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CHAPITRE XXIX

INTEEETS IXTERXATIOXAt'X ET MONOPOLE

a Ce sont bien là, en vérité, les principes qui n'ont cessé de nous guider, ceux sur lesquels nous appuyons les droits qui nous appartiennent dans l'intcricur de l'Afrique. Il ne s'agit pas, pour noua, de territoire, il s'agit de liberté' commerciale; sur ce terrain, nous sommes forts et nous ferons de notre mieux. » — Extrait d'une allocution prononcée par lord Sai.isoury devant une députation des chambres de commerce, 1898.

Dans un discours prononcé à Manchester en 1884, sir H. M. Stanley prédisait, comme devant suivre la création de l'Etat du Congo, une exportation de cotonnades anglaises dans les territoires du nouvel Etat pour 26 millions de livres chaque année. Selon le même orateur, une société établie sur le Congo avait, à elle seule,

(1) Il est bien entendu qu'en parlant d'intérêts liritanniques, il n'est question que d'intérêts britanniques commerciaux. Cette remarque est nécessaire, car quelques écrivains français, en appréciant ce que j'avais publié à ce sujet, ont cru y voir des arguments tendant à faire siipjjoser que l'auteur parlait d'intérêts politiques, tandis qu'il n'a jamais eu cette pensée et n'a jamais rien écrit en ce .sens. (Nouvelle note de V Auteur.)

importé, en 1879, des marchandises anglaises pour une somme de 185,000 livres. Après dix-sept années d'existence, le total des importations de marchandises anglaises dans l'Etat du Congo est bien au-dessous de ces chiffres; il représente, en 1901, 133,260 livres. L'importance des intérêts commerciaux de la Grande-Bretagne dans l'Afrique occidentale française peut être appréciée d'après ce fait, qu'en 1900, les possessions françaises recevaient des marchandises anglaises pour 709,900 livres et envoyaient pour 531,727 livres de produits dans les ports anglais.

Dans le cahier des charges (1), c'est-à-dire dans l'ensemble des conventions intervenues entre le gouvernement français et les compagnies concessionnaires, ces dernières étaient tenues de respecter 0 les droits acquis par les tiers » et les « droits généraux issus de l'Acte de Berlin ». Que fallait-il entendre par « tiers », par a droits acquis », par « droits généraux issus de l'Acte de Berlin » ?

Lorsque, dans la première partie du xix® siècle, les nations européennes mirent un terme à la traite des noirs, la Grande-Bretagne, qui avait ouvert là voie et assuré l'accomplissement de cette réforme, conclut des traités avec la plupart des souverains et des chefs sur la côte occidentale de l'Afrique. Elle fournit des subsides à certains d'entre eux, et, par l'intermédiaire de ses consuls et de sa marine, elle les encouragea à se préoccuper de recueillir les produits de leurs forêts, pour les vendre aux Européens en écliange des marchandises qu'ils apportaient. C'est ainsi que l'on développa dans le delta du Niger et sur la côte de Guinée le commerce de l'buile de palme. Au Gabon les transactions portèrent sur les bois, sur l'ébène et sur l'ivoire; et dans le Congo elles eurent pour objet l'Luile de palme et l'ivoire. A cette époque, il n'y avait pas de puissance européenne établie sur le littoral africain entre la Côte d'Or et Ambriz. Les Européens qui s'arrêtaient le long de la côte faisaient du commerce sans quitter leurs vaisseaux. Après l'introduction de la vapeur dans la marine marchande, des négociants européens (des Anglais principalement) firent du commerce à bord de pontons dans le delta du Niger et ils construisirent des comptoirs et des magasins sur divers points tout le long de la côte jusqu'à Ambriz. De petits voiliers faisaient du cabotage entre ces

(1) En français dans le texte anglais. — Il s'agit, en réalité, non du cahier des charges lui-même, mais du décret qui l'accompagne et dont l'article l"" réserve : « 1° Les droits résultant pour les tiers et les obligations résultant pour les concessionnaires des stipulations des actes généraux de Berlin et de Bruxelles, en date des 26 février 1885 et 2 juillet 1890; 2° les droits acquis par les tiers. » (A'oie du Traducteur.)

points commerciaux et l'escale où. s'arrêtaient les navires à vapeur des lignes maritimes (alors Fermando Po ou Cameroons), et de grands voiliers venus d'Europe faisaient un service régulier à l'aller et au retour^ apportant des marchandises et remportant des cargaisons de produits végétaux et animaux. Peu de temps après rinstallation de services de navigation à vapeur, le gouvernement français conclut uu traité avec les ckefs du Gabon, traité aux termes duquel il obtenait l'emplacement nécessaire à l'établissement d'un dépôt de cliarbon pour les navires de sa marine militaire qui surveillaient alors la côte de l'Afrique en vue de réprimer la traite des noirs. Quelque temps après, un citoyen américain établi à Fernando Po découvrit une liane, dont la sève, quand on l'exposait à l'air, fut reconnue produire du caoutcbouc; bientôt cette nouvelle industrie se trouva tout à fait entrée dans la pratique et progressivement s'étendit sur les territoires voisins. Ce développement ne fut pas immédiat; néanmoins quelques années plus tard la récolte du caoutchouc était deveniie générale dans cette partie de la côte; au Gabon, les officiers de la marine française s'avisèrent de taxer le nouveau commerce, ils se bâtèrent de construire un édifice pour la douane et de frapper de droits les marchandises importées.

Quand les négociants anglais s'établirent pour la première fois au Gabon, l'autorité politique du gouvernement français ne dépassait pas l'estuaire de la rivière, et, en amont, c'est à leurs risques que nos commerçants pénétraient dans le pays. Afin d'encourager les indigènes à recueillir du caoutchouc, les commerçants européens étaient obligés de leur livrer des marchandises à crédit, car ceux qui habitaient près de la côte devaient aller loin dans l'intérieur pour acheter les produits du sol à d'autres noirs, ces derniers à leur retoiir jouaient, dans des conditions semblables, ce même rôle d'intermédiaire, de façon que la récolte s'étendît le plus loin possible. Ainsi fut créé, tel qu'il existe encore aujourd'hui le système de traite, avec crédit.

En développant ce commerce du caoutchouc, que favorisaient les commerçants britanniques, les indigènes du Gabon, parcourant leur pays vers le sud, atteignirent le couis de l'Ogooué, qui leur donna facilement accès dans une zone immense propre à la récolte du produit. Les commerçants européens, avec l'aide du temps, sui-

virent les indigènes à travers le pays, et, rencontrant l'Ogooué (1), s'empressèrent d'en déterminer le cours jusqu'à la mer et, tout aussitôt, d'établir des communications maritimes entre le Gabon et i'Ogooué. Leur exemple fut imité par le gouvernement français, et, le moment venu, la France prit possession de l'Ogooué et du Fernan Vaz. Mais lorsque les Puissances européennes, réunies à Berlin, déterminèrent à qui les territoires du Congo et les pays voisins devraient appartenir, la France n'exerçait aucune influence politique au sud du Fernan Vaz. C'est à l'initiative des Anglais et des Allemands qu'était due l'extension du Gabon, des commerçants français n'étant arrivés sur les lieux qu'une fois accomplie l'œuvre de découverte. Quand on adopta le parallèle sud 2°30' pour limite septentrionale de la zone du commerce libre, on pensait que cette ligne engloberait dans la zone francbe le commerce du Setté-Cama, qui était entièrement anglais et allemand. Les cbambres de commerce de Liverpool et de Manchester précisèrent ces points en temps voulu. Avant que l'Acte général eût été signé, alors qu'on délibérait sur le principe de la liberté commerciale dans la zone conventionnelle, personne, parmi les négociants, les chambres de commerce, ou les représentants des Puissances à Berlin, n'entendait appliquer cette franchise à un autre genre de transactions que celui qui se pratiquait alors, c'est-à-dire à la récolte et à la vente par les indigènes de produits végétaux et autres du pays, en échange de marchandises européennes. Toute législation, par conséquent, qui refuse aux indigènes le droit de recueillir les produits de leur pays et d'en disposer librement à c[ui bon leur semble est nettement contraire aux principes d'équité dont la Conférence s'inspirait envers les indigènes et aux droits mêmes que les Puissances signataires de l'Acte général pouvaient exercer.

Il est dès lors absolument clair : 1° que les « tiers » mentionnés au cahier des charges étaient les commerçants européens qui avaient créé le commerce alors existant au Congo français, et qui payaient les droits perçus par l'administration locale en vue d'assurer des ressources à la colonie; 2° que les « droits acquis » de ces commerçants, c'était pour eux la faculté qu'ils avaient de continuer leurs opérations, dont la liberté leur était garantie par l'Acte de Berlin;

(1) Un commerçant anglais, M. Walker, y arriva le premier. Les écrivains français reconnaissent qu'il découvrit l'Ogocué. (Note de l'Auteur).

3° que les a droits généraux issus de l'Acte de Berlin » étaient, d'une part, les droits des indigènes (dont les Puissances signataires de l'Acte général s'étaient engagées à o améliorer la condition morale et matérielle ») en ce qui concerne le sol et les produits du sol, et, d'autre part, le droit que chacune des Puissances signataires avait de contrôler l'obseryation des dispositions de l'Acte général. Xous examinerons dans les derniers chapitres de cet ouvrage comment on prend souci des droits de l'indigène sous le régime des concessions. Il reste à dire en ce moment quel cas on a fait des « droits acquis » par les négociants qui se livraient au commerce dans le pays.

Deux des maisons les plus importantes, commerçant au Congo français, à l'époque oii parurent les décrets de concessions (mars 1899), étaient anglaises (1). Elles avaient été parmi les premières à ouvrir le pays au commerce, et leurs représentants s'étaient toujours montrés, sous le drapeau de la France, respectueux de la légalité . On les avait toujours vues à l'œuvre en complet accord avec les agents français, qui de temps en temps avaient réclamé leur concours pour aider au développement de telle ou telle région, qui leur avaient demandé d'envoyer leurs traitants indigènes sur tel ou tel point et qui, d'ordinaire, les encourageaient par tous les moyens à développer et à étendre le champ de leurs opérations commerciales. Au cours de transactions auxquelles ces maisons avaient, durant plus d'un quart de siècle, procédé dans le pays, elles avaient contribué pour une grosse part aux revenus de la colonie; elles avaient toujours acquitté volontiers les droits énormes, à tarif différentiel, perçus sur les marchandises anglaises, les taxes, les patentes, les impôts de toute nature auxquels leurs divers genres d'opérations se trouvaient astreints selon la législation locale. Leur attitude ne pouvait certes donner lieu à aucune méprise de la part du gouver-

(1) Ces maisons sont celles de MM. John Holt et C'' d'une part, et de MM. Hatton et Cookson d'autre part, l'une et l'autre ayant leur siège à Liverpool et s'occupant, depuis un demi-siècle, de commerce en Afrique occidentale, M. John Holt est probablement le pionnier le plus hardi du commerce britannique en Afrique occidentale. Il possède des comptoirs dans la plupart des colonies anglaises et étrangères de l'Ouest africain. Il est le vice-président de la section du commerce d'Afrique à la chambre de commerce de Liverpool. Il y a peu de personnes vivantes qui possèdent une compétence aussi étendue dans les questions qui concernent l'Afrique occidentale, une connaissance aussi approfondie de ces problèmes. [Note de V Auteur.)

nemeiit français. Dans des instructions secrètes (1) qu'il avait adressées aux concessionnaires, le ministre français des Colonies avait invité ceux-ci à prendre l'engagement « de laisser une entière latitude pendant deux ans aux maisons étrangères existantes pour toutes les opérations commerciales qu'elles pouvaient accomplir sur le territoire concédé » ; et il leur avait, en outre, demandé de proposer auxdites maisons étrangères, à l'expiration de ces deux années, et en prévision de difficultés avec ces dernières, le rachat de leurs établissements. L'engagement fut pris. Mais il ne fut pas tenu. Le gouvernement français, se trouvant impuissant à en imposer l'exécution, laissa traîner l'affaire en longueur; il fut amené de la sorte, à travers les phases successives par où passa la question, à la publication de la circulaire du 26 mars 1901 que nous avons mentionnée dans le précédent chapitre et d'après laquelle, on l'a vu, les produits du sol — c'est-à-dire l'unique moyen de commerce du pays — étaient exclusivement réservés aux concessionnaires, les indigènes n'en pouvant disposer qu'en faveur de ces derniers. Les « droits acquis par les tiers » et les droits des indigènes étaient jetés par-dessus bord; ceux de l'Angleterre en tant que Puissance signataire de l'Acte de Berlin étaient méconnus; et l'Acte général lui-même était violé dans un de ses principaux articles, l'article 5; aux termes duquel a toute puissance qui exerçait ou exercerait des droits de souveraineté dans les territories susvisés ne pourrait accorder ni monopole ni privilège d'aucune sorte en matière commerciale ».

On pourrait consacrer plus d'un chapitre à rappeler la série d'iniquités (1) dont nos négociants ont été les victimes de la part des représentants de groupes belges déguisés en Français patriotes, durant les deux années pendant lesquelles les sociétés concessionnaires s'étaient engagées à laisser une « entière latitude » aux maisons commerçant alors dans le pays; les protestations de nos compatriotes que les fonctionnaires français n'avaient nullement avisés d'une modification quelconque de leur locus standi, et qui continuaient à payer des droits d'importation, des patentes pour

(1) Dont l'existence ne fut connue en Angleterre qu'à la fin de l'année dernière (1901). (Note de V Auteur.)

(2) Saisie de nnarchandises anglaises sur la voie publique; perquisitions opérées dans les factoreries anglaises, fustigation de traitants indigènes anglais, etc. {Note de l'Auteur.)

leurs factoreries et leurs traitants, tandis qu'on les empêchait de viTe force, sous les yeux des mêmes fonctionnaires et avec leur assentiment tacite, d'écliang^er avec les indigènes leurs marcliandises contre les produits du sol. On pourrait y consacrer plus d'un chapitre, si l'on voulait, en outre, rappeler comme il convient les plaintes de sir Edmund Monson, notre ambassadeur à Paris; les promesses de M. Decrais qui ne furent jamais tenues; les actions en justice introduites à grands frais au Congo par nos commerçants pour c<^utester la légalité des procédés employés par les concessionnairess; la députation envoyée par neuf chambres de commerce à lord Lansdowne; l'appui donné par les tribunaux locaux aux prétentions des concessionnaires dans des jugements fondés, non sur la loi, mais sur la circulaire de mars 1901 que les juges ne pouvaient vraiment dépasser, comme l'observa le Temps (qui réclama justice pour nos commerçants avec un ou deux autres journaux français) (1); les poursuites que les concessionnaires, à la faveur de cette jurisprudence, engagèrent contre nos négociants pour achat de produits venant de leurs concessions; les lourdes amendes infligées à nos compatriotes; l'arrêt complet de leurs affaires; la saisie de leurs produits dans des ports africains et même dans un port français (2); leur départ de la colonie, qui s'accomplit présentement; les protestations nouvelles des chambres de commerce britanniques auprès du Foreign Office; enfin et surtout, l'inexprimable léthargie du gouvernement de la Grande-Bretagne (3), et,

(1) Notamment cette revue mensuelle de si grande valeur, le Bulletin du Comité de l'Afrique française, sous la plume des deux écrivains et savants si distingués qui dirigent sa politique, le comte Robert de Caix et M. Auguste Terrier. {Note de l'Auteur.)

(2) 40 tonnes d'ébône qu'une maison anglaise avait aclietécs au Congo selon les usages ordinairement suivis, et expédiées au Havre sur un navire français, furent saisies dans ce port (1902) à la requête d'une compagnie concessionnaire. Les expéditeurs ont, toutefois, à l'heure actuelle, fait lever l'embargo mis sur ce chargement. (Note de l'Auteur.)

(3) Le Foreign Office fut prévenu, dès le commencement de l'année 1898, par la chambre de commerce de Manchester, qu'il y avait lieu de redouter l'inauguration possible d'un système de monopoles territoriaux. Lord Salisbury répondit que la question recevrait « sa plus sérieuse attention »; et il admit finalement qu'en matière douanière l'Angleterre, pays de libre-échange, n'avait que des moyens « inférieurs » pour peser sur les intentions d'autres contrées; « dans le cas tout exceptionnel, ajoutait Sa Seigneurie, des concessions territoriales, nous n'avons aucun moyen de persuasion ». Et pourtant, dans la question purement douanière qui formait le principal objet de la démarche accomplie dans cette circonstance auprès de

à une ou deux exceptions près (1) l'indifférence de la presse anglaise.

La situation est aujourd'hui la suivante; nos commerçants ont été expulsés sans un sou d'indemnité de la plus grande partie du bassin de l'Ogooué, qui n'est pas soumis à l'application des actes de Berlin et de Bruxelles, car il est en dehors du bassin conventionnel du Congo. Dans cette dernière zone, oii, comme dans l'Ogooué, nos négociants sont établis depuis vingt ans, oii le droit qu'ils ont de commercer librement avec les indigènes est solennellement garanti par les traités internationaux, des sujets britanniques sont chassés, non seulement sans compensation, mais encore avec des outrages et des insultes et après avoir subi des pertes considérables; les relations commerciales qu'ils ont établies sont perdues, les stations commerciales qu'ils ont créées sont abandonnées et ils se trouvent eux-mêmes arbitrairement contraints de s'éloigner de régions dans lesquelles on les a vus à l'œuvre depuis si longtemps (2) !

C'est un épisode honteux, déshonorant. Mais s'il est vrai que le bien peut naître du mal, on peut espérer encore que le traitement — qu'on ne saurait, quand on en connaît les détails apprécier en langage parlementaire — infligé à des commerçants britanniques au Congo français contribuera à affranchir du joug belge les populations de l'Etat indépendant. On peut croire que ces procédés susciteront entre les Puissances un accord international qui les obligera mutuellement à pratiquer envers les indigènes une politique pleine de raison, de bon sens, et d'équité, et qui permettra d'ouvrir au libre commerce de toutes les nations la vaste zone du bassin da Congo. Le mouvement d'hostilité contre un monopole fondé sur la force en Afrique occidentale, contre le mal dont le roi Léopold a

lord Salisbury par les délégués des chambres de commerce, le premier ministre put arriver à ses fins, simplement par persuasion, « en pesant sur les idées de la France ». Au contraire, en ce qui touche les concessions au Congo français, question étrangère à toute considération douanière, et dans laquelle nous pouvions nous retrancher sur le texte d'un traité, lord Lansdowne n'a pu empêcher l'expulsion de commerçants anglais d'une zone librement ouverte au commerce internationale (Note de l'Auteur.)

(1) Le Morniny Post, le Manchester Guardian, le Liverpool Daihj Post, le West A/rica. {Note de l'Auteur.)

(2) Les négociants allemands, désespérant d'obtenir même la plus élémentaire justice, ont évacué le pays. Nos commerçants ont jugé plus noble de lutter en faveur de leurs droits, garantis par une convention internationale. {Note de l'Auteur.)

jeté la semence, contre les folies et les horreurs que ce mal a fait naître, s'accentue rapidement. L'expulsion de sujets britanniques au Congo français constituera peut-être le levier qui renversera le monument de fraude, de cupidité, et de cruauté, édifié par celui qui s'est appelé lui-même le a régénérateur » de l'Afrique. Et la raison, la voici.

Le gouvernement britannique est, depuis plusieurs années, sollicité d'intervenir, au point de vue des droits de l'bumanité, dans l'administration de l'Etat du Congo. Le gouvernement de l'Allemagne, celui des EtatsTJnis et celui de la Erance, ont été de même pressentis. Aucun d'eux n'a pris encore dans ce sens de résolutions précises. Les raisons principales dont l'Angleterre, la France et l'Allemagne ont à tenir compte sont probablement au nombre de trois. La première doit se rattacber aux rivalités internationales dont le partage de l'Afrique a été l'occasion et aux ambitions politiques que ces rivalités ont fait naître. Grâce à un concours de circonstances dont le roi Léopold s'est assuré tout l'avantage, le souverain de l'Etat du Congo a pu nouer des intrigues avec la Erance contre l'Angleterre (1892-94), avec l'Angleterre contre la Eranoe (1894), avec la Erance contre l'Angleterre (1897-99). Quand l'expédition du commandant Marcband — qui n'aurait jamais atteint Eachoda sans des renforts en bommes, munitions et vivres expédiés par le cbemin de fer du Congo, à travers le territoire de l'Etat indépendant, — quand cette expédition apparut comme ayant politiquement échoué, le roi Léopold se tourna vers l'Angleterre, se montra plein de flatteries à son adresse, et tenta de l'amener à consentir à ce qu'il s'appropriât le Bahr-el-Gbazal. Avec son astuce habituelle il voulut fortifier sa situation diplomatique auprès du cabinet de Saint-James en s'assurant, sur ces entrefaites, en Afrique les avantages du îait accompli (1). Il y échoua, surtout grâce à l'initiative de la presse qui vint à dévoiler ses plans habilement dressés ; là aussi, il y aurait à raconter, diso"ns-le en passant, une petite histoire pleine d'intérêt. Après l'épisode de Eachoda, le roi Léopold fut encore pendant quelques temps favorable à la Grande-Bretagne jusqu'à ce qu'il redevînt, une fois de plus, le bon ami de la France et finalement plongeât le Congo français dans le chaos. A travers ses procédés d'honnête courtier tour à

(1) En français dans le texte anglais.

tour envers l'Angleterre et la France, il a tenté de mettre l'Allemagne dans son jeu contre la Grande-Bretagne dans différentes questions, telles que le projet de chemins de fer transafricain. Il en est de même des rivalités internationales dont l'Afrique occidentale et centrale fut le théâtre et dans lesquelles le souverain de l'Etat du Congo a tenu les rôles les plus variés. A ces rivalités, naturellement, il faut ajouter d'autres problèmes dont les mêmes Puissances ont à se préoccuper sur un champ plus vaste et qui tendent à paralyser de plus en plus toute action utile, désintéressée et concertée en vue de servir au Congo la cause de l'humanité. La seconde raison est d'ordre dynastique. Le roi Léopold est allié aux familles royales d'Angleterre et d'Allemagne. Ceux-là seuls qui sont dans le secret des cours savent dans quelle mesure le souverain de l'Etat du Congo a profité de ces relations de famille, si utiles à ses intérêts. Il y a trouvé, c'est indéniable, l'appui le plus important. La troisième raison, c'est l'auréole factice d'impeccabllité dont l'Etat du Congo s'entoure et par laquelle on égare l'opinion publique depuis des années, en ayant l'heureuse adresse d'imputer à des subalternes isolés la responsabilité d'abus d'une gravité peu commune; c'est là un procédé qu'on emploie de plus en plus et qui réussit toujours. Voilà les raisons — il y en a d'autres sans doute et deux d'entre elles nous arrêteront dans le prochain chapitre — qui ont principalement contribué à empêcher les Puissances d'accomplir leur devoir sous l'empire de l'Acte de Berlin, en agissant au noin des ■princi'pcs humanitaires.

Aujourd'hui le problème congolais se présente sous un aspect différent. Jusqu'à présent l'affaire Stokes (1) a seule apporté ce qu'on pourrait appeler une cause matéi-ielle de plainte contre l'Etat du Congo. L'effet de cet attentat se trouva atténué par de nouvelles rivalités internationales qui se produisirent peu après; la désignation du major Lothaire, qui fut postérieurement choisi comme administrateur-directeur en Afrique d'une des a compagnies » dont l'Etat a la moitié des actions et dont le roi Léopokl nomme les agents, n'exerça pas elle-même l'influence que, dans

(I) A laquelle nous devons ajouter maintenant l'affaire Uabinek qui la rappelle quelque peu. Il s'agit d'un sujet autrichien (jue l'Etat du Congo a lait arrêter dans la région du Katanga et dont il s'est finalement débarrassé dans des circonstances analogues, en quelque mesure, à celles où s'est trouvé M. Stokes. {Note de l'Auteur.)

d'autres circonstances, elle aurait eue certainement. Mais, depuis, l'horizon s'est éclairci. On a fini de se disputer l'Afrique. Les Puissances commencent à songer sérieusement aux immenses problèmes en face desquels elles se trouvent dans la zone tropicale de l'Ouest africain. Et c'est précisément à ce tournant où se trouvait la politique européenne en Afrique occidentale qu'est apparu le côté purement matériel de la question. L'Angleterre et l'Allemagne ont, l'une et l'autre, à leurs points de vue respectifs, été durement punies de leur indifférence passée dans les violations répétées de l'Acte de Berlin commises par l'Etat du Congo. L'Allemagne a vu son commerce de l'ivoiie disparaître en Afrique orientale; ses protégés indigènes étaient chassés du territoire de l'Etat indépendant, et ne pouvaient acheter de l'ivoire ou d'autres produits aux noirs habitant au delà de la frontière germano-belge, car, selon les lois du Congo, tous les produits forestiers, végétaux ou animaux, pour peu qu'ils aient quelque valeur intrinsèque, appartiennent non pas à l'indigène maître de la forêt et dont l'Etat ne reconnaît pas le droit de propriété, mais à l'Etat lui-même. L'Angleterre a vu ses commerçants chassés du Congo français par suite d'une extension du système de monopoles territoriaux que l'Etat du Congo avait inauguré en 1892 et qui comportait des droits exclusifs sur les produits du sol. La théorie belge s'est fortifiée, grâce au non possumtis des nations européennes. Le cancer afiicain a attaqué les deux rives du Congo, et, partout oii se répand le mal cruel, disparaissent, pour le blanc comme pour le noir, l'indépendance de chacun, les facilités offertes aux transactions de tous, la liberté commerciale.

Le système belge pour le développement de la zone tropicale de l'Ouest africain se trouve aujourd'hui, et depuis peu de temps, se présenter sous un autre aspect. Ce n'est plus maintenant qu'un moyen de s'assurer des dividendes et d'asservir les populations indigènes. Il apparaît actuellement comme une menace envers tous les intérêts légitimes de l'Europe en Afrique occidentale. Ce que l'Angleterre et l'Allemagne pouvaient se refuser à accomplir s'il s'agissait seulement de considérations humanitaires, elles ne sauraient y demeurer plus longtemps étrangères, alors que leurs intérêts en Afrique sont directement menacés. Los tentacules de la pieuvre belge s'étendent de plus en plus loin : le Congo français, Femando Po, le territoire de la Muny, le Daliomey, la Côte d'Ivoire et le sud-ouest de l'Abyssinie sont également, soit menacés, soit

atteints par les enlacements perfides qui apportent la mort et la désolation aux indigènes de l'Afrique (1), La façon dont nos commerçants ont été traités au Congo français a renforcé et appuyé de nouveaux motifs le désir qu'a le public de voir appeler l'Etat du Congo à la barre des Puissances; car si l'expulsion de sujets britanniques d'une région déclarée solennellement ouverte au commerce de toutes les nations exige une action particulière de la part du gouvernement anglais sous la forme d'une demande d'arbitrage, oe qui, j'ai des raisons de le croire, a été fait, il reste une question plus large, celle de la violation de l'Acte de Berlin par l'Etat du Congo, auteur du nouvel esclavagisme africain. L'arbre est pourri, et, quoi qu'on puisse attendre d'une nouvelle pousse, il faut, pour que le mal disparaisse à jamais, arracher l'arbre et le détruire. Tout ce qu'on peut attendre de l'initiative européenne dans la zone tropicale de l'Ouest africain, sa raison d'être, son avenir tout entier, dépendent de cette question. Si les gouvernements hésitent encore à agir, le peuple, lui, est impatient.

Les journaux bien informés d'Angleterre et d'Alkmagne sont unanimes pour inviter les gouvernements de ces deux paj^s à combiner leurs efforts en vue de l'abolition du régime des monopoles en Afrique occidentale et là surtout où il a pris naissance, dans l'Etat du Congo. La Société colorriale allemande, qui compte 32,000 membres, a tenu dans ce but deux grandes réunions et a adopté les motions les plus chaleureuses ; elle emploie en même temps son énorme influence pour obtenir qu'au Cameroun, dans les deux concessions obtenues à l'époque où le système fut mis en pratique au Congo français et par les mêmes moyens, le commerce ne subisse aucune restriction et l'indigène demeure libre de vendre ses produits à qui bon lui semblera (2). A ce point de vue, l'Allemagne

(1) Il y a quelque temps, le députe qui représentait alors le Sénégal au Parlement français, prenant la parole à Saint-Louis devant ses électeurs, les avertissait que le plus grand péril dont fût menacé leur arriérc-pav», le Soudan, venait du roi Léopold do Belgique et de sa bnmle monopoliste. [Note de l'Auteur.)

(2) Au grand « congrès colonial » tenu cà lîcrlin le 11 octobre, M. Vohsen, consul, déposa une motion votée à l'unanimité, et invitant les Puissances à se préoccuper de la revision de l'Acte de Berlin. M. Vohsen dit : « L'Etat du Congo, out le premier, jmis récemment la France, dans sa colonie du Congo, ont méconnu les principes posés dans l'Acte de Berlin.... » Eu visant l'ICtat indépendant il poursuivit : « Tous les pays que l'on j/résente comme » non occupés par les <> indigènes » et qui sont situés dans la zone du commerce libre, furent, à partir de

fait de son mieux pour réparer une erreur initiale, commise sur la foi de renseignements inexacts, et dont on aperçoit maintenant toutes les conséquences. En Angleterre, nous rencontrons une heureuse alliance de philanthropie toute instinctive, de science acquise, et de sens commercial, unis dans un but commun ; et grâce à ces sentiments aucune question ne parut jamais, dans les choses africaines, mêler aussi étroitement la morale et l'intérêt pratique (1). Si la pi^esse britannique, dans sa généralité, reste encore arrière, il suffit de rappeler que l'Angleterre vient à peine d'en finir avec une lutte terrible qui absorbe depuis trois ans toutes les forces du pays. En vérité, si l'on tient compte des circonstances, nous devrions peut-être montrer quelque gratitude pour l'intérêt dont la presse a fait preuve dans cette question quoiqu'on puisse observer, en ce qui concerne spécialement la manière dont nos commerçants sont traités au Congo français, qu'elle a manqué singulièrement de clairvoyance. Aux Etats-17nis, il semble qu'on commence à comprendre la responsabilité spéciale encourue par l'Amérique, qui fut la première à reconnaître l'existence comme gouvernement régulier de l'Association internationale africaine, depuis l'Etat du Congo ; maintenant que la politique de l'Etat est mieux connue, les Américains éclairés doivent sentir tout le poids de cette responsabilité et pour diverses raisons ne sauraient se désintéresser des

juillet 1885, déclarés la propriété de l'Etat; en 1892, on frappa de lourdes taxes le commerce du caoutchouc, qui fut entièrement prohibé dans certaines parties du bassin conventionnel. La conséquence, ce fut, en fait, la suppression de la liberté du commerce et des transactions garantie par l'Acte de Berlin. La première condition du maintien de cette liberté, c'est de laisser aux indigènes le droit de disposer des produits naturels du sol et des produits de leur chasse. C'est ce qui existait, avant l'Acte de Berlin, dans toutes les colonies françaises, anglaises et allemandes de l'Afrique occidentale, et c'est ce qui y existe encore, à l'exception des territoires de l'Ltat du Corgo et du Congo français, les pays mêmes directement visés, il est curieux de le constater, par les articles 1""" et 5 de l'Acte général. » (Note de V Auteur.)

(1) Parmi les personnalités qui favorisèrent la réunion de Mansion House le 15 mai 1002 (réunion qui eut lieu sous les auspices de la Société de protection des aborigènes), il faut citer M. John Morley, sir J.Kennwa}^ le comte Spencer, le marquis de Ilipon, lord Avebury M. Lecky, M. P., sir lùhvard Clarke.K. C.,sirW. Bramptoa Gurdon M. P. K. C. Aï. G., sir Charles Dilke, M. P., sir Mark. J. Stewart, M. P., M. James Brycc, M. P., M. W. S. Robson, M. P., et d'autres hommes politiques appartenant à l'un et l'autre partis. Cinq chambres de commerce, la Société africaine et la Société coloniale allemande étaient représentées; le D' Alfred Zimmermann, attache' à l'ambassade d'Allemagne à Londres, assistait également à la séance. [Note de l Auteur.)

affaires de l'Ouest africain. Aussi le Président Eoosevelt a-t-il été invité à s'associer à d'autres Puissances signataires de l'Acte de Berlin pour provoquer la convocation d'une nouvelle conférence. Il faut espérer que cet appel sera entendu. La situation de l'Amérique est telle que les Etats-Unis peuvent agir en cette circonstance sans être soupçonnés de calculs intéressés, et l'importance de son appui moral dans cette conjoncture ne peut être trop appréciée. En France, on peut affirmer avec certitude que l'élite (1) des fonctionnaires de l'Afrique occidentale est entièrement hostile au système des monopoles (2), que les sociétés commerciales les plus puissantes y sont profondément, passionnément opposées, et que, sauf de rares 'exceptions, les écrivains les mieux renseignés sur les choses de l'Ouest africain, et les explorateurs de ces régions (M. Chevalier par exemple) n'y sont rien moins que favorables. Comment dès lors pouvons-nous expliquer ce qui s'est passé ? Très facilement, je crois. Une lourde faute a été commise. Presque partout en France, sinon toujours en public, on le reconnaît maintenant. !Mais le gouvernement français se refuse à l'admettre, et le cas des négociants anglais accentue la difficulté. Tout gouvernement de la France craint qu'on ne lui reproche à grands cris sa trop grande amitié pour les Anglais, et nul ne sait mieux que lord Lansdowne combien ce sentiment a toujours entravé la politique des hommes d'Etat français. L'influence dont disposent les concessionnaires est toujours puissante. Ils ont encore pour eux la majorité des journaux coloniaux français — et cela pour des raisons qu'il est facile de découvrir» Et l'influence personnelle du roi Léopold dans les sphères gouvernementales est toujours considérable, tout diplomate le sait en Europe ; il ne néglige, du reste, aucune occasion de fortifier cette influence, témoin par exemple l'envoi au président Loubet, à son retour de Russie, de félicitations spéciales pour son heureux voyage. La vérité, c'est que le gouvernement français marc^ue un temps. Les quelques mois qui vont

(1) En français dans le texte anglais.

(2^ Les vues de M. Binger sont bien connues. M. Couslurier, gouverneur de la Guinée française, dans son rapport sur cette colonie pour l'année VjO\, ne cache pas son hostilité envers les méthodes que les Belges appliquent dans l'Etat du Congo à la récolte du caoutchouc.

L'aulcur pourrait produire des documents attestant que cette opinion se trouve partagée par d'autres fonctionnaires français bien connus de l'Afrique occidentale. (Note de V Auteur.)

suivre seront décisifs clans l'histoire de cet essai du système des concessions. Les concessionnaires feront un suprême effort pour justifier leur existence et pour forcer le gouvernement à mettre sur pied toute une armée au Congo afin d'obliger les indigènes à récolter du caoutchouc. S'ils n'y réussissent pas, il se peut que le gouvernement se mette doucement à leur rappeler qu'ils n'ont observé aucune des clauses du cahier des charges (1), et si l'Angleterre et l'Allemagne parviennent à conclure une entente définitive entre elles et les Etats-Unis, la France sera trop heureuse de trouver dans la réunion d'une conférence le meilleur moyen de sortir de Vim^^asse (2) ovi ses prétendus amis les Belges l'ont entraînée.

11 se peut que ces prévisions pèchent par excès d'optimisme ; tout au moins, il n'est que trop visible que les partisans des monopoles sont très forts et qu'ils disposent largement de la fortune et de l'influence. En attendant, tous ceux qui voient dans le maintien et le développement de la méthode belge en Afrique un mal contagieux prêt à se propager partout oii il peut pénétrer, et qui sont d'avis de le combattre sans trêve ni repos, ceux-là ne sauraient mieux faire ce qu'ils croient être leur devoir qu'en répandant, de plus en plus, la lumière sur les procédés de l'Etat du Congo.

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