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LE RÉGIME DES CONCESSIONS AIT CONGO FRANÇAIS

« Ce qui importe en maliére coloniale, c'est que les gouvernements, dans leur marche difficile et incertaine, mais méthodique, aient de plus en plus présent à l'esprit l'idéal qu'ils se sont proposé à eux-mêmes, et qu'ils ne perdent jamais de vue, au milieu des ténèbres, l'étoile qui brille dans les cieux et dont les rayons sont la justice et l'humanité. » — M. Decuais, ministre des Colonies dans le cabinet Waldeck-Rousseau.

« Nous estimons même qu'à raisoQ de la difficulté, de l'impossibilité ov'i ils se trouvent de faire connaître leurs sentiments et d'exprimer leurs doléances, les intérêts de ces indigènes demandent à être l'objet d'une bienveillance, d'une sollicitude toutes particulières...

« Peut-on davantage soumettre ces indigènes à l'exploitation irréfrénée, à la servitude économique dont ils sont menacés? Car c'est bien une forme déguisée d'esclavage que le droit exclusif que voudront s'arroger les concessionnaires d'acheter aux indigènes établis sur leurs concessions, et aux conditions qu'il leur plaira de leur imposer, les produits naturels du sol ou les récoltes que leur travail aura fait sortir des entrailles de la terre... C'est une raison de plus pour nous de déclarer que ce régime de concessions est incompatible avec le bien-être, avec les progrès matériels et moraux de nos indigènes, et avec les responsabilités que nous avons assumées en les soumettant à notre domination. » — Mémoire adressé par la Compagnie française de l'Afrique occidentale à M. Decrais (1).

Par une de ces contracHctions extraordinaires dont son histoire présente de si nombreux et de si curieux exemples, la France amie de la liberté, qui par ses merveilleux succès en Afrique occidentale a montré qu'elle pouvait donner une heureuse direction à ses possessions; la France qui, dans ces régions, compte parmi ses fonctionnaires et ses négociants des hommes de la plus haute valeur

(1) La Compagnie française de l'Afrique occidentale est la société commerciale française la plus importante de l'Ouest africain. Elle a été fondée en 1887 au capital de 7 millions de francs; elle a réalisé 22 millions d'affaires en 1899. Elle a des comptoirs au Sénégal, en Guinée française et portugaise, dans la Gambie, à Sierra-Leone, à Lagos et à la Côte d'Ivoire. [Note de l'Auteur.)

morale, imbus de sentiments (l'humanité et favoiables à une politique indigène s'inspirant de saines doctrines, la France a malgré tout, depuis quelques années, approuvé l'établissement dans sa colonie du Congo d'un régime de monopoles qui lui a déjà été lamentablement funeste et qui lui réserve certainement, s'il est maintenu, des malheurs plus redoutables encore. Pour expliquer par quelles étapes successives la France s'est ainsi, dans l'Ouest africain, nettement écartée de ses propres traditions, il faudrait donner à cette étude un développement qu'elle ne saurait recevoir. On ne peut que rappeler l'origine du régime nouveau, en indiquer les lignes essentielles et que mentionner les événements qui s'y rattachent, sauf à examiner brièvement ensuite quelles conséquences il peut avoir pour les relations générales de l'Europe occidentale avec l'Ouest africain et pour les intérêts des sujets britanniques dans la zone maritime du Congo français.

Il peut y avoir environ trois ans et demi, on apprit en France que des compagnies soi-disant constituées pour l'exploitation du caoutchouc dans l'Etat du Congo, réalisaient d'énormes bénéfices; leurs actions étaient cotées avec des primes considérables à la Bourse d'Anvers. On se livrait en Belgique, sur le caoutchouc du Congo, à des spéculations effrénées; les quantités annuelles de ce produit exportées de l'Etat indépendant, et qui en 1888 représentaient une somme de 260,000 francs, s'étaient développées dans une proportion colossale à tel point que leur valeur en 1898 (1) était de 15,850,000 francs. Ce mouvement suscita chez nos voisins, — ou du moins chez quelques-unes de leurs personnalités les plus influentes, notamment dans les cercles officiels, — le désir de voir le Congo français obtenir des résultats analogues. « Nous avons là, disait-on, un territoire immense, aussi riche en produits forestiers, notamment en caoutchouc, que peut l'être l'Etat du Congo, et qui ne nous rapporte rien, qui ne sert qu'à drainer l'or de la métropole, tandis que les Belges, — ces nouveaux venus en Afrique, CCS débutants de la colonisation tropicale — réalisent chaque jour dos fortunes. Pourquoi ne pas les imiter? » Ces sentiments étaient absolument naturels. Ceux qui les concevaient, toutefois, oubliaient quatre choses — dont trois encore aujourd'hui peuvent être indiquées, — ou s'ils ne les oubliaient pas, ils les considéraient comme

(1) En 1900, 39,874,005 francs; en 1901, 43,965,950 francs. (Note de l'Auteur.)

négligeables sous l'influence de leur premier enlliousiasme. Ils oubliaient les circonstances qui, d'une part, expliquaient la situation relativement fâcheuse du Congo français, et celles qui, d'autre part, avaient rendu prospères les colonies que la France possédait par ailleurs en Afrique occidentale. Ils oubliaient les ambitions politiques du diplomate le plus rusé de toute l'Europe, c'est-à-dire du souverain de l'Etat du Congo. Ils oubliaient comment on avait obtenu, et l'on continuait à réaliser, les primes exagérées, les bénéfices colossaux et les excès de production. Et si cette dernière objection se présentait à l'esprit de quelques personnes, on déclarait aussitôt que, sous l'administration de la France, on n'avait pas à redouter les abus constatés dans l'Etat du Congo, et qu'on obtiendrait néanmoins, sans recourir aux mêmes procédés, des résultats à peu près identiques. Entraînés par ces considérations, le gouvernement français et le public colonial français, à l'exception d'une poignée d'hommes clairvoyants et compétents, voulurent sans retard mettre le nouveau programme à exécution.

Le roi Léopold se rendit compte aussitôt du péril à éviter et de l'occasion à mettre à profit. Le péril, c'était de voir un afflux soudain de capital français au Congo français rendre possible la construction d'un chemin de fer entre la côte et Brazzaville sur le cours supérieur du fleuve, non sans menacer le monopole du trafic avec l'intérieur que s'était assuré la voie ferrée de Matadi au Stanley-Pool. Il fallait détourner ce danger en plaçant dans des mains belges la direction financière des concessions françaises et, par là même, en retardaut sans limite la construction d'une telle ligne. On pouvait, en outre, y trouver le double avantage : 1" de favoriser en France un mouvement dont le résultat devait être d'augmenter le trafic de la voie belge existante, sans parler du profit que représenteraient les droits de douane à percevoir sur les marchandises et le matériel destinés au Congo français, dont l'intérieur ne pouvait être atteint pratiquement que par le territoire de l'Etat libre ; et 2° d'assurer une situation prépondérante dans les possessions voisines de cet Etat au groupe peu nombreux mais influent de personnalités belges dont le roi est le chef éminemment habile (1). Rassemblant ses bailleurs de fonds et ses associés ordi-

(1) On essaya do jouer ce jeu avec les AllemandsauCamcroun.il faut citer ici un article de la National Zeitung, qui, je crois le savoir, peut être considérée comme particulièrement autorisée : « Si dans l'Etat du Congo lui-même l'Acte de Berlin

naires dans C€t immense trust qu'on appelle l'Etat indépendant du Congo, le roi Léopold se lança dans la mêlée, et il fit si bien que le Congo fiançais fut, dans un délai d'une brièveté invraisemblable, découpé sur le papier en une quarantaine de concessions singulières, de toutes formes et de toutes dimensions, avec des sociétés ayant à leur tête des Français, mais aj-ant des Belges dans leurs conseils d'administration, une majorité belge d'actionnaires, un capital belge poiir facteur dirigeant, à découvert ou masqué, la Belgique tenant les fils de l'entreprise, prêtant ses idées, et laissant apparaître ses méthodes pour le développement de l'Afrique et l'approvisionnement des marchés européens (1). Avec quelle habileté consommée le souverain de l'Etat du Congo prépara ses filets, les jeta, et fit bonne pêche, ceux-là seuls qui ont entrevu ce qui se passait derrière le rideau peuvent le dire. Ce serait une histoire

pouvait être aussi mal obsen'é, et si les indigènes étaient obligés de recueillir des produits contre leur gré, pourquoi n'en aurait-il pas été de même ailleurs? Et puisque l'Etat du Congo faisait lui-même le meilleur usage de son monopole et ne donnait des concessions à des tiers qu'à des conditions très onéreuses, ceux qui bénéficiaient du monopole essayèrent, et non sans succès, de créer un état de choses semblable en France et en Allemagne. La Société coloniale allemande protesta tout aussitôt contre ces tendances. Malgré cette protestation néanmoins, plusieurs capitalistes belges parvinrent à s'assurer le concours de personnalités allemandes influentes, qui obtinrent du gouvernement la concession du Sud-Cameroun. La compagnie formée pour l'exploitation de cette concession eut l'assistance du colonel Thys auprès de la Bourse de Bruxelles et, aussitôt après sa constitution, les actions furent cotées à deux et trois fois leur valeur. On ne délivra plus de concessions dans la zone du commerce libre, et même, si l'on excepte celle du nord-ouest du Cameroun, on renonça complètement dans les territoires allemands, devant l'opposition énergique des cercles coloniaux, au système des concessions. Le gouvernement allemand a entièrement abandonné cette méthode de colonisation. » {Note de l'Auteur.)

(1) Ce n'est pas chose facile, on le conçoit, que de préciser la constitution de ces compagnies. L'exemple suivant, toutefois, donne une idée de ce qui se produisit dans la plupart des cas. Il s'agit du Comptoir colonial français. Siège social à Paris; a fondé au moins 6 compagnies concessionnaires, au capital total de 9,050,000 francs. Conseil d'administration composé de G membres, dont 3 sont Belges; les deux tiers des actions sont entre des mains belges; 2 des membres belges du conseil sont également membres des conseils d'administration de 4 compagnies du Domaine privé du Congo belge dont les profits se partagent avec l'Etat (lisez le roi); le troisième membre appartient également à la clique du Congo; parmi les actionnaires belges se trouvent d'autres membres des conseils d'administration de ces mêmes compagnies du Domaine privé, jouissant tous de la confiance du souverain de l'Etat du Congo, et a3ant avec lui des relations étroites. Une des 6 sociétés concessionnaires de ce « groupe » s'est particulièrement distinguée dans la persécution exercée sur les commerçants britanniques. Voir le chapitre suivant. {Note de V Auteur.)

curieuse (1), et d'une certaine saveur, qui sera peut-être un jour contée dans tous ses détails. L'habile doigté du roi ne fut égalé que par l'infatuation, l'insouciance, le manque absolu de réflexion, qui caractérisèrent l'initiative du gouvernement français de l'époque, et celle de la fraction la plus bruyante du monde colonial français. Une politique dont les conséquences devaient être de la plus grande portée fut adoptée tout d'un coup, selon les expressions d'un écrivain français, très distingué, avec « une insouciance, une désinvolture presque criminelle (2) ». Comme hypnotisée, la France sd jeta tête baissée dans un abîme, d'où elle cherche vainement à sortir, où elle s'est déjà sali les mains, et, comme l'a d't de Brazza avec quelque noblesse, « où elle a compromis sa dignité ».

Pendant ce temps, les concessions du Congo français existent ; qu'ont-elles produit depuis plus de deux années que dure l'expérience? Les promoteurs de l'entreprise ont admirablement réussi. Lançant leurs sociétés avec des primes insensées sur le marché d'Anvers, et se maintenant à l'avant-garde de la spéculation sur le caoutchouc, ils réussirent — pas toujours, mais généralement — à se débarrasser de leurs actions avec de sérieux avantages. Les actionnaii-ea qui suivirent leur exemple se moiitrèrcnt clairvoyants, car, à l'exception de deux sociétés, il n'y a pas eu cette aynée (1902) une seule opération sur les actions de 43 compagnies dont les titres sont encore cotés dans les feuilles de la finance congolaise éditées à Anvers. Plusieurs de ces sociétés ont disparu. Celles auxquelles on n'a pas livré en proie le commerce d'échange, très légitime, qui se pratiquait dans la zone maritime du Congo, sont plus ou moins à l'agonie, et, après avoir gaspillé l'argent de leurs actionnaires, n'ont fait absolument rien. Mais quels ont été pour le pays les effets de cette expérience? Le commerce libre de la zone maritime a disparu, et, en même temps que lui, les ressources qu'il assurait à l'administration. Lo commerce d'expoi-tation est actuellement en décroissance. Les finances sont si sérieusement compromises qu'on parle d'un emprunt de 10 millions de francs, et à un certain moment de l'année dernière (1901), il n'y avait pas dans le

(1) Quelque lumière n déjà été répandue à ce sujet par M. R. E. Dennett, un Anglais qui s'est établi au Congo français, et qui s'est ac(|uis une autorité reconnue sur les peuples Fjorts de l'Afrique occidentale. {Note de l'Auteur.)

(2) En français dans le texte anglais.

trésor local (1) de quoi payer les traitements des fonctionnaires. Les travaux publics et les améliorations de toute espèce sont naturellement suspendus. Les tribunaux de la colonie sont absorbés par des litiges interminables entre les compagnies concessionnaires qui s'accusent mutuellement de braconnage en chasse réservée, aucune n'ayant eu, disons-le en passant, ses limites reconnues sur les lieux. Deux révoltes d'indigènes se sont produites, entraînant la perte de beaucoup d'existences humaines, et la destruction de nombreus^es propriétés ; c'est partout le chaos. Les journaux coloniaux de Paris sont remplis de propositions, de conseils, de menaces, d'injures, mais à l'exception isolée d'un député (2) — M. le comte d'Agoult — et d'une poignée de courageux publicistes, comme M. Jean Hess, l'explorateur africain, et M. Serge Basset, de la Revue, pas une personnalité notable des cercles coloniaux français n'a eu le courage d'aborder franchement la question, n'a remonté à la source et n'a préconisé la seule solution qui soit possible. Il se peut que le problème, ou plutôt les deux problèmes, d'ordre international, très délicats, auxquels a donné lieu la question, aient été pour quelque chose dans les résistances que montrent les principaux organes de la presse français^e à s'occuper de la question. Mais il est triste à tous égards que la France avec tous ses instincts généreux ne puisse compter dans cette circonstance qu'un très petit nombre de voix protestataires contre ce funeste abandon de la politique sage et équitable qu'elle a jusqu'à ce jour en général suivie envers les indigènes, et avec de si brillants succès, dans ses autres possessions de l'Afrique occidentale.

Car c'est surtout en ce qui concerne les indigènes que le régime des concessions au Congo français prête à la critique. Les fréquentations mauvaises, dit-on, corrompent les mœurs ; ce ne fut jamais plus vrai que dans ce cas. Une fois qu'on s'était engagé dans la voie ouverte depuis trois ans, des événements inévitables en étaient la conséquence. Il aurait fallu une volonté de fer — et les amis les plus ardents de l'ancien ministre français des colonies, qui reçut, sans en être responsable, tout un héritage de difficultés, lui contes- Ci) I.e budget local du Congo frnnrais, qui reçoit, il est vrai, une subvention de l'Etat, s'est soldé pour l'exercice 1002 par un excédent de recettes. Il en sera de même pour l'exercice 1903 avec un excédent de recettes qu'on évalue dès maintenant à 4r)0,fX)0 francs au moins. {Note du Traducteur.)

(2) Je devrais dire aujourd'hui : ancien député. [Note de l'Auteur.)

toraient sans doute un caractère aussi résolu, --- pour remonter le courant et refuser, même au risque d'une démission, de laisser son paj's s'engager dans la voie de réaction où l'entraînait infailliblement le régime des concessions. Peu à peu le gouvernement français s'est trouvé contraint de se rapprocher de plus en plus du sj'stème belge. Les concessionnaires rencontrèrent en face d'eux des négociants anglais et allemands exerçant paisiblement avec les indigènes un commerce qu'ils prétendaient eux-mêmes, en alléguant les contrats conclus avec le gouvernement français, leur être exclusivement réservé. Des contestations s'élevèrent, puis il fut procédé à des saisies de marcbandises, et il devint de plus on plus urgent de déterminer les « droits » des concessionnaires. M. Decrais hésita longtemps, mais devant les instances de presque toute la presse coloniale et d'une partie de la presse quotidienne, et les sollicitations constantes qui lui parvenaient de milieux influents, il fut contraint finalement de sauter le pas. Il s'y décida et, par l'întermédiaire du gouverneur du Congo français, fit paraître une circulaire (20 mars 1901) dont on peut dire une chose, c'est que si, quelques années auparavant, on avait prédit qu'un ministre français pourrait préparer un tel document, la prophétie eût été accueillie avec une méprisante incrédulité par nos voisins et par tous les étrangers renseignés sur le rôle de la France en Afrique occidentale.

Cette circulaire déclarait qu'une idée dominait (1) tout le système des concessions, c'était que les produits du sol appartenaient aux concessionnaires qui seuls avaient le droit d'en disposer, les indigènes ne pouvant les vendre à d'autres personnes. Pour atté-

(l)«Une idée domine l'ensemble du système: tous les produits du territoire concédé, quels qu'ils soient, sont la propriété de la société concessionnaire. Seuls les agents de cette société ont le droit de les recueillir ou de les acheter des indigènes qui les ont récoltés; ces derniers ne pouvant disposer librement que des produits des réserves qui leur ont été spécialement attribuées et sur lesquelles je reviendrai, et devant, en thèse générale, lorsqu'ils s'emparent d'un produit quelconque du sol en dehors de ces réserves, le remettre aux concessionnaires dont l'intérêt bien entendu est de rémunérer ensuite leur travail. » (Texte fité par V Auteur.)

Cette circulaire, émanant du commissaire général du gouvernement au Congq français, porte la date du 26 mars 1901. I^Ue se continuait ainsi : «... Ils (les tiers européens) peuvent, par contre, circuler librement sur les cours d'eau et autres parties du domaine public, entrer en relations avec les indigènes pour leur vendre des marchandises importées contre paiement en numéraire ou en échange de produits des territoires réservés à ces indigènes. » (Note du Traducteur.)

nuer ce qu'une telle disposition avait d'arbitraire, on parlait de réserves indigènes, c'est-à-dire de terrains où les indigènes pourraient faire ce qu'ils voudraient^ Mais cette atténuation apparente de la rigueur des instructions est entièrement illusoire pour trois raisons : 1° l'étendue des réserves n'était pas délimitée, et à cause des difficultés énormes et des dépenses qu'aurait entraînées cette délimitation, on ne pouvait espérer qu'elle fût faite avant de longues années ; 2° un jugement rendu par les tribunaux de la colonie avait spécifié que, jusqu'à cette délimitation, les réserres seraient légalement inexistantes, et que les concessionnaires auraient par suite le droit d'exploiter tout le pays ; 3° une circulaire ministérielle précédente avait stipulé que, le jour où l'on délimiterait les réserves, on ne devait laisser dans leur étendue aucun terrain où l'on pût recueillir des produits propres à la vente (1). Quelles que pussent avoir été les difficultés suscitées au ministre français des Colonies, il est impossible en équité d'excuser une telle circulaire (2). Elle mettait, en réalité, la population du Congo français à la merci de spéculateurs européens, à la merci de ces Belges dont la richesse était faite de la misère et de la dégradation des indigènes de l'Etat indépendant. Elle ouvrait la porte aux abus les plus monstrueux, aux atteintes les plus cyniques à l'humanité. Elle allait permettre tous les excès de plume et de langage des apôtres de la force et de la violence en Afrique. Elle réduisait les indigènes à n'être plus que les domestiques, les serfs, de la bande toujours inassouvie qui tenait le pays attaché à ses griffes, et elle fortifiait la situation de l'Etat du Congo en Europe.

Voyant leurs « droits » officiellement reconnus, les compagnies concessionnaires adoptèrent une nouvelle attitude, telle qu'on pouvait bien l'attendre des hommes qui les dirigeaient. T^e commerce libre n'entrant jamais dans leurs conceptions, ils commencèrent aussitôt une « campagne » pour amener le gouvernement fran-

(1) « Les indigènes ont droit aux siiperficies qui leur sont nécessaires pour les cultures vivrières correspondantes aux besoins de leur alimentation. On peut leur attribuer une certaine étendue de forêt nécessaire à leurs besoins de chauffage et de construction, mais ils n'ont pas droit à réclamer des forêts domaniales dans le but de faire commerce de leur^ produits naturels et de constituer ainsi une concurrence ruineuse pour le concessionnaire » (Art. 18.)

(2) Les conclusions de l'auteur, en ce qui concerne la portée pratique de cette législation, ont été depuis confirmées de tout point par un auteur français, M. Gaston Bouteillier, dans un ouvrage paru chez Pezous, Albi, 1903, (Nouoelle note de l'Auteur.)

çais à contraindre les indigènes d'apporter à leurs factoreries le caoutchouc et les autres produits forestiers, en rémunérant, aux conditions qu'il plairait aux compagnies de fixer, le travail imposé aux indigènes pour la récolte de ces produits. Tandis que les journaux à leurs gages consacraient chaque jour leurs colonnes à démontrer que l'emploi de la force était inévitable envers les populations primitives, leurs agents en Afrique s'empressaient, autant qu'ils le pouvaient, de mettre ces principes en application. Des armes perfectionnées étaient par fiaude introduites dans le pays, et bientôt les concessionnaires essayaient, dans des proportions plus modestes, de copier les exploits que leurs compatriotes belges accomplissaient sur l'autre rive du Congo. Facilis descensus Averni. L'agitation fut partiellement arrêtée par la perception en nature d'un impôt sur les cases ; les produits étaient apportés par les indigènes aux agents du gouvernement qui en disposaient à un prix très faible au profit des concessionnaires (1). On donnait ainsi une apparence de légalité à l'opération, et l'on dissimulait la contrainte sous les dehors de nécessités administratives. Le gouvernement n'ayant fait quoi que ce fût pour améliorer l'état du pays, développer les moyens de communication, ou construire des travaux publics dont les indigènes pussent espérer retirer quelque avantage, l'impôt sur les cases fut naturellement mal accueilli ; son application au Congo français, au surplus, manquait de base scientifique et ne pouvait avoir lieu qu'après une longue période de préparation. En venant renforcer l'action des concessionnaires, la mesure eut pour eifet de provoquer des révoltes sur divers points, notamment parmi les Pahouins batailleurs de l'Ogooué et les populations de la Haute - S an gh a.

Cette nouvelle initiative du gouvernement français émut un instant ceux qui en France demeuraient les adversaires du régime des concessions. De Brazza envoya au Temps une mémorable protestation. La conclusion est bien digne d'en être citée :

« La France a assumé un devoir envers les peuplades indigènes (du Congo français) qui depuis vingt-sept ans lui ont prêté leur concours dans l'œuvre d'expansion. Ces populations ont reçu de nous le sceau de leurs libertés futures. Nous ne devons pas les «acrifier au vain espoir de résultats immédiats, en opposant des me-

(1) Ce système a été maintenu. {Noucelle note de l'Auteur.]

Biires irréfléchies de coercition aux idées généreuses que notre drapeau représente. Isous commettrions une grande faute à vouloir obtenir ces résultats, en établissant actuellement des impôts sur les produits du sol, ou en obligeant les indigènes à nous prêter leur concours sous forme de travail forcé ou de service militaire. Ce serait compromettre gravement notre dignité que de faire de ce travail forcé et de ces impôts une sorte de lettre de change en faveur des concessionnaii-es... C'est pour rappeler ces considérations, et pour détourner la banqueroute morale à laquelle les désastres économiques et financiers peuvent nous entraîner que je suis sorti de la réserve que je m'étais imposée (1). »

A la niême époque aussi, l'une des rares sociétés vraiment françaises parmi les compagnies concessionnaires, dirigée par iin Français qui s'était distingué par ses explorations au Congo, M. Fondère, écrivait au ministre des Colonies, pour faire abandon de sa concession, une lettre qui fut rendue publique :

« L'expérience nous a convaincus, écrivait M. Foiidère, que, malgré certaines modifications de détail que votre département pourrait proposer, soit dans l'organisation administrative de la colonie du Congo, soit dans le contrat intervenu eiitre le gouvernement et les concessionnaires, le droit exclusif d'exploiter les concessions n'est qu'un vain mot. Le droit de vendre ses produits à qui bon lui siemble ne peut être refusé à l'indigène, puisqu'il l'a toujours possédé. En outre, et malgré toutes les stipulations contraires, il serait purement illusoire de prétendre enlever ce droit à l'indigène. Cela ne pourrait être fait que par la force des armes. »

Peu de temps après, M. Albert Cousin, qui est également bien connu dans les cercles coloniaux français, et qui avait été un défenseur ardent du régime des concessions, publiait une brochure pour exposer qu'il avait changé d'avis et qu'il considérait désormais cette expérience comme une erreur (2).

Ces coups successifs arrêtèrent un moment les défenseurs du système belge en France. Le journal qui avait le plus contribué à

(1) Le gouvernement français vient de voter à do Brazza une pension annuelle de 10,0()0 francs. {Note de V Auteur.)

(2) Conce<isi'>m conf/olaises, par Albert Cousin, membre du Conseil supérieur des colonies. Paris, Augustin Cliallamel. (Note de l'Auteur.)

influenocr daus ce sens l'opiuiou coloniale française alla mOine jusqu'à reconnaître qu'on ne pouvait qu'être « très impressionné par les nouvelles idées qui se faisaient jour ». Ces idées ne sont pas nouvelles. Elles sont vieilles comme le monde. Elles remontent au jour où l'homme, s'élevant au-dessus de la brute, devint législateur, et décida que certains principes immuables de morale constitueraient la base de tout ordre social.

Cette période d'hésitations aurait offert au gouvernement français une occasion dont il aurait su tirer parti, mais nul ne viirt appuyer la leçon qui venait ainsi d'être donnée. Et les in6.uences puissantes qui s'étaient exercées dès l'origine s'attachèrent à détruire « l'impression » créée. Elles y réussirent en partie, non pas tout à fait cependant, et je crois plutôt que l'impression tend à s'accentuer et qu'elle peut fort bien finir par être victorieuse. Il est un facteur dans tous les cas qui vraisemblablement contribuera beaucoup à la développer : c'est l'exagération des demandes des concessionnaires, jointe à la violence des attaques dont le gouverrrement de la France est actuellement l'objet de la part des journaux belges dévoués aux intérêts de leurs compatriotes dans la colonie française du Congo (1). L'établissement de l'impôt sur les cases n'a été pour eux qu'un os à ronger. Il a fait taire quelque temps les clameurs, mais naturellement il ire pouvait être suffisant. Pour nourrir l'armée des concessionnaires avec le produit d'un impôt sur les cases, il faudrait toute une armée de miliciens indigènes. On est fatalement obligé d'arriver à faire ce que demandent les concessionnaires, et une fois de plus on tire les mêmes ficelles, on présente les mêmes arguments, on met en mouvement le même mécanisme. Le gouvernement français doit faire ce qu'a fait l'Etat du Congo. Il doit lever 15 à 20,000 hommes (2), leur donner des armes de précision et les laisser aux prises avec la population pour en exiger un impôt, dont le produit permettra aux concessionnaires, non seulement de. vivre, mais encore d'exagérer la prime de leurs actions, de présenter des dividendes respectables aux porteurs de titres en Bel-

(1) Ces remarques, il faut le rappeler, étaient écrites en 1902. Depuis lors, les attaques ont cessé, ou à peu près. (Nouvelle note de l'Auteur.)

(2) Les effectifs actuels du Congo français, y compris le territoire du Tchad, sont les suivants : garde régionale (milice). Européens et indigènes, 1,028; troupos de l'armée coloniale, entretenues sur le Inirigct de l'Etat, Européens et indigènes, 1.715 ; au total : 2,773 hommes. {Noie du Traducteur.)

gique, en un mot de s'enrichir aux dépens des indigènes, en se servant du gouvernement français pour jeter l'amorce.

Je ne sais si cela réussira. Je m'imagine que le roi Léopold et ses amis vont un peu loin. Mais une chose est au moins certaine, c'est que les concessionnaires ne peuvent commercer; n'ayant du reste aucune notion pratique de ce qu'est le nègre, ne l'ayant même jamais considéré comme l'un des éléments réels de « leurs affaires », ils se trouveront forcés de renoncer à leur entreprise; ou bien, sous une forme quelconque, ils obligeront le gouvernement français à leur donner les moyens matériels d'établir l'esclavage dans sa colonie du Congo, comme on l'a fait dans l'Etat indépendant. Cette seconde livpotbèse, malgré tout ce qu'on a vu, est à peu près invraisemblable, et l'on peut affirmer, sans montrer un optimisme excessif, que le régime des concessions au Congo français est exposé à mourir des causes de faiblesse qui lui sont inhérentes. En attendant, il reste à voir comment il a déjà porté, et continue à porter préjudice aux intérêts britanniques (1), et quel rôle il joue dans la situation internationale créée par les procédés de l'Etat du Congo.

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