‹ Problèmes de l'Ouest africainChapitre 3 sur 35 · AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI · texte numérisé non relu

AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI

Le passé a disparu avec ses folies et ses maux

Mettons -nous donc en face du présent et contemplons l'avenir.

Dans le précédent chapitre nous avons examiné de façon pratique sur quelles bases il y avait lieu d'inviter le public anglais à suivre avec plus d'attention qu'il n'en montre aujourd'hui les choses de l'Afrique occidentale, et nous nous sommes efforcés ■ — avec succès, nous voulons le croire, — de prouver combien ont la vue courte et sont singulièrement mal informés ceux qui voudraient se désintéresser d'une partie du monde où, de manière si frappante, le commerce a visiblement chance de se développer. A aucun moment pour

le public anglais il n'a été nécessaire à un tel point d'apprécier clairement les problèmes avec lesquels nous nous trouvons aux prises dans l'Afrique occidentale. En peu d'années, la politique de l'Angleterre dans l'Ouest africain s'est complètement transformée. Les événements se sont succédé avec une rapidité déconcertante. L'activité des Français a galvanisé l'indifférence officielle, et après une courte mais dangereuse période de rivalité internationale, les droits politiques de l'Angleterre ont été reconnus sur une étendue de territoire considérable, moins importante à beaucoup près cependant, qu'elle l'aurait été grâce à l'adoption d'un programme pacifique, métbodique, réfléchi, si les pionniers de notre commerce avaient été écoutés et si les gouvernements successifs avaient été capables de secouer l'influence paralysante des résolutions prises en 1865. On a rapporté sur certain ministre chargé du Foreign Office, un fait, que m'a d'ailleurs relaté un de ceux qui en furent témoins et qui met bien en évidence les sentiments qui prévalaient alors dans les cercles officiels. Une députation de négociants s'était présentée chez Son Excellence pour lui demander l'autorisation de hisser le pavillon national sur certains points de la côte occidentale d'Afrique on des commerçants anglais se livraient à des transactions depuis de longues années et où les chefs du pays s'étaient montrés sincèrement désireux de recevoir la protection britannique. Pour la bonne règle, la députation produisait des traités conclus entre les chefs et les commerçants résidents anglais. Ceux-ci ne réclamaient nulle récompense. Il n'était question d'aucun engagement de dépense. Tout ce qu'on demandait au gouvernement, c'était de donner satisfaction aux vœux exprimés par les chefs. La députation faisait remarquer que l'acceptation du gouvernement ne modifierait en rien les relations établies entre les indigènes et les représentants du commerce anglais et ne ferait que cimenter une entente amicale qui existait déjà. Mais — et la députation insistait sur ce point, — les traités conclus, s'ils étaient approuvés par le gouvernement, auraient la force d'un instrument diplomatique inestimable, si le temps venait un jour, comme il semblait prêt d'arriver, où l'Angleterre trouverait devant elle en Afrique occidentale des compétitions étrangères. Le ministre ne fit que jeter les traités à travers la table.

Il y eut à cette époque bien des occasions perdues, alors qu'avec un peu de perspicacité politique, on pouvait pour l'avenir assurer à notre pays des profits considérables, et il paraît extraordinaire.

mais il est mallieiireusement vrai, qu'aujourd'liui encore, en dépit des leçons du passé, notre Foreig'n Office semble demeurer in..puissant à faire preuve d'une initiative prévoyante en ce qui concerne l'Ouest africain. Sur ce point, nous aurons à nous étendre plus longuement.

Mais si nos gouvernements successifs ont mis une impardonnable négligence à sauvegarder les intérêts britanniques dans l'Afrique occidentale, — laissant les années s'écouler les unes après les autres jusqu'au jour oii les Français se furent avancés si loin vers le Sud dans Vhinicrland naturel de nos anciennes colonies qu'il fallut bien agir pour sauver du désastre ce qui pouvait encore en être sauvé, — n'oublions pas que la presse et le public anglais sont également à blâmer. Tout récemment, au plus fort de cette action rivale de la France et de l'Angleterre dont la convention de 1898 marque le point culminant, alors que les deux puissances lançaient des expéditions, ici et là, à travers les territoires situés à l'ouest du Niger et s'efforçaient d'arracher aux malheureux chefs du Borgou les traités les plus variés, en arborant leurs pavillons sur les routes parcourues, je me rappelle avoir entendu le directeur bien connu d'un journal non moins réputé, auquel je collaborais alors, me demander de lui montrer Nikki (1) sur la carte, car il n'avait pas la moindre idée de sa position.

M. Chamberlain prit le pouvoir au moment même où les entreprises françaises dans l'arrière-pays de l'Afrique occidentale avaient atteint leur plus haut degré d'intensité menaçante, et il s'attacha le mieux possible à les contrecarrer avec vigueur. Une politique sans méthode aurait cependant compromis la situation de façon irrémédiable; et, si M. Joseph Thomson n'avait pas réussi à nous acquérir des droits en concluant des traités avec les émirs du Sokoto et du Bornou en 1884 au nom de la Compagnie nationale africaine de commerce, — devenue plus tard la Compagnie royale du Niger, — et, il faut l'ajouter, sans la fidélité loyale de ces Etats indigènes aux conventions ainsi passées avec la Compagnie, le magnifique domaine de la Nigeria septentrionale aurait subi le sort du Fouta-Djallon, du Mossi et de tant d'autres pays s'étendant en arrière de nos colonies, en d'autres termes serait tombé aux mains des Français.

(1) La capitale du Borgou, vers laquelle tendaient les efforts dos expéditions Lugard et Decœur. [Note de l'auteur.)

L'homme à qui revient surtout l'honneur d'avoir conservé à l'Empire la Nigeria septentrionale est sir George Taubmann Goldie, et pourtant on peut déplorer l'usage qu'en certains cas il fît de la Charte de sa compagnie — procédés que nous payons aujourd'hui au Congo français et ailleurs; il n'en est pas moins conforme à l'évidence même d'affirmer que, sans sir Georges Goldie, les possessions de la Grande-Bretagne dans l'Afrique occidentale auraient été réduites environ de moitié. Il y a lieu de s'étonner que le Gouvernement n'ait pas réussi à assurer la collaboration continue de sir George Goldie dans l'Ouest africain après la résiliation de la Charte de la Compagnie royale du Niger. Un des anciens adversaires de sir George Goldie disait dernièrement de lui que « nul ne sait mieux diriger notre administration de l'Ouest africain selon des vues pratiques, humanitaii"es, économiques, prudentes, dignes d'un homme d'Etat, nul n'est mieux qualifié pour être au premier rang dans ce qui touche la politique et le commerce de l'Afrique occidentale », déclarations auxquelles on doit donner la plus large acceptation.

Mais ceci, après tout, c'est de l'histoire ancienne, et ce qui doit nous occuper surtout aujourd'hui, c'est le présent. Ce que nous avons à tâche de considérer attentivement, c'est l'orientation générale de l'action anglaise dans l'Ouest africain, au point de vue administratif, financier, politique et commercial. Dana l'ordre des relations internationales, nous n'avons rien à redouter quant à la possession de nos territoires. La seule rivalité que nous ayons à craindre est la rivalité pacifique de la concurrence commerciale, mais le commerce est ce qui explique notre présence dans l'Afrique occidentale : il est le nerf de notre administration et ses besoins réclament la vigilance constante, l'attention la plus sérieuse du monde officiel.

Ceux qui ont foi dans l'importance considérable de l'Ouest africain pour la Grande-Bretagne, et qui de môme sont convaincus du grave danger auquel s'expose à divers points de vue la politique actuelle de l'Angleterre dans cette partie du monde, ont le devoir impérieux de parler comme ils le font et d'en dévelopi^er les motifs, assurés qu'ils demeurent que l'intérêt général les oblige à faire valoir leurs arguments, si impopulaires puissent-ils être.

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