‹ Problèmes de l'Ouest africainChapitre 29 sur 35 · DIX ANNEES D ACTION FRANÇAISE EN AFRIQUE OCCIDENTALE · texte numérisé non relu

DIX ANNEES D ACTION FRANÇAISE EN AFRIQUE OCCIDENTALE

L'histoire de l'action française en Afrique occidentale pendant les dix dernières années a été si remarquable qu'elle mérite d'être rappelée avec quelques détails; et cette politique de la France, partant 011 le parallèle est possible, peut d'ailleurs être avantageusement comparée avec la nôtre. Le 23 janvier 1892, le journal parisien le Figaro publiait sous le titre « Notre domaine colonial * un supplément littéraire où l'œuvre accomplie, la situation actuelle et les aspirations présentes et futures de la France en Afrique occidentale et centrale se trouvaient exposées par différents auteurs spécialement qualifiés - — parmi lesquels étaient le capitaine Binger (1), Emile Masqueraj^ bien connu par ses études sur les questions algériennes, Georges Rolland, un des principaux partisans du chemin de fer transsaharien, et Harry Alis, redoutable polémiste, colonial ardent, bête noire (2) de lord Cromer, et dont beaucoup te rappelleront la fin tragique. Ce supplément se divisait en cinq par-

(1) Le capitaine, depuis le commandant Binger, est depuis quelque temps à la tête de la direction de l'Afrique au ministère français des Colonies. Ses voyages, ses livres, ses opuscules sont familiers à tous ceux qui s'occupent de l'Afrique occidentale. Noie de V Auteur.)

(2) En français dans le texte anglais.

ties, respectivement intitulées : Algérie; Pénétration vers le Tch.ad; Sénégal et dépendances ; Notre situation sur le golfe de Guinée ; Congo et Tctad. Au moment où ce supplément paraissait, le réveil des ambitions coloniales de la France, suscité en grande partie par la claiiToyance et le courage de Jules Ferrj-, s'accentuait fortement parmi l'élite (1) de l'opinion publique française. Mais quoique la graine, là où elle était semée^ fût particulièrement féconde, les semences étaient relativement rares, et le terrain cultivé était encore bien restreint en 1892. La Chambre des députés mettait peu d'empressement à accorder de nouveaux crédits. La généralité des hommes politiques considérait avec une mauvaise humeur mal dissim.ulée, sinon avec une appréhension réelle, l'éloquence d'Eugène Etienne et d'autres représentants de l'école de Ferry; on craignait que le pays ne fût détourné de son véritable intérêt, celui qu'il avait à se garantir contre une agression possible de l'Allemagne, et qu'il ne fit le jeu de Bismarck en se jetant dans des aventures coloniales, que le chancelier passait pour avoir de bonnes raisons d'encourager. Chaque parti, chaque groupe même évitait de s'identifier trop complètement avec les partisans de l'expansion coloniale, se souvenant de la tourmente de fureur populaire qui avait assailli et emporté le Tonkinois (2). D'autre part, il n'était pas sage vlo s'isoler tout à fait d'un mouvement qui gagnait vite du terrain dans les masses. Ainsi le Parlement était fluctuant, et, ballotté entre de3 vents contraires, il accordait des crédits et cherchait tout aussitôt après à annuler son vote.

Le supplément du Figaro donna lieu à bien des critiques. Les projets qu'il exposait n'étaient pas simplement ambitieux, ils étaient gigantesques. « Notre politique, y était-il déclaré, est de faire une entité homogène de l'Algérie, du Sénégal et du Congo, à travers les pays touareg du Sahara et le Soudan central et occidental. » Les députés timides frissonnaient d'épouvante à cette perspective. Ce qui sans doute, même pour les esprits supérieurs qui préconisaient cette politique, n'était guère qu'une espérance où les aidait à se complaire une foi indomptable dans les destinées du pays; ce qui; aux yeux des adversaires de la politique d'expansion,

(1) En français dans le tcxle anglais.

(2) En français dans le texte anglais.

semblait un rêve chimérique, est aujourd'hui, dana les grandes lig-nes, une réalité ! Comment oe résultat a-t-il été obtenu ?

a Nos intentions sont pures et nobles, notre cause est juste, l'avenir ne peut nous trahir », écrivait Faidherbe en 1859, et, dans l'ensemble, malgré des erreurs^ malgré les eftets de périodes de réaction succédant à de profondes déceptions, malgré des exemples isolés de cruauté et d'oppression, les événements ont justifié la déclaration confiante de Faidherbe. L'œuvre de la France dans le.s dix dernières années au moins a, en général, été une œuvre do progrès tendant à améliorer le sort des populations auxquelles elle s'adressait. Il y eut, c'est inévitable, de notables exceptions, surtout pendant les années 1897 et 1898, alors qu'on se disputait l'Afrique occidentale avec le plus d'acharnement, et que, sous l'influence d'une folle rivalité, l'on commettait, de. part et d'autre, dans l'ardeur de la lutte, des actes qui ne sauraient être trop énergiquement condamnés. Au compte débiteur de la France on doit porter les procédés barbares de Bretonnet dans le Borgou, le sang versé sans nécessité dans le Mossi, le Kipprisi et le Gourounsi, l'inévitable sauvagerie qui devait caractériser le recrutement des porteurs de la mission Marchand dans le Haut-Oubangui et le Bahr-el-Ghazal. Ces incidents en eux-mêmes sont odieux et blâmables; mais il n'est que juste de reconnaître qu'ils étaient l'efiet de jalousies internationales dont la responsabilité était plutôt collective que personnelle, et que d'autres Puissances partageaient avec la France. Dans ce qu'on peut regarder comme la zone d'influence à proprement parler française, il y eut aussi des actes commis parfois, qui doivent être censurés. Le châtiment infligé à certains villages hostiles aux Français dans le Soudan occidental s'est ainsi trouvé hors de proportion avec l'offense. Avec la mission Voulet-Chanoine, on vit soumettre à d'innombrables exactions les populations infortunées de la rive occidentale du Niger. Mais l'histoire d'une Puissance européenne en Afrique n'est jamais complètement exempte de ces violations isolées des principes de l'humanité, si coupables soientelles, et quand il s'agit de la France elles ne sauraient être considérées comme annulant ou même affaiblissant les bienfaits que cette nation a certainement assurés aux populations du Soudan occidental et central, ni comme ayant terni la gloire que lui a fait acquérir l'émancipation de millions d'indigènes soustraits à des siècles de tyrannie et de servitude. Si elle a eu ses Voulet et ses

Ctanoine, la France peut aussi montrer en la personne de ses de Biazza, de ses Binger, de ses Monteil, de ses Crozat, de ses Foureau, Xoirot, Gentil, Hourst et Lenfant, des mérites que les sujets d'autres Puissances ont pu égaler, mais n'ont pas surpassés; toujours à l'exception de Barth, dont la grandeur morale s'élève bien au-dessus de celle de ses compétiteurs sur le sol de l'Ouest africain. Depuis l'époque où le sieur de Briie^ l'un des Français les plus intelligents qui aient servi leur pays en Afrique, reiidit solennellement visite au roi de Cayor et au « grand seratik > des Peuls à la fin du xvii^ siècle et au commencement du xtiii*, depuis l'époque oii les pillards trarzas, en étendant leurs déprédations aux portes mêmes de Saint-Louis (1840-60) obligèrent Faidberbc à prendre contre eux l'offensive, jusqu'aux circonstances actuelles, ce fut le sort de la France de trouver en face d'elle en Afrique occidentale des populations absolument dissemblables des véritables nègres des régions de la côte, avec lesquels l'Angleterre, jusqu'en 1900, s'est trouvée surtout en contact. Huit années auparavant, un certain comité spécial de la Cbambre des Communes, effrayé des responsabilités que l'Angleterre assumait en Afrique occidentale, avait été assez pusillanime pour recommander l'abandon de tous nos établissements à l'exception de Sierra-Leone, se prononçant ainsi pour une politique dont les funestes effets se sont prolongés jusqu'en 1895 et ont beaucoup limité notre action dans l'Afrique occidentale et centrale. A cette époque la France était à peine sortie d'une lutte sans pitié avec un des chefs les plus puissants que le sol africain eût jamais fait surgir, El-Hadj-Omar, le grand cbef et le grand guerrier toucouleur. Si l'on jette un regard en arrière sur cette longue suite d'années pendant laquelle la France, lentement mais irrésistiblement, étendait son influence en Afrique, par le Sénégal et le Haut-Niger, en dépensant sans compter l'or et le sang de ses fils; si l'on considère qu'à la même époque l'Angleterre demeurait inactive sur la côte, insensible aux représentations de ses audacieux commerçants, il ne faut pas nous étonner de ce c[ue, sortant trop tard, ou peu s'en faut, de ce long sommeil, nous ayons trouvé les Français, après avoir triomphé des obstacles qui les arrêtaient vers le nord, en train de s'avancer vers le sud et de nous fermer l'accès des riches hinterlands de l'intérieur. Dans une lettre au marquis de Dufferin en 1892, lord Salisbury- opposait l'une à l'autre la politique de la France et celle de la Grande-Bretagne en Afrique occi-

dentale. « La France, écrivait lord Salisbury, en prenant pour base la côte du Sénégal, a poursuivi activement la réalisation d'un but, celui de s'établir sur le Haut-Ni^er et ses affluents... La Grande- Bretagne, de son côté, a adopté la politique d'expansion par des entreprises commerciales !» Il y eut effectivement, de la part des négociants de Liverpool, de Manchester et de Bristol, a beaucoup d'entreprises commerciales », mais il aurait été difficile à lord Salisbury de citer une circonstance quelconque où ces « entreprises commerciales » eussent constitué « une politique d'expansion ».

C'est à cause du type d'indigène qui se rencontre à l'axe principal de l'action française en Afrique occidentale, que la tâcbe de nos voisins a été si dangereuse et si pénible, et qu'il a été si méritoire de l'accomplir. Critiquer comme nous pouvons le faire, souvent assez injustement, car nous en parlons sans savoir, les facultés colonisatrices de nos celtiques voisins et les fluctuations de leur politique coloniale, c'est méconnaître qu'aucun peuple au monde n'aurait pu accomplir ce que les Français ont accompli dans l'Ouest africain sans une persévérance et une résolution pour lesquelles même encore maintenant — il faut le dire à notre honte — nous ne leur rendons pas suffisamment justice. Durant une suite de siècles, l'immense territoire qui s'étend entre les abords du Sahara et la lisière de la forêt tropicale, ■ — territoire formé en général de collines verdoyantes et de larges plaines d'une étonnante fertilité, car il est arrosé tous les ans par les crues du Niger, — cette vaste région avait été le champ de bataille de l'Afrique. Empire après empire se constituait et disparaissait; invasions et contre-invasions livraient le pays à la dévastation. Les splendeurs de Djenné et de Tombouctou s'évanouissaient avec l'anéantissement des Sonraïs sous les balleâ des fusils marocains. La domination peule surgissait, puis était anéantie devant les cruautés toucouleurs. Des royaumes seminègres se constituaient en se déclarant indépendants de tel ou tel conquérant, pour être bientôt soumis à leur tour, tandis que leurs vainqueurs se préparaient, eux aussi, à mordre la poussière en face de quelque ennemi plus puissant. Il n'existe en Afrique aucun exemple d'une telle confusion de races. Il 5^ avait des siècles que les pasteurs peuls, — véritables Asiatiques — s'étaient établis avec leurs troupeaux dans ces régions, destinés avec le temps, par la seule force de la supériorité de l'intelligence, à devenir les maîtres là où ils n'étaient que des étrangers ou de simples occupants du

sol, traités ayec mépris. Plus tard s'infiltrèrent des populations d'origine maure, peuplade de pasteurs elles aussi, ayant quitté les plateaux de l'Adrar et la vallée bien arrosée du Xiger, Tinrent aussi les Touareg, habitants du Sahara, au teint basané, descendants, comme certains aiment à le croire, de ces guerriers de l'Europe septentrionale, à la haute taille, à la belle chevelure, aux membres allongés, qui, environ 1,500 ans avant Jésus-Christ, s'étaient avancés lentement par la Gaule et l'Espagne, et traversant la Méditerranée avec une flottille de bateaux, avaient abordé la côte nord de l'Afrique, puis, poussant toujours vers le sud, surmontant la terreur du désert, avaient atteint les pâturages verdoyants qui y font suite, mais pour rester la plus grande partie de l'année dans les solitudes désolées dont ils demeurent en réalité les maîtres, bien que Foureau et ses tirailleurs aient, pour la première fois dans l'histoire, parcouru le pays sans leur payer tribut. Les Arabes aussi étaient arrivés dans ces parages, mais plus tard encore, et d'une manière générale plus au sud et à l'est, dans le Kanem, le Oouadai et le Baguirmi, oii Lamy trouva la mort et oii Gentil lutta plus de deux ans; ils venaient les uns du nord avec des caravanes de marchandises, les autres de l'est; il y avait aussi des Shuwas dont nul ne sait l'histoire et l'origine. Ils se mariaient, ces étrangers nomades, au teint basané, aux cheveux plats, avec les noirs aborigènes, ou bien, ce qui devait arriver souvent, leur prenaient leurs femmes, et de ces unions légitimes ou illégitimes, naquirent dans la suite des siècles des peuplades métissées, farouches et sauvages, passant leur temps à guerroyer, vivant dans une atmosphère de désordre et de brigandage; noirs d'origine peule, maure, arabe, exagérant les instincts sauvages de la race dont ils étaient issus et qu'ils n'hésitaient pas, quand ils étaient assez forts pour le faire, à combattre et trait?" sans pitié. Une de ces populations hybrides est devenue le fléau de l'Afrique occidentale — les Toucouleurs, descendants de noirs Ouoloffs et de Peuls, cruels, impitoyables, redoutés à la fois par les noirs et par les Peuls, et dont les atrocités sont écrites en lettres de sang depuis le Toro (Sénégal) jusqu'aux frontières du pays haoussa. Dans cette confusion de races se firent entendre au x" siècle de notre ère les premiers murmures d'une religion révélée. A ces murmures succéda vite l'éclat bruyant de voix nombreuses répétant bien haut la parole du Prophète, L'islam se propagea avec une inconcevable rapidité. Les Peuls se convertirent promptement,

mais les moyens qu'ils employèrent à lenr tour pour gagner à leur foi les païens de leur voisinage étaient généralement pacifiques. Il n'en fut pas de même avec les Toucouleurs et les autres races métissées. Ils n'y virent qu'une nouvelle occasion d'exploits belliqueux, et, à peine professaient-ils le maliométisme que non seulement ils massacraient les infidèles, mais qu'en outre ils s'attaquaient à leurs paisibles coreligionnaires. Comme si ce n'était pas encore assez, une autre cause très puissante de massacres et de troubles était destinée à se produire, et à jilonger davantage encore dans l'infortune ce pays si éprouvé. Les aventvrriers portugais sur la côte, en déclarant vouloir sauver l'âiiie des noirs, découvrirent que la force musculaire de ces mêmes noirs convenait parfaitement au travail manuel. De cette découverte date le plus odieux trafic dont le monde ait jamais été témoin. Dans le désir aident qu'ils avaient de se procurer des esclaves, les cbrétiens de l'Europe occidentale et de l'Amérique — sans distinction de nationalité, bien que peut-être les Portugais et les Anglais eussent montré dans ce rôle la plus cruelle âpreté — opposèrent les tribus les unes aux autres; et, pour mieux stimuler le trafic des esclaves, importèrent des fusils et de la poudre de traite, qu'ils savaient être pour les noirs des objets de vive convoitise. Les indigènes se combattirent avec ardeur les uns les autres, et leurs prétendus prisonniers de guerre allèrent remplir les bâtiments négriers. Bientôt, les peuplades au teint basané qui vivaient au delà de la zone forestière se mirent de la partie, désirant avant tout se procurer des fusils et s'en servir, car c'était le moyen d'acquérir de la puissance et de s'assurer de plus grandes facilités de brigandage. La traite des noirs alors prit des proportions presque incroyables. Les guerres intestines reçurent une nouvelle et terrible extension. Il n'y avait pas besoin de prétexte, sérieux ou imaginaire, pour attaquer son voisin, et si jadis on se contentait d'un riche butin de gros bétail et de moutons, on souhaitait alors la capture de l'animal humain lui-même. C'est dans un pays ainsi désolé par des luttes séculaires, c'est parmi des populations auxquelles l'Europe avait ainsi transmis ses propres vices, c'est dans de telles circonstances que la France en Afrique occidentale a suivi le cours de ses destinées.

Un des arguments favoris de ceux qui sont partisans d'une politique militariste dans la Nigeria septentrionale consiste à citer l'action de la France dans le Soudan occidental. On dit parfois

qu'il est peu logique cl'approuTer les tendances militaires de la politique française dans des régions voisines de la Nigeria septentrionale, et de les désapprouver quand il s'agit de cette dernière contrée. Je ne crois pas que le reproclie puisse supporter la discussion. En premier lieu nous devons éviter toute généralisation. Dans l'Afrique occidentale proprement dite, c'est-à-dire dans les régions voisines de la côte, où séjournent les véritables nègres, les Français ont eu rarement recours à une politique militaire, si l'on considère l'ensemble de leurs opérations. Dans le Soudan occidental, bien que sans doute on ait pu facilement, en diverses circonstances, éviter bien des effusions de sang, je ne vois pas moi-même comment, sans conquêtes militaires, la politique française aurait atteint le but réel qu'elle visait. A juger les choses au point de vue purement moral, on peut mettre en question le droit que peut avoir une Puissance de s'ingérer dans les affaires intérieures de l'Ouest africain; mais s'il est une région oii cette intervention ait pu se justifier par ses résultats, c'est bien le Soudan occidental. La France est en train de rendre à l'immense étendue de territoire comprise entre le Niger et la zone forestière la prospérité qu'elle avait aux xv® et xvi® siècles sous les Sorrraïs, alors que Dje'nné était la réserve et le grenier d'abondance de tout le bassin du fleuve. Elle lui prépare une ère de prospérité beaucoup plus brillante encore, car elle peut lui assurer la paix là où les Sonraïs en étaient incapables. Après avoir vaincu les populations croisées de différentes races, elle s'abstient avec sagesse, soit de s'immiscer dans leurs coutumes, telles que l'esclavage domestique, institution d'où dépend l'organisation sociale de l'Afrique occidentale, sort de permettre à une propagande chrétienne, sauf dans des limites étroitement circonscrites, de s'exercer parmi ces peuplades, car elle sait bien que ce prosélytisme, en des comrnunautés musulmanes à peine soumises, est le précurseur certain de la révolte, du meurtre et du fanatisme. Elle a pourchassé et détrôné les quatre tyrans qui lui avaient barré successivement la route de l'intérieur et qui avaient exercé des cruautés inouïes envers des centaines de milliers d'êtres lirrnrains — El-Hadj-Omar, Amadou, Sarrrory et Habah. Si elle avait pu utiliser les services de ces chefs, peut-être eût-il été préférable qu'elle le fît, mais il est prouvé, avec toute la force de l'évidence, que la France n'en avait pas les moyens. Toutefois, on ne peut approuver sans restriction l'action militaire tie

la Franc^ et si, maintenant que son influence politique est assurée, au point de vue international, à l'est et au nord du Tchad, elle s'aventure les yeux fermés dans une lutte avec les Scnoussis, elle commettra une grande faute. A moins qu'elle ne soit ouvertement entraînée, par une agression non justifiée, à recourir à la force des armes, elle a maintenant intérêt dans ces régions à remettre l'épée au fourreau pour laisser la place à une action toute pacifique, et ceux des Français qui comprennent le danger d'une intervention hâtive, inopportune, dans le Ouadaï et le Kanem et s'y opposent avec énergie, sont sages entre tous parmi leurs compatriotes (1).

Mais, envisagées dans leur ensemble, les circonstances où se trouve l'Angleterre dans la Nigeria septentrionale et celles où la France s'est trouvée elle-même en ce qui concerne le Soudan occidental avant la conquête sont tout à fait diiïérentcs. Les buts que visaient l'une et l'autre Puissances ne correspondaient pas aux mêmes préoccupations. Les pays convoités par la France étaient pour la plupart très éloignés — situés à des distances énormes • — • de sa base d'opérations sur la côte et sur le fleuve Sénégal. Pour faire prévaloir ses prétentions sur ces contrées au poiiit de vue international, il était nécessaire que la France y acquît une influence tangible, et le plus souvent ce résultat n'auiait pu s'obtenir sans la conquête.

Mais dans la Nigeria septentrionale les Anglais se trouvaient placés dans une situation très différente. La Nigeria septentrionale était la prolongation pour ainsi dire de la base d'opérations nue la Grande-Bretagne avait sur le delta. Elle se trouvait située immédiatement en arrière de cette base d'opérations. La possession des bouches du Niger facilitait l'extension de l'influence britannique en amont du fleuve et de son affluent la Bénoué. De plus, des négociants et des explorateurs anglais avaient remonté depuis longtemps le Niger et la Bérioué; ils avaient préparé les voies qu'on devait suivre, et quinze années avant l'établissement direct du contiôle de rempirc dans la Nigeria septentrionale, les chefs indigènes du pays s'étaient trouvés communément engagés en des relations politiques très étroites avec une compagnie à charte britannique. L.3

(1) Il semble qu'actuellcnicul leurs conseils aient réussi à prévaloir pour un tunips dans les régions du pouvoir. (Note de l'Auteur-.) Celte note était publiée en décembre 1902. {Nouvelle note de l'Auteur.)

gouvernement, en se substituant à cette compagnie, n'avait pas à jouer le rôle de conquistador et de pionnier, mais à récolter ce qu'on avait semé, à consolider l'œuvre à moitié accomplie déjà. Il faudrait remarquer, entre parenthèses, que la France administre le Soudan occidental, un pays beaucoup plus vaste que la Nigeria septentrionale, et dans lequel des luttes intestines ont existé durant des siècles, avec une force armée ne dépassant pas 3,000 hommes. D'autre part, si des liostilités ont suivi l'établissement de l'influence française dans la région du Cbari, elles étaient dues à des circonstances particulières. Gentil, il ne faut pas l'oublier, avait établi sans coup férir le protectorat de la France sur le Baguirmi. C'est seulement quand ce pays fut envabi et dévasté par Rabah qu'on eut le devoir de recourir à une action militaire.

Il n'y a pas à vrai dire de comparaison possible entre les tâcbes respectivement assignées à la Grande-Bretagne et à la France. L'une et l'autre sont différentes et ne peuvent être appréciées qu'en tenant compte des circonstances spéciales qui les ont précédées et accompagnées.

Dans la Nigeria septentrionale (1), nous avons à compter avec des clicfs indigènes qui ont depuis quinze ans conclu des traités avec nous, et qui sont avec nous, depuis plus longtemps encore, en relations commerciales. Ils sont nos pupilles; nous avons assumé envers eux un rôle tout de bonne foi; ils sont nos protégés (2). Nous nous sommes engagés par traité à les soutenir, à ne pas o nous immiscer dans les coutumes » locales. No as devrions, suivant les conseils de sir Andrew Clarke, faire de ces cbefs de « beaucoup plus gros personnages » qu'ils ne sont, loin de les renverser. Ils appartiennent à une race fièrc, intelligente, bien équilibrée, habile, et capable de se gouverner. Ils ont joué un grand rôle dans l'histoire de l'Afrique occidentale. Barth, qui les connaissait bien, a dit d'eux 0 qu'ils sont les indigènes les plus intelligents de l'Afrique ». Les réduire à l'impuissance, diviser leur autorité, morceler à l'infini l'organisation qu'ils ont créée, serait insensé, pratiquement absurde, moralement injuste, désastreux au point de vue des intérêts de l'empire. Foitifier leur domination là où elle est faible, l'améliorer là où elle est oppressive; les aider; se mettre à l'œuvre

(1) Dans l'empire du Sokolo (pays haoussa) plus paiticuUèremcnt. {Note de l'Auteur.)

(2) Eu français dans le texte anglais.

avec eux et par leur intermédiaire, selon les principes qui leur sont familiers; s'immiscer aussi peu que possible dans leurs coutumes et leurs usages ainsi que ceux de leurs sujets; respecter leurs croyances religieuses, s'attacher graduellement, sans violence, et avec tact, à atteindre le seul but que nous ayons pu concevoir en venant cbez eux — le développement commercial, le progrès, la prospérité — tels devraient être les principes directeurs de notre conduite politique dans la Nigeria septentrionale.

Comment s'exécuta le plan colossal esquissé par le Figaro en 1892, et qui consistait à unifier pour ainsi dire les possessions françaises en Afrique grâce à des expéditions venues du nord, de l'ouest et du sud, et destinées à se rencontrer sur les rives du Tchad, c'est ce qu'on peut maintenant brièvement exposer. C'est un récit passionnant. La première tentative, — si nous excluons celle de riatters, par le nord, dont le but était limité — eut lieu par le sud, et ce fut l'œuvre de Paul Crampel, l'explorateur enthousiaste, aux yeux bleus, à la magnifique chevelure. Il tomba, assassiné par les émissaires de Rabah à El Kouti, le 15 avril 1891. Dybowski et Maistre, envoyés par le Comité de l'Afrique française sur les traces de Crampel, durent revenir en arrière sans avoir guère fait autre chose qu'une utile exploration. Puis vint le tour de Gentil, un modeste enseigne de vaisseaii, qui, profitant des embarras suscités à Rabah dans le Bornou, réussit, après d'incroyables difficultés, à parvenir à l'embouchure du Chari (non sans avoir signé un traité de protectorat avec le Baguirmi) et à faire flotter une chaloupe à vapeur sur les eaux du lac mystérieux. Mais le succès fut de courte durée. Rabah retraversa le Chari, obligea les Français à battre en retraite, et dévasta à nouveau le Baguirmi par le fer et par le feu. Les autorités françaises expédièrent en toute hâte des forces nouvelles sur les lieux, et ces troupes, sous la direction de Bretonnet, furent attaquées par Rabah et décimées. Un nouvel et plus vigoureux effort était nécessaire.

Ici la scène remonte vers le nord. En octobre 1898, Foureau, cet intrépide explorateur, avait quitté l'oasis de Sadrata, près de Ouargla, en Algérie, à la tête d'une troupe d'élite, forte de 310 hommes, tiraiUeiirs (1) sénégalais et sahariens, qui sont peut-être les plus beaux soldats du monde, à moins que ce ne soient nos Sikhs

(1) En français dans le texte anglais.

de l'armée des Indes. Foureaii était accompagné par trois civils de ses amis. Le commandant Lamy dirigeait la force armée de la mission, qui comprenait quatre officiers en outre de lui-même L'expédition avait pour objet de traverser le Sahara algérien et d'atteindre le Tchad, tandis que Gentil et Bretonnet s'établiraient solidement sur les rives du lac en y parvenant par le Congo et l'Oubangui. Foureau et ses compagnons s'enfoncèrent dans Le désert inconnu, et pendant dix mois on n'eut sur eux aucun renseignement. La lumeuf d'un massacre complet de la mission arrivait fréquemment en Europe, et le souvenir du sort qu'auraient éprouvé Douls, De Pâlot, Dournaux-Duperré, Joubert, Flatters et Bonnier, aux mains des nomades cruels qui écument les solitudes désolées par où Foureau devait passer, tint la France en haleine. Si Foureau succombait, ce ne devait pas être seulement un terrible désastre, gros de péril pour la politique de la France dans l'immense étendue de ses possessions musulmanes en Afrique, cela pouvait aussi modifier le sentiment populaire, suspendre pendant une génération au moins l'exécution des projets auxquels on s'était complu. Mais Foureau ne succomba pas, n'échoua pas. Il atteignit l'oasis d'Asben en toute sécurité, et prouva aux âmes timorées que les ïouareg, quand ils étaient en face d'une troupe bien armée et disciplinée, habilement dirigée et suffisamment nombreuse pour inspirer le respect, préféraient en général demeurer à distance (1). La scène change encore. Le plan était à moitié exécuté. La troisième entreprise vint de l'ouest par la route de la boucle du îsiger. Elle fut d'abord l'occasion des plus terribles événements. Le vaillant Cazemajou trouva traîtreusement une mort cruelle à Zinder Voulet et Chanoine, qui lui succédèrent, montrèrent quel mal peuvent exercer sur des esprits mal équilibrés une autorité sans frein, jointe aux funestes effets du climat africain. Dénoncés par un de leurs inférieurs pour les procédés barbares dont ils usaient envers les indigènes, après avoir méconnu les lois élémentaires de l'humanité, ils oublièrent également l'honneur et le patriotisme, assassinèrent odieusement l'officier supérieur qui avait mission de les remplacer, déchirèrent leurs uniformes, se déclarèrent rebelles et se livrèrent aux plus sauvages excès. Mais leur révolte fut de courte

(1) Ils firent si bien qu'après avoir sans succès attaqué le camp des Français ils laissèrent le pays dénué de toutes ressources et soumirent quelque temps l'expédition à de terribles embarras. (Note de l'Auteur.)

durée, et ils ne tardèrent pas à succomber sous les balles des soldats auxquels ils avaient un moment fait perdre le sentiment du devoir.

Le gouvernement français, toutefois, persista dans sa résolution. Les restes de l'expédition Voulet-Clianoine furent rassemblés, et, sous la direction du capitaine Joalland en même temps que du lieutenant Meynier, parvinrent au Tchad pour se réunir ensuite aux forces de Gentil sur le lias-Chari. A cette époque Foureau était, lui aussi, arrivé sur le Tcliad. Les trois missions, qui après tant de vicissitudes se trouvaient de la sorte réunies en un sort commun, furent tout aussitôt appelées à faire face à un nouveau et très redoutable péril. Rabah, à la tête de 5,000 hommes dont 2,000 armés de fusils de divers modèles, marchait contre la ville de Kousri ou Kousseri, oii les Français s'étaient établis. E-abah disposait aussi de 3 pièces de campagne, qu'il avait prises à Bretonnet. Les Français disposaient d'une force totale de 774 officiers et soldats — ces derniers ne comprenant que des indigènes — ■ et de 4 pièces de campagne. Ils étaient assistés de 1,500 auxiliaires baguirmiens, qui ne semblent pas leur avoir été fort utiles, se bornant à piller après la bataille. Rabah établit son campement à 3 milles de Kousseri, et attendit que les Français vinssent l'attaquer. Cette attaque se trouva irrésistible. Rabah lui-même périt. Il laissait sur le champ de bataille 1,000 de ses soldats tués ou blessés, tandis que son camp avec tout ce qu'il renfermait tombait aux mains des Français. Les pertes de ces derniers étaient sérieuses^ Elles comprenaient le brave Lamy, le capitaine de Cointet, 1 sous-officier et 17 hommes tués. Les blessés étaient au nombre de 60, parmi lesquels le capitaine de Lamothe et les lieutenants Meynier et Galland. Mais la victoire était complète, et Rabah, qui avait rempli l'Afrique centrale du bruit de ses exploits pendant près d'un quart de siècle, et dont les meurtrières équipées avaient laissé des traces sanglantes depuis le Bahr-el-Ghazal jusqu'au Tchad ; Rabah, le dernier des grands conquistadores, avait eu le sort d'El-Hadj-Omar et de Samory. Le plan élaboré par le Figaro huit années auparavant était un fait accompli.

Depuis la chute de Rabah, les Français se sont appliqués à consolider avec méthode leur domination sur le Soudan central et le Bas-Chari. M. Terrier, le distingué secrétaire général du Comité de l'Afrique française, expose dans le Bulletin du Comité pour le

mois d'avril 1901 le système qu'on a adopté. On ne peut qu'être frappé de la netteté des vues, de la sagacité et de la science politique qui y sont déployées. La région du Chari a été divisée en deux districts dont le plus septentrional s'étend jusqu'au Tchad et comprend le Baguirmi ainsi que le delta du fleuve. Il constitue une circonscription militaire. Le district méridional, comprenant le bassin supérieur du fleuve et de ses affluents, est soumis au régime de l'administration civile. La population du district méridional est composée de nègres dont la religion est le fétichisme ou ce qu'il nous plaît d'appeler de ce nom. Le district septentrional est habité par divers groupes de négroïdes baguirmiens, par les Kotokos, par les Arabes Shuwas et par quelques pasteurs peuls. Les païens du district méridional ont, durant des siècles, été les victimes des déprédations des noirs semi-arabes du Bornou et du Baguirmi. C'est parmi eux qu'on recrutait les principaux contingents d'esclaves qui d'ordinaire étaient acheminés vers Tripoli par la route du désert avant le firman de 1865. La France, en les délivrant de leurs ennemis de l'extérieur, prétend les faire contribuer à ses dépenses d'administration. Elle est pleinement fondée dans cette prétention, car pendant de longues années, et juscju'à ce que le Chari soit réuni à l'Oubangui par une voie ferrée, il ne se fera dans ces régions aucun commerce sur lequel on puisse prélever des droits pour en tirer des revenus. Une moitié de la population est appelée à fournir des porteurs, et l'autre moitié paie une taxe annuelle de 4 livres de caoutchouc, dont 2 livres sont laissées aux chefs à titre de remise. On nous assure — M. Terrier le déclare — que les chefs apportent l'impôt spontanément de régions très éloignées. Dans le district septentrional, qui fut directement soumis à l'influence de llabah, les Français ont trouvé établie toute une organisation qu'ils ont, dans ses grandes lignes, conservée, mais l'impôt prélevé par le roi de Baguirmi sur ses sujets étant considéré comme trop lourd, les Français l'ont réduit des deux tiers, allégeant ainsi la population de charges financières exagérées. Le roi et les chefs subalternes, dont les Français utilisent l'intermédiaire pour exercer leur influence, ont tout le profit de cette taxe réduite, c'est-à-dire qu'ils en gardent le montant pour eux-mêmes. Les contingents d'esclaves fournis sous forme de tribut au roi et aux chefs par leurs subordonnés sont naturellement supprimés. Les revenus du souverain étant ainsi limités au Baguirmi, mais lui

étant assurés néanmoins, en même temps que le maintien de son prestige, et le roi lui-même devant son trône aux Français tout en ayant cessé, grâce à eux, d'être obligé de payer un tribut annuel au Ouadai, on lui demande de fournir cbaque année à l'administration 240 livres de mil, 500 pièces de tissus, et 100 bœufs, ce qui représente au total 1,680 livres sterling.

Ici donc, comme dans le Soudan occidental, on retrouve l'écbo des paroles de Faidberbe, et M. Etienne, en prenant la parole il y a peu de temps au cours' d'une conférence tenue à l'école coloniale de Paris, ne faisait qu'exprimer une vérité qui ne s'est pas démentie quand il disait : a La France peut en toute sécurité soutenir qu'elle a délivré les peuples de l'intérieur de l'Afrique d'un joug intolérable. Elle a affrancbi des millions d'êtres bumains de tyrans sanguinaires qui les avaient réduits en esclavage. Elle a accompli une œuvre d'émancipation, de liberté et de générosité. » Il serait triste vraiment que la France, égarée par des conseils funestes, fût entraînée dans une autre partie de son empire ouest africain, c'est-àdire au Congo, à ternir la grande renommée qu'elle s'est incontestablement acquise.

On peut se demander si les problèmes que la France a dû résoudre en Afrique occidentale ont toujours été bien compris parmi nous, car les Anglais sont d'ordinaire assez généreux poiir rendre justice au bien que les autres ont accompli, même si ceux-là sont parfois des rivaux. Il est certain que la plupart des Anglais ignorent de façon navrante ce qu'ont fait les Français dans l'Afrique occidentale et centrale, et l'on y voit même des écrivains réputés persister à fermer les yeux sur les changements considérables, presque révolutionnaires, qu'une expérience, chèrement achetée, a fait subir aux conceptions coloniales de nos voisins. Nous n'avons pas su, en tant que nation, rendre justice à ce que les Français ont fait en Afrique. Nous avons contesté leurs facultés colonisatrices, et nous n'avons pas voulu admettre, dans les conseils de leur gouvernement, l'existence d'un plan initial, mûrement réfléchi, et dont la fréquence des crises ministérielles a simplement retardé mais n'a pas arrêté l'exécution.. Et nous persisTon"? maintenant à ne pas voir que la France apporte au développement économique de ses vastes territoires le /èle et la clairvoyance qu'elle a mis constamment à les conquérir et à les annexer.

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