tout trahit dans sa personne. Mais il est rare qu'on parle sans termes méprisants du noir devenu chrétien. Sa vanité, sa suffisance, sou a vernis de civilisation », les vices qu'il a pris et ainsi de suite, ce sont là des thèmes invariables. La malheureuse habitude qu'il a d'adopter les dernières extravagances des modes européennes, aussi bien pour lui-même que pour le personnel féminin de sa famille, le met en butte à de constants sarcasmes; on ne parle de même qu'en plaisantant de la célébration d'un mariage indigène dans une ville de la côte occidentale. Les missionnaires eux-mêmes, malgré leur naturelle indulgence, sont obligés de reconnaître un fait plutôt fâcheux : a II y a, sur la côte et dans la Nigeria inférieure, écrit le chanoine Robinson, un très grand nombre d'indigènes qui se disent chrétiens; il n'y a malheureusement que peu de vrais convertis... Je conseillerais, pour ma part, aux personnes voyageant sur la côte et qui cherchent des ser-

viteurs dignes de confiance de préférer le fétichiste ou le musulman au prétendu chrétien, car une mauvaise religion sincèrement acceptée, ou même l'absence de religion, vaut mieux qu'une manifestation de foi qui n'est que de l'hypocrisie. » Aveu humiliant, pour l'Eglise chrétienne comme pour la civilisation européenne. Placé entre deux camps, le noir christianisé est un déclassé, un sansculotte (1). Naturellement il y a des exceptions, mais elles sont relativement rares^ et s'appliquent d'ordinaire à des indigènes que le commerce a enrichis (la fortune étant partout une sauvegarde, quelle que soit la couleur de la peau, contre un mépris publiquement affiché) et qui, soit grâce à certains avantages d'éducation, f^oit à cause de l'élévation peu commune de leur caractère et de leurs facultés intellectuelles, parviennent à saisir le véritable idéal chrétien, et par là même à acquérir la noblesse du cœur et celle de l'âme. J'ai le bonheur de compter un tel homme au nombre de mes amis. Mais j'hésite vraiment à croire Cj[u'il se sentirait en sûreté s'il voyageait ou séjournait seul dans l'intérieur du continent, même parmi la tribu à laquelle il appartient, dans son propre pays d'origine. Il semble c^u'il y ait une barrière entre le noir devenu chrétien et l'indigène qui n'a pas été converti, une barrière qui exclut entre eux la sympathie, et dont la politique tend à accentuer encore l'importance (2).

A quoi faut-il attribuer cet état de choses? Non pas à une circonstance particulière, mais à tout un ensemble de circonstances dont la réunion produit ses effets. A cette opinion générale, répandue partout aujourd'hui, sans être raisonnée peut-être le plus souvent, et que propagent les missionnaires européens, à savoir que la race noire est par elle-même une race inférieure; à ce qu'on insiste toujours, on pourrait dire inévitablement, soit qu'on en parle, soit qu'on le sous-entende, sur l'abîme profond qui sépare, dans l'ordre intellectuel, social, moral, l'indigène noir et son éducateur européen, abîme que le christianisme, tel que les Européens Fen-

(1) En français dans le texte anglais.

(2) Au point de vue politique, les autorités britanniques se placent à ce point de vue. Lors des hostilités provoquées à Sierra-Leone par la taxe sur les huttes, et dans les règlements forestiers de Lagos, on a prétendu refuser aux noirs de la côte, qui ont quelque instruction et qui se disent chrétiens en général, toute communauté de pensée et de sentiment, toute affinité de race, avec les noirs de l'intérieur qui ne reçoivent aucune éducation européenne, et le plus souvent demeurent païens ou musulmans. (Note de V Auteur.]

soignent en Afrique occidentale, ne pourra jamais aider à franchir.

Les troisième et quatrième causes de la situation religieuse do l'Afrique, c'est-à-dire l'incompatibilité entre l'idéal chrétien et les conceptions modernes de la chrétienté, ainsi que l'action politique des Puissances chrétiennes, peuvent être examinées simultanément, car elles se rattachent étroitement l'une à l'autre; elles sont inséparables également d'un ordre d'idées que j'ai déjà brièvement abordé. Il y a, dans le dernier ouvrage de miss Kingsley, écrit à l'occasion de son funeste voyage au Cap, un passage frappant, et qui développe avec plus d'éloquence que je ne pourrais le faire l'idée foncière que j'ai déjà exprimée :

« Je sais, a écrit miss Kingsley, que^ d'après une opinion très répandue parmi les personnalités dirigeantes des deux races, le christianisme pourrait seul donner à l'ensemble du problème une solutioun Je ne saurais partager cette opinion. Je ne puis croire que le christianisme fasse la paix entre les deux races pour cette simple raison que, s'il est possible de convertir les Africains en masse (1) aux pratiques du christianisme, il est tout à fait impossible d'y convertir les Européens également en masse. Vous n'avez qu'à considérer l'histoire d'une nation européenne ; qu'il s'agisse des Hollandais, des Espagnols, des Italiens ou des Allemands, tous se disent chrétiens et ni les uns ni les autres n'en sont plus tolérants ni plus pacifiques. Chacun d'eux est prêt à s'assurer le chemin du ciel, mais en le frayant à travers le sang et les ossements de victimes humaines, et les cendres de leurs demeures incendiées. Naturellement, en agissant de la sorte, ils ne suivent paa les enseignements du Christ, mais cela n'est pas, et ne sera jamais, l'un des facteurs de la politique. »

Les contradictions troublantes qui séparent l'idéal présenté aux hommes par le Christ, et tel que l'enseignent les propagateurs de sa doctrine, des effets visibles de cet enseignement tels qu'en ofi're l'exemple la conduite des blancs et des gouvernements européens frappent l'indigène à tout instant. Plus il est intelligent et élevé dans l'échelle sociale, et plus il est perplexe. Est-ce une question de charité? L'apôtre de l'islam parle du Christ avec un respect profond qui confine à la vénération. Il est Kalima, le Yerbe ; Ma-

(1) En français dans le texte anglais.

sih, le Messie ; Ruh, l'Esprit (de Dieu)i II est a illustre dans ce monde et dans l'autre, celui qui a sa place près de Dieu. » Le missionnaire clirétien, au contraire, traite Mahomet d' a imposteur », de a maître imposteur », d' a homme vicieux et perfide ». L'islam est une « religion mauvaise » ; a ses voies sont celles des ténèbres » ; a c'est l'œuvre de Satan » et ainsi de suite. S'agit-il de l'oubli de soi-même ? La Bible et le Coran posent les mêmes piréceptes en termes presque identiques. Mais quelle aifférence dans la vie spirituelle des propagateurs de l'une et l'autre religion en Afrique occidentale. Le prédicateur musiilman suit le Coran à la lettre. Il s'en va seul et sans suite, n'ayant ni bourse garnie ni carnet de chèques.. Il vit à la manière du noir, se mêle à ses travaux, partage ses fatigues et ses plaisirs, et s'assimile autant qu'il le peut à ceux qu'il espère convertir. Le missionnaire européen est absolument contraint par les exigences du climat de rechercher avant tout son propre confort. Il voyage avec une longue file de porteurs chargés de bagages, de conserves, de linge, de matériel de campement et que sais-je encore. Quelques-uns parmi les plus zélés des missionnaires se rendent parfaitement compte des obstacles que tout cet appareil suscite infailliblement au succès de leurs œuvres, matériellement et moralement. Ils sont vivement affectés de l'influence fâcheuse qui se trouve de la sorte inévitablement exercée sur leur enti^eprise. iNous avons vu un prélat anglais, occupant un rang élevé dans la hiérarchie de son Eglise, offrir d'abandonner une partie de ses honoraires, afin de consacrer la différence à payer le traitement d'un autre ouvrier de la grande cause (1). D'un autre côté, nous trouvons dans les ouvrages et la correspondance de missionnaires éminents envoyés en Afrique occidentale, des observa tions, aussi peu désintéressées que celles-ci : a II faut avoir soin de se munir d'un imperméable. Les éponges, les serviettes do bain, etc., sont tout indiquées. K 'oubliez pas le linge de table ; la vue d'une table bien disposée excite l'appétit qui est souvent languissant. Des cachets tout préparés contre la fièvre bilieuse valent,

(1) « Dès qu'une demi-douzaine de missionnaires quittent Liverpool, écrit le môme personnage, l'archevêque Dobson, on ne cesse de vanter les courageux vo3'ageurs, etc. Je ne veux pas me moquer des missionnaires, mais vraiment on rougit presque quelquefois de rencontrer ensuite un commcrc^ant plein de vigueur, qui, depuis vingt ans, fait le même voyage, ses meilleures affaires étant alimentées par le palmier M liiiili; et son [ilus beau paysage formé par un marais de palétuviers. » [Note de l'Auteur.)

je crois, 2 guinécs la boîte. » Ces phrases sont extraites d'un lirie récemment paru et qu'un missionnaire a publié après neuf années de séjour en Afrique occidentale. Les articles c^u'il énumère sont indispensables, d'après lui, au succès d'un prédicateur de l'Evangile dans l'Ouest africain. Le passage suivant est également typique ; il a été recueilli dans les effusions épistolaires que publie de temps en temps l'organe de la Churcli Missionary Society, sous la plume d'un évêque des plus énergiques, qui a tenté avec peu de succès vraiment, et non sans s'exposer à provoquer des révoltes, d'évangéliser les Haoussas : « Nous allons tous bien... Nous avons un appétit énorme. Nous avons beaucoup de vivres ; la population nous en apporte tous les jours, riz, oignons, blé, maïs, volailles, bananes, etc. B... tue beaucoup de perdrix et de pintades et nous avons en réserve beaucoup de provisions venues de l'Europe et d'Angleterre. » Que le souci de ces détails n'enlève rien à la bonne foi de ceux à qui nous empruntons ces lignes, on peut le croire sans hésitation. Mais, ce que nous avons tous à considérer, c'est l'effet général que ces moyens de propagande chrétienne peuvent vraisemblablement avoir sur les Africains. Ceux qui ont de leur bienêtre un soin si particulier sont-ils capables de faire accomplir de grands progrès aux œuvres évangéliques ! On peut raisonnablement en douter.

Est-il question de vices? Le prédicateur musulman remue ciel et terre pour combattre l'ivrognerie sous toutes ses formes, et très fréquemment il réussit. La sobriété de la plupart des noirs convertis à l'islam n'a pas besoin d'être démontrée. S'il y a parmi eux quelque relâchement à cet égard, c'est une exception qui confirme la règle. Le missionnaire européen, lui aussi, dénonce l'ivrognerie et avec une ardeur qui manque parfois de discernement. Mais il est terriblement contrecarré dans son œuvre : 1° par le commerçant européen dont le négoce consiste, pour un cinquième environ, dans l'importation de spiritueux tout frais distillés, renfermant souvent, pas toujours, différentes impuretés, ne dépassant pas en qualité ce qu'on vend dans les débits de dernier ordre de la métropole ; qui, largement coupés d'eau, peuvent n'être pas très nuisibles, mais qui, avalés purs, ce qui est le cas ordinaire à la côte occidentale d'Afrique, sont pernicieux (1), — nous avons sur ce point des

(1) Cet alcool est reconnu pernicieux môme par sir Alfred Jones dont bs paque-

témoignages accablants ; 2" par les gouvernements européens qui, si de temps en temps ils augmentent les droits sur les spiritueux pour déférer à l'opinion publique, encouragent secrètement un trafic sans lequel toute la machine administrative serait temporairement arrêtée, car il produit 45 à 75 0/0 des revenus de leurs possessions. Ce sont là des circonstances qu'on peut, ou qu'on ne peut pas, empêcher. En tout cas, elles existent, et on ne peut les ignorer. S'agit-il d'une autre forme de vice ; l'existence que mènent les blancs en Afrique occidentale n'est pas faite, peut-être, pour donner au noir une haute idée de la moralité de l'Europe chrétienne. Lorsque par hasard il visite les villes européanisées de la côte, — si on le suppose habiter à quelque distance dans l'intérieur, — il n'est nullement convaincu sans doute que ceux de ses congénères, qui portent des pantalons, aient élevé leur niveau moral, au contact de la civilisation européenne. Et malheureusement on ne peut affirmer que les constatations personnelles de ceux de ses frères qui reçoivent quelque éducation et visitent nos grandes villes soient de nature à affirmer son impression première sur les résultats de vingt siècles de christianisme en Europe (1).

Est-il question d'apprécier le véritable objectif de la doctrine

bots en transportent des quantités considérables en Afrique occidentale, ainsi que par un grand nombre de commerçants trafiquant dans ces régions. Les négociants sont souvent attaqués avec violence à cause de cette branche de commerce. Personnellement, j'ai en horreur ce trafic. Je le méprise à l'égal du commerce de l'opium en Extrême-Orient; une tache qui déshonore l'Europe chrétienne. Mais ceux qui attaquent les commerçants pourraient tout aussi bien, et avec plus de raison, s'en prendre aux gouvernements. En lui-même, le commerce des spiritueux est rémunérateur, non pour le négociant, mais pour les administrations locales de la côte dont il alimente les budgets. Je n'ai jamais pu partager les vues de feue miss Kingsley à ce sujet, mais je suis d'accord avec elle sur ce qu'il y a de peu fondé à faire des commerçants les boucs émissaires d'un mal dont tout le monde, en un sens, est responsable. Malgré tout ce qu'on peut dire, je veux croire que miss Kingsley considérait surtout, dans l'opinion qu'elle professait, que, sans les revenus (jue procuraient les spiritueux, on introduirait partout l'impôt direct dans les possessions anglaises de l'Afrique occidentale par suite des exagérations habituelles du système des colonies de la Couronne. Je sais aussi que miss Kingsley s'opposait avec énergie à l'introduction, par voie ferrée, des spiritueux européens dans l'intérieur du continent. Cette question de l'alcool, pour être complètement traitée, exigerait un chapitre spécial. (A'o^e de V Auteur.)

(1) Ce qui l'édifiera encore sans doute sera d'apprendre que le gouvernement du Cap a jugé nécessaire de faire une loi punissant d'un emprisonnement sévère les femmes blanches convaincues d'avoir eu des relations sexuelles avec des indigènes, circonstance qui ne doit pas précisément accroître son admiration pour la civilisation chrétienne. [Note de V Auteur.)

de paix et d'amour? On (loit ciaindre alors que les visées politiques de Puissances européennes en Afrique occidentale ne soient trop souvent associées aux maxims et aux martinis pour qu'il y ait des doutes sur ce chapitre. Le nègre est clairvoyant et suit distinguer ce qu'on dit et ce qu'on fait, La promptitude avec laquelle les intrus blancs font appel à l'épée comme au moyen le plus rapide de résoudre une difficulté est à cet égard assez édifiante. La hâte avec laquelle les habitudes et les usages de l'indigène sont foulés aux pieds par ses prétendus éducateurs; l'entrain avec lequel on espère lui voir accueillir les innovations qu'on lui présente et qui mettent en défiance ses préjugés conservateurs, et finalement le désir croissant que montrent ses bons amis d'Europe de s'approprier son plus précieux héritage, la terre de ses ancêtres et les fruits qu'elle produit — tout cet ensemble, qu'il y faille voir ou non, pour en parler avec élégance, l'accompagnement « inévitable » de l'ouverture de l'Afrique occidentale par l'Europe, c'est bien là cet assemblage de contradictions que j'ai déjà évoqué et qui, quoi qu'on fasse, s'oppose à la propagation du christianisme en pays nègre.

Y a-t-il un remède, et oii faut-il le chercher? Il n'y a qu'un Etat indigène chrétien en Afrique, l'Abyssinie, et les ministres de Dieu les plus distingués déclarent son christianisme entaché de toutes sortes d'hérésies et d'erreurs. Cependant l'Abyssinie y a puisé une vitalité assez forte pour lui permettre de repousser pendant de longs siècles les envahisseurs musulmans, et l'ardeur religieuse de SCS soldats n'a pas été pour elle un facteur négligeable lorsqu'elle a résisté à l'agression injustifiable dont l'Italie a menacé son indépendance. Aujourd'hui, l'empereur de cet Etat chrétien d'Afrique est probablement, à une exception près, le plus puissant souverain indigène du monde. Sans doute, il n'entre pas dans les projets des gouvernements européens d'encourager en Afrique occidentale le développement d'un Etat ainsi constitué, et il y a, en vérité, diverses raisons qui s'y opposent manifestement. Cependant l'Abyssinie doit servir d'exemple à l'Eglise. Le christianisme abyssin est un christianisme africain, qui a été enseigné à l'origine par un Africain et que des Africains ont perpétué. Orthodoxe «u hétérodoxe, il a prouvé qu'il convenait aux besoins et aux aspirations des Africains. Et si le christianisme en Afrique occidentale doit jamais accomplir des progrès appréciables, c'est qu'il disposera du seul instrument qui puisse servir son action, une Eglise ouest-

africaine ; une Eglise répondant aux besoins de rAfriqne oroidentale qui ne sont pas ceux de l'Europe ; une Eglise dont les ministres ne seront ni des Européens ni des Afro-libériens rapatriés, mais des noirs du pays, imbus des instincts et du patriotisme de leur race ; une Eglise fondée sur un sentiment éclairé des lois immuables de la nature, sur les principes de la vraie science qui est la vraie religion, sur la connaissance de cette vérité que ce qui est bon, convenable, juste pour une fraction notable de l'humanité peut être, pour une autre, mauvais, malséant, injuste.

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