CHAPITRE XXIV
RELATIONS AXCxLO-FRANÇAISES EN^ AFRIQUE OCCIDENTALE
Les relations de la France et de l'Angleterre on Afrique occidentale, c'est là une question dont l'importance s'accroît tous les ans. Les Français nous ont de beaucoup dépassés en Afrique occidentale pendant les quelques dernières années, en tout ce qui concerne l'extension territoriale. Ils y ont maintenant un grand empire. Ils l'ont acquis grâce à des efforts persistants, clairvoyants, courageux ; qualités qui visiblement ont fait défaut, il est fâcheux d'avoir à le constater, au monde officiel de la Grande-Bretagne. Si les gouvernements britanniques qui se sont succédé avaient déployé seulement un dixième de l'énergie qui a distingué les commerçants de Liverpool, de Manchester et de Glasgow en Afrique occidentale, les possessions anglaises de l'Ouest africain seraient aujourd'hui beaucoup plus étendues qu'elles ne le sont.
Tout en l'emportant sur nous au point de vue territorial, la France, — dont les possessions sont contiguës aux nôtres presque partout — entre de plus en plus en concurrence avec nous sur lo terrain économique. Nous aurons à compter dans l'avenir de façon sans cesse croissante avec cette rivalité commerciale. Elle est de deux sortes. Il y a une concurrence loyale et une concurrence déloyale. Dans l'un et l'autre cas, il importe que nous en observions avec soin la nature et les effets ; que nous en tirions les leçons né-
cessaires ; que nous sachions reconnaître en toute simplicité, dans un esprit de toléranC'e et d'équité, qu'à certains égards l'obstacle que cette rivalité nous oppose est dû à la supériorité de l'administration française; que nous fassions appel à la droiture et à la bonne foi de nos voisins lorsque, comme il arrive actuellement dans certaines parties de leurs possessions de l'Afrique occidentale, des négociants britanniques, après avoir largement contribué à la création du commerce dans ces territoires, n'y rencontrent ni équité, ni justice. Et, d'une manière générale, il faut que nous réunissions tous nos efforts, en comprenant que dans l'Ouest africain, comme partout ailleurs, cette ancienne prééminence que la Grande-Bretagne put maintenir quelque temps sans trop de peine, dans l'ordre commercial, ne peut subsister aujourd'hui si l'on n'abandonne un facile opportunisme et si l'on ne sait se conformer, sur des bases scientifiques, aux exigences nouvelles de la situation.
La plupart des Anglais semblent savoir peu de chose de l'œuvre que les Français ont naguère accomplie en Afrique occidentale. Et pourtant les Français ont été, dans ces régions, parmi les pionniers de la première heure, devançant probablement tous les autres, précédant les Portugais en tout cas d'au moins cent ans. Après les remarquables études récemment publiées dans le Bulletin du Comité de VAiriq^ie française par le commandant Binger, la distingué directeur des affaires de l'Afrique au ministère des Colonies, on ne peut, je crois, qu'accepter comme fondées les prétentions de nos voisins à avoir été les premiers Européens qui eussent visité les côtes de l'Ouest africain^ Des navigateurs espagnols et génois, les premiers venus de la Catalogne, le Lancashire de l'Espagne, se sont peut-être à la même époque rencontrés dans ces parages avec les Français. Cependant, en outre du témoignage que ces derniers en apportent, les auteurs espagnols eux-mêmes, et non les moindres, xSavarette et Yiera par exemple, affirment que les Français ont devancé leurs compatriotes. Les Canaries furent découvertes par un Génois d'origine française et de nom français, Maloisel, vers 1275 après Jésus-Christs Elles furent de même conquises par un Français, de Bethancourt, dans les premières années du XV® siècle. Au commencement du xiv® siècle, la côte occidentale d'Afrique, au sud jusqu'au Sénégal certainement, et peut-être jusqu'à Sierra-Leone, était régulièrement visitée par des navires français. Ce sont là des faits maintenant établis. Il est moins certain
que les navires français se soient avancés jusqu'à la Côte d'Or. Personnellement, j'incline à penser que ce point même est aujourd'hui suffisamment fixé, et le témoignage de Villauts-de-Bellefonds n'est plus seul désormais à le préciser.
La pénurie des preuves historiques et des documents a, jusqu'à ce jour, été le principal obstacle qu'ait rencontré le droit de priorité des Français. C'est naturellement des historiens portugais que sont venues les plus grosses objections. Mais aujourd'hui le commandant Binger a pu combler en partie les lacunes existantes, et Labat a fait ressortir avec beaucoup de sens que les vieux parchemins du port de Dieppe, d'où partirent beaucoup de navires français armés pour l'Afrique occidentale, ont été détruits lors du bombardement de ce port en 1694. Il y a de bonnes raisons, en outre, selon moi, pour que les Portugais, d'une part, conservent des récits merveilleux et uniques de leurs premiers exploits en Afrique occidentale en remontant jusqu'au milieu du xv* siècle, et pour que, d'autre part, les Français, arrivés dans les mêmes parages un siècle au moins auparavant, soient si pauvrement représentés dans les archives de leur pays. En voici l'explication. Les expéditions portugaises en Afrique occidentale, qui ont si incomparablement enrichi le domaine des connaissances géographiques, étaient, au premier chef, des entreprises officielles. Le projet en appartenait au prince Henri le Navigateur — l'une des figures les plus remarquables de l'histoire, — qui avait fait appel à toutes les ressources de la science et de la littérature de son temps afin que cette ère nouvelle de découvertes eût, pour la nation et pour l'histoire, des résultats durables et jetât quelque gloire sur les annales portugaises.. Les expéditions françaises étaient toutes différentes. Elles n'étaient nullement officielles, mais avaient un caractère privé. Elles étaient entreprises, non par des chevaliers réputés et des personnages importants au service du roi, mais par des marins et des marchands de Normandie, audacieux, illettrés, agissant dans leur pleine indépendance. Ils avaient en vue, non comme les Portugais, la gloire, les découvertes géographiques, le zèle religieux, mais le commerce. Ceux qui armaient les navires français et les envoyaient courir des aventures étaient des marchands de Dieppe, de Rouen, de Honfleur. Et les vaisseaux français revenaient en Europe, non pa.'? avec des captifs arrachés à leurs demeures de vive force et par des procédés cruels pour être convertis à une reli-
gion de paix, de charité, et de bon vouloir, mais avec de l'ivoiro, des épiées et de la poudre d'or. C'est la première forme de commerce qu'aient pratiquée dans l'Ouest africain les habitants de l'Europe occidentale. La traite des esclaves vint plus tard. Jusqu'à ce jour, il existe à Dieppe une industrie locale de sculpture sur ivoire, et tous ceux qui ont visité ce vieux port de mer, toujours charmant, ont remarqué les nombreux objets d'ivoire qu'on étale dans les vitrines des magasins. Si donc les négociants britanniques peuvent prétendre être les pionniers de la dernière heure pour les entreprises commerciales en Afrique occidentale ; si, pendant le siècle qui vient de se clore, leurs aptitudes et leur initiative leur ont assuré le premier rang pour les transactions avec le littoral ouest africain, ce furent à l'origine des marchands français qui leur montrèrent le chemin. jSTous avons trop souvent nous-mêmes ouvert la voie dans la plupart des pays du monde pour refuser aux Français cet honneur, en ce qui concerne l'Afrique occidentale. Puisse-t-il en résulter une mutuelle considération, sœur jumelle de la sympathie, entre nous et nos voisinss
Le premier exemple qu'on puisse citer d'une rencontre des Français et des Anglais en Afrique occidentale se rattache, il est curieux de le constater, à une alliance* L'événement se produisit de cette manière. Un certain William Towerson, au cours d'un voyage en Guinée, en 1555, se trouvant poursuivi par quelques brigantins portugais, eut la bonne fortune de croiser une flotte française, à laquelle il se joignit pour son salut. L'alliance ne semble pas, par ce qu'il en advint, avoir été très heureuse ; ce n'était qu'une alliance de hasard. Cette première rencontre se produisit vingt-cinq ans après que, pour la première fois, eut paru, en Afrique occidentale, un sujet anglais, en la personne d'Andrew Battel, de Leigh, qui s'embarqua à bord d'un bâtiment négrier portugais, et, après mainte aventure extraordinaire parmi les indigènes d'Angola, réussit à revenir dans sa patrie. Au début du XVI® siècle s'éveilla l'attention des Anglais vers les profits que pouvait réserver le commerce de l'Ouest africain. Ce réveil avait été précédé d'un refroidissement sensible dans le zèle des marchands normands. La guerre de Cent Ans avec l'Angleterre avait paralysé en France tout esprit d'entreprise. La maison de Yalois était dans un état pitoyable. Les longues hostilités qui s'étaient ouvertes en 1337, et qui s'étaient poursuivies, avec des interruptions de courte
durée, jusqu'à ce que le succès merveilleux de la Pucelle d'Orléans eût obligé les Anglais à se retirer, avaient été marquées par la défaite écrasante des Français à Crécy et à Poitiers sous Edouard III, et à Azincourt sous Henri Y ; et pour rappeler une phrase souvent citée : « L'Etat était réduit à la banqueroute, la noblesse entraînée à la révolte et la masse du peuple plongée dans la barbarie ».
A peine cependant les victoires de Jeanne d'Arc eurent-elles ranimé l'ardeur des Français que nous trouvons de nouvelles traces des expéditions de marchands de Dieppe et de Ilouen en Afrique occidentale. Le réveil de ces entreprises coïncide avec l'entrée en scène de marchands anglais, Windham, Hawliins de funeste mémoire. Butter, Baker et d'autres ; et les récits de l'époque attestent qu'on signalait effectivement alors la présence de navires de commerce français sur la côte occidentale, depuis le Sénégal jusqu'à la Côte d'Or. D'anciens manuscrits, qu'on a découverts récemment à Honfleur, et qui sont datés de 1574, prouvent que de cette même année jusqu'en 1583, soit en une période de neuf ans, 22 navires quittèrent ce port uniquement pour se rendre en Afrique occidentales Pendant quelque temps les Anglais et les Français réussirent assez bien sur la côte occidentale. La puissance du Portugal déclinait rapidement, et des aventuriers de toute nationalité, des Hollandais notamment, accouraient vers ces régions. Puis les hostilités devinrent plus fréquentes entre la France et l'Angleterre, et les transactions commerciales en Afrique occidentale en éprouvèrent natuellement le contre-coup. En 1696, les Français détruisirent les établissements britanniques à l'embouchure de la Gambie. Durant les cent années environ qui suivirent, les relations entie Européens établis ou commerçant à la côte occidentale seinbleul n'avoir été qu'une suite de conflits. Chacun paraît avoir rombalîu son voisin, et des pirates de toute nationalité attaquaient tous les vaisseaux qu'ils rencontraient, fussent-ils armés et montés par des compatriotes. On vit même Gambia Castle, qu'une force anglaise occupait, emporté et pris d'assaut par un pirate fameux d'origine britannique, Gallois vraisemblablement, nommé Davies. ^Malgré cette affreuse confusion, les Anglais peu à peu s'asiurèrent la possession de toute la côte. En 1794, Sierra-Leone fut bombardée par une escadre française, agissant apparemment sans instruction du gouvernement révolutionnaire, alors au pouvoir. Vingt ans
plus tard, la puissance de Napoléon étant renversée, tout ce qui fut laissé à la Trance par le traité de Tienne (1), ce fut son établissement de la côte du Sénégal.
L'Angleterre conservait une position prépondérante, politiquement et commercialement, sur la côte occidentale d'Afrique. Cette situation demeura telle dans l'ensemble, jusqu'au réveil de la politique coloniale de la France sous l'impulsion de ces hommes d'Etat clairvoyants que furent Gambetta, et, en 1883, Jules Ferry. Pendant toute la période écoulée de 1815 à 1883 l'Angleterre eut ainsi la faculté de créer un immense empire en Afrique occidentale et d'annexer en fait l'ensemble du littoral ouest-africain.
Ici la toile tombe sur l'ancien régime, en même temps que s'ouvre un nouveau chapitre de l'histoire des relations anglo-françaises.
A qui serait-il exact d'attribuer l'initiative de cette rivalité d'efforts dont l'Afrique fut' l'objet ? Elle a certainement suscité de gros désagréments aux cabinets européens et des ennuis plus graves encore, nous pouvons en être convaincus, aux indigènes africains. Chaque Puissance qui y a pris part en rejette la faute sur son voisin. En ce qui concerne l'Afrique occidentale, quoi qu'on puisse prétendre ou certifier, les Français doivent, il me semble, conserver la responsabilité ou l'honneur, selon le point de vue où l'on se place, de ce conflit d'intérêts. Cette rivalité eut son origine dans ce que, faute de termes plus précis, l'on peut appeler la découverte par les Français des hinterlands ouest africains. Lorsque Gambetta et Jules Ferry réveillèrent les instincts coloniaux alors engourdis de leurs compatriotes, l'intérieur de l'Afrique occidentale était à tous égards inconnu. Les Anglais et les Français étaient établis sur la côte, les premiers y faisant un commerce important, les seconds y faisant peu ou pas de commerce. Sur deux points seulement on tentait de pénétrer dans l'intérieur du continent. Sur le bas Niger, les Anglais étendaient peu à peu dans les terres le champ de leurs transactions. Sur le Sénégal, l'ère de la conquête politique inaugurée par Faidheîbe se poursuivait lentement malgré les difficultés et les obstacles de toute nature. L'action politique de la Grande-Bretagne était paralysée par la résolution prise en 1865
(1) Traité de Paris du 30 mai 1814, article 8. (Note du Traducteur.)
de renoncer à toute intervention officielle en Afrique occidentale, à l'exception de Sierra-Leone. La France ressentait encore les effets de ses désastres de 18T0.
La propagande de Jules Ferry et de Gambetta on faveur d'une politique d'expansion coloniale modifia les projets qu'on pouvait concevoir quant à l'Afrique occidentale. Soutenue par une fraction importante de l'opinion, appuyée par des hommes ayant de la notoriété, tels que M. Waldeck-llousseau, ainsi que lui-même nous le rappelait récemment, l'activité de la France en Afrique occidentale s'accentua très sensiblement, et l'œuvre une fois entreprise ne fut pas abandonnée malgré la période momentanée de re\er3 au Tonkin qui précipita Ferry du pouvoir et lui brisa le cœur. Des missions françaises, ayant en général un caractère pacifique, partirent du Sénégal pour se diriger vers l'est et vers le sud, puis d'autres points de la côte pour se diriger vers le nord et explorer les régions inconnues de l'intérieur. Elles rapportèrent que le pays était relativement sain, fertile, propre à la culture des céréales et à l'élevage du bétail, et qu'il n'était pas obstrué par d'épaisses forêts telles qu'on en rencontre dans l'intérieur à partir de la côte sur une étendue variant de 60 à 200 milles. Ce pays était habité par des populations intelligentes, relativement avancées dans l'échelle de la civilisation, pratiquant des industries florissantes et possédant des aptitudes commerciales. Les Français y trouvèrent des Etals régulièrement constitués, plus ou moins attachés à l'islam, où parfois l'organisation sociale et l'ordre public s'étaient remarquablement développés ; des villes de 10 à 15,000 habitants ayant leurs jours de marché, et dans lesquelles on travaillait le fer avec habileté, oii les indigènes portaient des vêtements fort bien confectionnés par eux-mêmes, et se servaient de sandales, de ceinturons, de fourreaux, de sacs et de selles de leur propre fabrication. Ce fut une révélation. Le principal obstacle à surmonter dans ces immenses territoires, dont l'avenir pouvait offrir de si belles espérances sous une administration habile et bien dirigée, c'est que le pays pouvait à tout moment être dévasté par le fer et le feu sous l'impulsion trop ardente de certains membres militants d'une secte musulmane, jouissant d'une grande influence dans le Soudan occidental. Les agents français étaient, du reste, bien accueillis en général et grâce à eux de vastes étendues de pays inconnus s'ouvrirent et révélèrent au monde leur existence^
Ces découvertes firent naître chez les Français le désir — désir très naturel et très légitime — d^e constituer un puissant empire de l'Afrique occidentale, des Indes noires, pouvant rivaliser avec les Indes orientales par l'étendue, la richesse et le prestige qui s'attacheraient à leur acquisition. Des missions d'exploration, missions à demi politiques, furent suivies d'expéditions ayant alors un caractère politique bien prononcé, et régions après régions, Etats après Etats, tribus après tribus, passèrent sous l'infiuenoe française, le plus souvent par des moyens pacifiques. Pendant ce temps, les Anglais, officiellement du moins, demeuraient inactifs. Des personnalités de Liverpool incitaient le gouvernement à s'intéresser à l'œuvre qui s'accomplissait, mais leurs efforts étaient complètement stériles. L'action française étendait de plus en plus son réseau, enserrant de plus en plus nos colonies menacées d'être prises dans les mailles du filet. Sierra-Leone se trouva, de trois côtés à la fois, enveloppée par le territoire français ; la magnifique contrée du Eouta-Djallon, la Suisse de l'Afrique occidentale, comme on l'a appelée, qui avait été à des époques différentes parcourue par des agents du gouvernement de Sierra-Leone (notamment le D"" Blyden) dont elle formait le o hinterland » naturel, fut acquise par la France sans avoir tiré un coup de fusil. La Côte d'Or, Lagos, et ce qui forme maintenant la Nigeria septentrionale, ■ — pa3-s que l'on croyait sauvegardés par la convention de 1890, — se trouvaient exposés à éprouver le même sort.
J'ai vu souvent affirmer, même par clés personnalités éminentes, c^u'on a permis à la France, qu'on lui a laissé la faculté de se rendre maîtresse, en accomplissant un effort considérable, des différents arrière-pays (hinterland) de l'Afrique occidentale. En réalité, cette affirmation est très fallacieuse et a dû faire naître des idées quelque peu erronées. L'Angleterre n'était pas en situation de permettre ou d'empêcher. Les Français avaient conçu un plan et l'exécutaient en présence de formfdables obstacles ; ils étaient préparés à s'imposer des sacrifices que nous n'étions pas, quant à nous, prêts à subir, et, telle étant la situation, ils n'avaient de comptes à rendre qu'à eux-mêmes. Leur succès et notre échec étaient exactement en rapport de leur initiative et de notre apathie.
Quand l'avenir de nos colonies, isolées des marchés de l'intérieur, apparut comme très fortement compromis, le gouvernement
britannique comprit soudain que les commerçants de Liverpool et de Manchester avaient été plus clairvoyants que ses fonctionnaires, et l'on tenta, au dernier moment, d'assurer à nos possessions l'arrière-pays non encore absorbé. Alors se produisit une situation très délicate qui mit tout particulièrement à l'épreuve les ressources diplomatiques des deux Puissances. On vit des officiers français et anglais, ayant sous leurs ordres des troupes indigènes facilement excitables, rester loin de la côte les uns en face des autres à quelques centaines de mètres de distance, parfois pendant des semaines, en attendant que leurs gouvernements respectifs leur envoyassent des instructions. Le bon sens, le tact, l'estime réciproque de ces officiers ont seuls permis de maintenir la paix entre l'Angleterre et la France. Nous avons une grosse dette de reconnaissance envers ces hommes qui, malgré l'efEet débilitant du climat de l'Afrique occidentale et les fatigues inséparables de tout voyage dans ces régions — circonstances peu propres à adoucir le caractère — parvinrent à conserver leur sang-froid. C'est surtout grâce à eux que le litige a pu se régler sans effusion de sang et que la convention anglo-française de 1898 a été signée. Elle a circonscrit en des limites étroites nos colonies de la Côte d'Or et de Lagos, mais elle nous a assuré dans la Nigeria un magnifique domaine ayant une superficie d'environ 504,000 milles carrés.
L'ère des rivalités territoriales entre la Grande-Bretagne et la France en Afrique occidentale est maintenant, on peut à bon droit l'affirmer, absolument close. Nous demeurons des concurrents sur le terrain commercial, mais c'est — ou ce devrait être du moins — une rivalité toute pacifique, nullement exclusive de l'amitié. Néanmoins, comme les intérêts commerciaux engendrent souvent des contestations, il est essentiel que les Anglais et les Français, afin de poursuivre leur œuvre, à l'avenir, en un harmonieux accord, aient bien, les uns et les autres, la notion exacte de leurs points de vue respectifs en ces matières. Nous autres, en tant que nation, nous sommes libre-échangistes. Les Français, en tant que nation, sont protectionnistes. Il serait absurde et indigne de nous plaindre du point de vue, différent du nôtre, qu'ont adopté nas voisins. En outre, il y a divers degrés de protectionnisme en Franccv. Il y a le protectionnisme absolu de M. Méline qui, s'il était appliqué, selon sa stricte doctrine, dans les colonies françaises de l'Afrique occidentale, ruinerait ces possessions en l'espace de cinq ans. Il y a l'école
qui soutient un protectionnisme partiel en France, mais favorise la liberté du commerce dans les colonies françaises. Cette dernière école gagne du terrain fort heureusement. Xous devrions essayer, autant qu'il dépend de nous, de travailler de concert avec les représentants de cette école. Une des clauses de la convention de 1898, — disposition qui souleva en France, quand elle fut connue, de vives protestations, - — • a stipulé qu'un traitement dilïérentiel ne pourrait, I>endant trente ans, être imposé au commerce anglais dans une zone très étendue de l'Afrique occidentale française. Il est intéressant de reproduire ici le passage suivant, qui concerne cette question et qui est emprunté à un mémoire lu devant la Société de géographie de Marseille, en septembre 1898, par M. Bohn, le cbef d'une des plus importantes compagnies commerciales françaises en Afrique occidentale :
a Une certaine école coloniale, dit M. Bolin, partant de ces prémisses que l'unique but des colonies est de favoriser la vente de marchandises fabriquées dans la mère-patrie, demande l'application de tarifs prohibitifs sur les marchandises étrangères importées dans nos possessions. Ce système, qui a si puissamment contribué à faire perdre à l'Espagne ses plus belles colonies, est en vigueur au Gabon, qui est la moins prospère de nos possessions et ne subsiste que grâce à des subventions constantes de la métropole. Ces exemples ne sont guère encourageants. D'un autre côté, nous pouvons voir que celles de nos colonies qui se développent de la façon la plus rapide et la plus satisfaisante sont celles où n'existent pas de tarifs différentiels... A ce point de vue il est certain que la convention franco-anglaise de juin 1898, en interdisant pendant trente années tous droits différentiels à la Côte d'Ivoire et au Dahomey, a assuré pour la même période la prospérité commerciale de ces colonies. »
Cette intéressante déclaration et d'autres exposés conçus dans le même esprit (dont les faita ont depuis amplement vérifié l'exactitude) montrent qu'il y a des Français, hommes d'expérience, engagés dans des opérations commerciales en Afrique occidentale, pour reconnaître avec nous qu'une politique libre-échangiste assure dans l'Ouest africain, sur le terrain des alïaires, le succès de la nation qui la pratique. Que cette opinion ait en France des défenseurs, c'est là un symptôme très encourageant pour ceux qui
croient fermement que le commerce est le moyen le plus propre à développer les relations entre l'Europe occidentale et l'Afrique occidentale.
De récents événements démontrent qu'il y a des intérêts communs entre les commerçants britanniques et les commerçants français en Afrique occidentale; que les uns et les autres auront à combattre un même ennemi, le concessionnaire^ et que c'est faire un pas de plus dans la bonne voie que de travailler à resserrer leur union.
CHAPITEE XXV