‹ Problèmes de l'Ouest africainChapitre 30 sur 35 · SITUATIOX COMMERCIALE ET FINANCIÈRE DES POSSESSIONS FRANÇAISES · texte numérisé non relu

SITUATIOX COMMERCIALE ET FINANCIÈRE DES POSSESSIONS FRANÇAISES

La logique des faits conduit ix-u à peu les Anglais à cette conviction que, depuis quelques années, les Français ont complètement transformé la situation commerciale de leurs possessions de l'Afrique occidentale, de celles de ces possessions du moin» qu'il est possible aujourd'h.ui d'exploiter commercialement. Mais une étrange ignorance subsiste néanmoins à ce sujet, et en deliors des milieux où l'on s'occupe spécialement de ces questions, les possessions françaises sont encore défavorablement jugées au point de vue commercial et financier. Les idées ainsi profondément enracinées sont tellement loin de la vérité que les Français, au point de vue commercial, non seulement ont des succès très honorables en Afrique occidentale, mais encore y réussissent, comparativement, beaucoup mieux que nous. En outre, leurs possessions coûtent moins que les nôtres à administrer, et l'économie n'est pas réalisée aux dépens des travaux publics ; c'est tout le contraire. Ils sont passés et bien passés, les jours où les Anglais pouvaient incarner l'idéal de l'administration coloniale française en Afrique occidentale dans un douanier et dans un soldat, ajoutant que les dépenses y dépassaient les recettes, que la mère-patrie leur fournissait constamment des subsides, que le commerce y était embryonnaire et que le déficit budgétaire y allait croissant. A certains égards les Français ont vis-à-vis de nous renversé les rôles. Une personnalité aussi distinguée que celle de sir Ilarry Johnston tombe elle-même dans l'erreur courante quand elle affirme, qu' a à l'exception do la Tunisie aucune des possessions françaises de l'Afrique n'est en état de suffire à elle-même et que toutes les autres ne peuvent que drainer l'or de la France ». C'est une complète erreur et l'on peut le prouver de la façon la plus catégorique. Çà et là, il est vrai, on retrouve la vieille conception bureaucratique, funeste et paralysante, mais dans l'ensemble les possessions françaises au nord du golfe de Guinée progressent avec une étonnante rapidité ; elles peuvent entreprendre l'exécution de travaux

publics importants avec leurs excédeiLts de recettes et contracter des emprunts pour la construction de ciiemins de fer sous la garantie de leurs propres ressources. Mary Kingsley, dans ses Etudes sur V Ouest africain (West African StudicsJ, a pu soutenir cette opinion que la France, si l'on admettait qu'elle pût acquérir « le sens des affaires », serait en mesure « d'absorber tout le commerce de l'Afrique occidentale depuis le Sénégal jusqu'à Lagos ». Il est certain en effet que si la politique britannique dans l'Ouest africain continue à suivre les principes actuels, et si, d'autre part, la politique de nos voisins échappe à la contamination du régime des concessions dont l'application dans la colonie du Congo a donné de si tristes résultats, la France pourra faire et fera un tort énorme à nos possessions de l'Afrique occidentale, et sur un excellent terrain, celui de la concurrence loyale. Le Sénégal, la Guinée française, la Côte d'Ivoire et le Dahomey se suffisent tous à euxmêmes, et le développement du commerce y est en toute conscience assez éloquent, comme le démontrent les chiffres suivants :

Sénégal. Guinée (1). Côte d'Ivoire. Dahomey.

1889 1,520,000 liv. st. 320,000 liv. st. 160,000 liv. st. 360,000 liv. .st.

Aucune de nos colonies ne peut faire preuve de progrès aussi rapides que ceux de leurs rivales celtiques, si jeunes soient-elles, le Sénégal excepté. L'augmentation est vraiment prodigieuse. Dans les colonies françaises ci-dessus mentionnées les dépenses sont admirablement proportionnées aux recettes. En Guinée française notamment cette excellente gestion est manifeste. Pourrions-nous en dire autant de nos possessions? Dans toutes ces colonies les Français dépensent moins que nous en frais d'administration. Dans certaines d'entre elles néanmoins ils consacrent aux travaux publics des sommes plus considérables, et avant longtemps leurs dépenses à ce titre seront au total plus élevées que les nôtres. Il suffira de donner un ou deux exemples à l'appui de ces affirmations générales.

(1) La baisse prédite, et officiellement prévue, pour 1901, s'est produite à cause de la crise du caoutchouc. Les mesures prises depuis quinze mois pour encourager des industries nouvelles dans le pays et l'avancement du chemin de fer produiront certainement leurs effets dans deux ou trois ans. {Note de l'Auteur.)

La situation du Dahomey est particulièrement intéressante parce que cette colonie est voisine de Lagos, parce que Lagos est un des ports de transit du Dahomey, parce que les deux possessions construisent des chemins de fer dans la même direction, et parce que l'une et l'autre visent à accaparer tout le commerce de l'intérieur. Comparé à Lagos, le Dahomey, cela va de soi, n'est, par l'âge, qu'un enfant, mais un enfant vigoureusement constitué. Son commerce a passé de 19 millions de francs en 1893 à 27 millions en 1900. Le développement du commerce d'exportation est très remarquable. En 1893 le total était de 347,258 livres sterling (8,681,463 francs), et en 1900 il s'est élevé à 502,350 livres. En 1893, le commerce d'exportation de Lagos était de 836,295 livres sterling ; en 1900, il était de 885,111 livres. Il est vrai que Lagos a connu des jours meilleurs en 1896 et 1899 (975,263 et 915,924 livres pour l'une et l'autre année), mais l'augmentation relative est inférieure à ce qu'elle est pour le Dahomey. En 1894, pour un commerce d'exportation de 821,682 livres sterling, les dépenses de Lagos s'élevaient à 124,819 livres ; en 1900, pour un commerce d'exportation de 885,111 livres, les dépenses étaient de 187,124 livres, y compris 37,214 livres consacrées à des travaux publics et 18,169 à l'amortissement d'une dette publique. En 1900, avec un commerce d'exportation de 502,350 livres sterling, le Dahomey dépensait 119,664 livres dont 29,000 en travaux publicvS et en 1901 consacrait 60,000 livres prélevées sur propres ressources à la construction d'un chemin de fer (1). En 1900 le Dahomey dépensait 8,000 livres (2) pour l'entretien de forces militaires et d'une police; Lagos pour le même objet dépensait 39,095 livres (3)v Pour des raisons qu'on ne fait pas connaître, le Dahomey n'exporte pas de bois, mais ses exportations d'huile de palme et d'amandes de palme augmentent tous les ans. Le Dahomey exporte aujourd'hui presque autant d'huile de palme que Lagos (4). En oe qui concerne les amandes de palme, le Dahomey n'est pas encore sur le même rang

(1) Colonial Office. Rapport de 1900.

(2) Rapport d'ensemble, Dahomey, 1900.

(3) Pour 1902, sur un total de dépenses de 121,560 livres, le Dahomey consacrait 32,000 livres à la construction d'un chemin de fer et 11,011 livres à l'exécution de travaux publics ordinaires, soit pour l'ensemble de ces travaux d'intérêt général 43,911 livres. INote de l'Auteur.)

(4) Les statistiques suivantes sur les exportations du Dahomey, statistiques établies d'après des chiffres récemment publiés, sont intéressantes.

qu-^ lago-^, mais il gagne du terrain, car il a exporté 24,211, G14 kilogrammes ou en chifires ronds 24,000 tonnes en 1901 contre 21,986,043 kilogrammes en 1900 et 21,850,982 kilogrammes <?n 1899. Lagos a exporté en 1900-1901 plus de 47,000 tonnes d'amandes II y a quelques années, les Français se voyaient avec déplaisir tributaires de Lagos, le seul port de transit que pût utiliser le commerce de leur colonie ; Lagos est en effet relié à Porto-Novo par une lagune et pour certaines catégories de marcliandises il offrait et offre encore des facilités beaucoup plus grandes que partout ailleurs pour le passage de la barre. Les Français, en présence de cette situation, construisirent à Kotonou un des rares appontements qui existent sur le littoral ouest africain. Ce wharf, à la faveur de cette circonstance que les marcliandises en transit par Lagos étaient frappées de droits par les autorités anglaises, a atteint le but qu'on se proposait, et la plus grande partie du commerce du Daliomey remplace aujourd'hui la voie de Lagos par celle de Kotonou. A ce point de vue, Lagos, dans un intérêt immédiat do pure fiscalité, a fait le jeu de ses rivaux.. La colonie construit également un chemin de fer qui probablement deviendra une entreprise très importante. La politique fiscale adoptée par la France au Dahomey depuis la convention de 1898, qui a interdit tout tarif différentiel pendant trente ans, est propre à lui assurer un très brillant succès, et, à moins qu'on ne laisse le concessionnaire de la voie ferrée, dans l'exécution du contrat qu'il a conclu avec la colonie (1), entraver la liberté du commerce sur les terrains qui lui sont concédés et y porter atteinte aux droits fonciers des indigènes, la sagesse de la politique fiscale du Dahomey continuera à porter ses fruits. Bien des personnes seront étonnées d'apprendre que le Dahomey perçoit sur les marchandises

Quantités exportées en kilo;i (1,015 kilog à la tonne.)

Amandes de palme. Huile de palme.

1001 24,211,614 ll,290,(i.")8

Premier trimestre 1902 6,972,297 3,488,760

id. 1901 4,768,050 1.993,520

yNote de l'Auteur.

(1) Il convient de remarquer que le gouvernement français a autorise plusieurs de ses possessions de l'Afriiiuc occidentale à contracter elles-mêmes avec des tiers pour la construction de voies ferrées. [Note de l'Auteur.)

de3 droits dont le tarif est en général inférieur à celui de Lagos, et il est certain que le fait est favorable à la colonie française et préjudiciable à la colonie anglaise^ Il y a tant d'idées fausses sur ces questions, qui, cependant, intéressent si directement la prospérité et la situation commerciale de nos possessions de l'Afrique occidentale et des possessions rivales, qu'on a tout avantage à avoir sous les yeux, un tableau comparatif aussi complet que possible des droits perçus dans les deux colonies (1). Sur tous les articles autres que les cotonnades, le Dahomey perçoit des droits moins élevés que ceux de Lagos. Si le Dahomey pourvoit aux besoins de son administration et même obtient des excédents de recettes en percevant 2 d. par livre de tabac et de poudre de traite, et 11 s. 4 d., ou 4 s. 10 d., selon le cas, par tonne de sel gemme et de sel marin, quelle peut bien être la raison qui empêche Lagos d'agir de même, au lieu de percevoir 8 d. et 4 d. par livre de tabac, 6 d. par livre de poudre, et 20 &. sur les deux sortes de sel ? La réponse, c'est que le système administratif des colonies de la Couronne est beaucoup plus dispendieux que celui des possessions françaises.

La plus ancienne colonie de la France en Afrique occidentale, le Sénégal, — malgré les ravages périodiques de la fièvre jaune contre lesquels la science, il faut l'espérer, permettra de lutter avec plus de chances de succès, — est dans une excellente situation commerciale et financière, bien qu'elle soit trop exclusivement à la merci d'une seule exploitation, celle de l'arachide (2). Son commerce d'exportation s'est élevé de 517,934 livres sterling en 1891 à 1 million de livres en 1900 ; mais ses dépenses au lieu de croître dans une proportion identique ou supérieure, comme c'est d'ordinaire le cas pour les possessions britanniques, demeurent en fait

(1) En ce qui concerne le taux comparé des droits sur les spiritueux, le tarif est tout à l'honneur de Lagos. {Xote de l'Auteur.)

(2) Il est un fait très intéressant à noter en ce qui concerne le commerce des arachides. Tous les produits de cette nature sont importés sur le continent, aussi bien ceux du Sénégal que ceux de la Gambie, et l'huile qu'on en extrait sert à la fabrication de la margarine, qui est ensuite consommée en quantités importantes par des Anglais! Pourquoi n'aurions-nous pas nos propres usines d'extraction? Est-ce parce que, d'autre part, l'Angleterre produit peu de lait? On ne peut en tout cas qu'être frappé de la situation toute spéciale et assez fâcheuse où nous sommos en envoyant en France l'arachide récoltée sur nos possessions de l'Ouest africain, pour acheter ensuite aux Français l'huile extraite de ce même produit et destinée à notre consommation! L'arachide peut croître partout en Afrique occidentale et les soins qu'exige sa culture se ré. luisent ù très peu de chose. {Note cIp V Auteur.)

stationnaires, aux environs d'un total de 150,000 livres. Les excédents de recettes ont permis d'allouer un subside annuel de 36,000 livres pendant vingt-deux ans au budget du chemin de fer de Kayes au Niger dont la construction, quand elle sera terminée, sera certainement très profitable à la colonie du Sénégal. En ce qui concerne l'exécution des travaux publics, le Sénégal est sans conteste en avance sur toutes les possessions européennes de l'Afrique occidentale. Une voie ferrée de 250 kilomètres de longueur relie Saint-Louis, chef-lieu de la colonie, à Dakar, le principal port dii Sénégal et la meilleure rade de toute la côte. Saint- Louis, Dakar et Rufisque ont toutes les trois des adductions d'eau. Le pont Taidherbe est une œuvre d'art remarquable, et les appontements de Rufisque et de Dakar sont installés dans d'excellentes conditions. Les études d'une nouvelle voie ferrée qui traverserait la région du Saloum avec prolongation vers Kayes se poursuivent actuellement, et il y a maintenant un projet établi pour l'amélioration de la navigation sur lo Sénégal. Cette colonie semble assurée d'un brillant avenir.

La Côte d'Ivoire s'est révélée depuis peu de temps comme pouvant être une colonie minière, destinée à rivaliser avec la Côte d'Or anglaise, sinon à la surpasser. Le Transvaal français, tel est le titre que des admirateurs enthousiastes lui ont déjà donnée Des travaux de prospection ont été entrepris, et des centaines de permis d'exploration ou de recherches ont été accordés. On se montre très réservé sur les premiers résultats obtenus, et l'on semble veiller très sagement sur les opérations de sociétés de pure spéculation. Il paraît y avoir de bonnes raisons de croire que des filoiis aurifères très importants existent dans le pays. De récentes explorations ont révélé les traces de plusieurs mines autrefois ouvertes par les indigènes, et même d'une mine encore exploitée par eux, celle de Kokombo dans la région du Baoulé. Selon des personnes bien informées, la Côte d'Ivoire se montrera particulièrement riche en minerai d'alluvion. Le Baoulé, l'Indénié, l'Attié et le Jaman sont, dit-on, les quatre régions de la colonie qui rémunèwnt le mieux les chercheurs d'or. Le commandant Binger, qui a parcouru tout le pays, a largement foi en ses richesses minières et, selon le D"" Freeman, le sud-ouest du Diamann est yar excellence (1) le pays

(1) En français dans le texte anglais.

de l'or comparativemeut aux autres régions de la colouie ; il serait plus riclie que l'Ashanti et les autres fractions du protectorat britannique (1). A l'Exposition universelle de Paris en 1900, plusieurs échantillons de quartz aurifère de la Côte d'Ivoire furent présentés au public. Ils venaient de Kodokiofi, de Xangoukrou, d'Alépé »:t d'Adokoi; il j avait aussi des spécimens d'objets en or de fabrication indigène recueillis dans le Baoulé et le Diamann et dénotant de la part de ceux qui avaient exécuté le travail un talent artistique très remarquable. On a aussi pendant quelques années exporté de la Côte d'Ivoire de la poudre d'or, et la valeur annuelle de cette exportation a été, de 1890 à 1897, de 25,000 livres en moyenne. Actuellement, le commerce de la Côte d'Ivoire, qui se développe rapidement, tire sa principale importance de l'exportation des bois. Les ports de Giand-Bassam, de Labou et d'Assinie sont au nombre des points de la côte où se font les chargements de bois les plus importants. En 1892, la Côt-e d'Ivoire exportait de l'acajou pour une somme de 23,000 livres ; en 1900, elle en a exporté pour 44,000 livres. Presque tout cet acajou est expédié à Liverpool qui a importé en 1899, de la Côte d'Ivoire, 4,714 billes mesurant 2,727,349 pie'ds cubiques, et, en 1900, 5,748 billes mesurant 3,697,416 pieds cubiques. Autrefois, la colonie, 1' « Elfenbein Kùste » (Côte d'Ivoire) des Allemands, était réputée pour le produit que son nom rappelle encore actuellement.

En 1730, Barbot écrivait que « le pays de l'intérieur produit chaque année une quantité considérable de dents d'éléphant, belles et de grande taille, constituant l'ivoire le plus pur qu'il y ait an monde, et que venaient acheter constamment sur cette côte les Anglais, les Hollandais, Tes Français, et parfois les Danois et les Portugais ». Il va nous décrire, en un beau langage, combien le commerce de l'ivoire était alors important sur la côte et quel en était le profit pour les indigènes : « Le grand concours de navires européens, écrit-il, qui viennent ici tous les ans, et qui sont parfois trois ou quati^ à se rencontrer à jeter l'ancre, a encouragé les indigènes à vendre si cher leurs dents (sic), particulièrement les

(1) Des syndicats belpres ont essaye et essaient encore de s'emparer des mines d'or de la Côte d'Ivoire française. Jusqu'A ]irésent leurs tentatives ont été déjouées p:râcc à la vigilance des négociants français; mais on ne sait ce qui peut arriver quand on connaît l'influence extraordinaire que le roi Léopold semble exercer sur le monde officiel français. {Note de l'Auteur.)

plus grandes, — il y en a du poids de 200 livres de France — qu'il n'y a guère de profit à tirer de l'opération, si l'on tient compte des frais énormes qui grèvent ordinairement des transactions aussi lointaines. » Barbot expose ensuite comment lui-même commerçait à la Côte d'Ivoire et il déclare avoir vu « 6 grands canots auprès de son navire, remplis de superbes dents d'éléphants, chaque canot étant monté par 5 ou 6 hommes au moins, gaillards solides et résolus ». Se référant au témoignage des Hollandais, le même auteur écrit qu' « on a peine à concevoir quelle multitude d'éléphants il y a dans ce pays ».. Il semble bien établi qu'à cette époque l'iN^oire était le seul produit échangé par les indigènes contre les barres et les anneaux de fer, les perles, les marmites, les cotonnades, le brandy et autres articles que les marchands européens apportaient sur leurs voiliers. Aujourd'hui, le commerce de l'ivoire a complètement disparu sans doute parce qu'on a exterminé tous les éléphants dans les régions voisines de la côte. Le peu d'ivoire qu'on exporte de ces parages doit; être apporté par des caravanes venant du Soudan occidental. Cette disparition d'un commerce qui fut assez important autrefois pour en avoir laissé le nom à une partie étendue de la côte est une de ces particularités dont l'Afrique occidentale nous offre plus d'un exemple. Rien ne prouve mieux, je crois, le sens commercial si développé des indigènes de l'Ouest africain que cette facilité avec laquelle un genre de trafic disparaissant, ils en imaginent aussitôt un autre. Ce n'est pas sans doute une initiative raisonnée cpi les guide, c'est la nécessité ; en tout cas, la facilité avec laquelle ils s'assimilent les nouvelles exigences du commerce montre clairement que leur race est accessible au progrès. C'est ce qui s'est produit à la Côte d'Ivoire. Le commerce de l'ivoire a disparu, mais pour être remplacé par celui de ThuiJe et de l'amande de palme, celui du caoutchouc, et, tout récemment, celui de l'acajou.

Jusqu'à présent, la Côte d'Ivoire est la moins avancée des possessions françaises de l'Afrique occidentale quant à l'exécution de travaux publics, bien qu'il y ait un wharf à Grand-Bassam. ^lais on a pour le moment un très gros projet c|ui consiste à construire nn port et un chemin de fer, en creusant un canal à travers une plage de sable à Petit-Bassam en face du « trou sans fond » bien connu et si redouté des marins, et en draguant la lagune au fond de laquelle se trouve Bingerville. L'avenir de la Côte d'Ivoire semble être en bonnes mains, garanti comme il l'est par un état-major

de fonctionnaires très capables. M. Clozel et M. Maurice Delafosse, notamment, se sont récemment distingués en étudiant les populations aborigènes, et en posant les bases d'une politique indigène qui, si elle est suivie, fera de cette possession une nouvelle Guinée française. En ce moment, toutefois, l'élément militaire semble avoir la liante main, et il y a eu un conflit regrettable entre les Français et les puissantes tribus du Baoulé, colHsion qui a fait oublier des années d'efforts pacifiques, et qui auraient pu réussir, selon ceux de nos voisins qui connaissent le mieux le pays. Des découvertes arcbéologiques d'un profond intérêt ont eu lieu dans le Baoulé et dénotent l'existence d'anciennes relations avec un peuple plus civilisé, que M. Delafosse croit avoir été le peupla égyptien (1).

La Guinée française peut montrer par elle-même ce qu'est capable de produire en Afiiciue occidentale une administration guidée par lo bon sens^ favorable au commerce, et bienveillante à tous. Le D"" Ballay, aujourd'hui décédé, qui l'a fondée et l'a gouvernée pendant plus de dix ans, demeure le type le plus complet de l'administrateur colonial, digne émule de son compatriote André de Brûe, et du nôtre, sir Jolin Glover. Les progrès que la Guinée française a réalisés depuis Cju'elle a pris naissance en 1889 sont réellement prodigieux. En 1890, Conakry, sa capitale, n'existait pas. Aujourd'hui elle compte 10,000 habitants dont 300 Européens. Le commerce de la Guinée française, qui en 1890 n'était que de 300,000 livres, a atteint en 1899 et 1900 environ 1 million de livres. C'est l'une des possessions de la côte administrées au meilleur compte et pourtant de la façon la plus pratique. Ses revenus sont très solides, en grande partie grâce à ce qu'on a pu établir avec succès un impôt de capitation, et ils demeurent supérieurs a ses dépenses, bien qu'un chemin do fer destiné à atteindre Kouroussa soit en cours de construction. Une route carrossable magnifique, longue de 137 kilomètres, a été construite de Conalciy jusqu'à l'entrée du Fouta-Djallon. Les droits perçus à l'importation y sont, à l'exception d'un ou deux articles, inférieurs à ceux qu'exige sa voisine moui-ante, Sierra-Leonc. D'autre part, on y trouve à l'exportation un droit de 7 0/0 sur le caoutchouc et la gomme copale. La

(1) Sur les traces probables de cicilisation égyptienne et d'hommes de race blanche à la Côte d'iooire, Masson et C', Paris. Une brochure que devraient lire tous ceux qui étudient l'Afrique occidentale. iNolo de V Auteur.)

situation de la Guinée française, comparée à celle de Sierra-Lcone, sera rendue plus apparente par le tableau suivant :

Guinée française en 1900. Siorra-Leone en 1900.

Commerce total 962,209 liv. st. Commerce total 921,017 liv. .st.

Exportations 391,101 — Exportations 362,741 —

Dépenses 116,699 — Dépenses 156,121 —

Décomposition des dépenses. Décomposition des dépenses.

Travaux publics et che- Travaux publics et chemin de fer 57,47S liv. st. min de fer 36,084 liv. st.

Autres dépenses 59,221 — Autres dépens'js 120,337 —

Il convient d'ajouter que l'année dernière (1901) les exportations de Sierra-Leone sont tombées de 3G2,741 livres en 1900 à 304,010 livres, y compris le numéraire (1), et de 317,980 livres à 265,433 livres, non compris le numéraire, ce dernier chiffre étant le plus faible qu'on ait eu depuis vingt et un ans. En même temps, les dépenses ont passé de 156,421 livres à 173,457 livres, somme supérieure de 91,976 livres seulement au total des exportations, c'est-à-dire à la puissance d'achat de la colonie.

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