QUELQUES REFORMES NECESSAIRES
« C'est également un fait bien connu que ce système reposant sur les personnes, SI bon soit-il, est rempli des pires abus au point de vue politique. Les administrateurs et ceux qui les dirigent ont leurs préférences et l'on voit des chefs indigènes contrecarrés dans leur pouvoir, leur autorité, leur dignité, parce qu'ils se refusent à rendre hommage à leurs vues. La consé(j[uence, c'est qu'un administrateur, après avoir, en apparence, exercé ses fonctions avec succès, a d'ordinaire sa retraite suivie promptement par des désordres pires et des guerres plus acharnées qu'on n'en connaissait avant lui. C'est l'iiistoire de tous les systèmes de faiblesse et de despotisme, sans racines dans le pays ou parmi les populations qu'il y a lieu de gouverner ou de dominer. » — « Les colonies anglaises de la Couronne » (chapitre vi, We-s( Africa), par C. S. Salmon, ancien secrétaire colonial et.administrateur de la Côte d'Or, etc.
a Les habitants du pays et l'ensemble des commerçants qui paient la totalité des revenus n'ont aucune voix dans le gouvernement de leurs colonies et dans l'emploi de ces revenus, et sincèrement j'espère que le jour n'est pas loin où tous les Africains se lèveront pour protester contre ce système de gouvernement dit des colonies de la Couronne. » ^L Arthur Hutton, président de la section africaine de la Chambre de commerce de Manchester (Ex-trait d'un discours prononce).
On concédera, je pense, que, malgré l'importance extraordinaire et sensationnelle des découvertes du major Eoss, à qui revient tout le mérite des nouvelles données de la science, œuvre admirable accomplie par les écoles de Liverpool et de Londres dans l'étude des maladies tropicales et de l'amélioration sanitaire à la côte occidentale, il y a peu de ckances pour les colonies anglaises de l'Ouest africain d'être avant longtemps des possessions où nos compatriotes des deux sexes puissent vivre heureux et se multiplier (1). L'hypothèse est en vérité si lointaine qu'elle ne saurait être utilement discutée. En réalité, à part l'exception des hauteurs de Fouta-Djallon, le jour où la voie ferrée de Konakry-Kouroussa les aura reliées à la côte, l'Afrique occidentale est impropre, et, selon toute vraisemblance, restera toujours impropre à la colonisation européenne. Il faut dès
(1) L'activité de l'école de médecine tropicale de Liverpool a dépassé toutes les prévisions, et l'œuvre si utile qu'elle a accomi)lic est reconnue par toutes les nations. A la brillante initiative de sir Alfred Jones, son fondateur et son président, est due la situation financière singulièrement forte oii l'école se trouve, — avec le seul concours de la bienfaisance privée. [Xoto de l'auteur.)
— allers considérer l'empire anglais de l'Onest africain non comme une colonie proprement dite, mais comme un vaste domaine situé sous les tropiques.
Ces prémisses provoquent une r[uestion, ou mieux, une série de questions. Pourquoi sommes-nous dans l'Afrique occidentale? Que comptons-nous y faire ? Quel but nous y a attirés ? Quelle grande pensée nous y maintient? La réponse n'est pas un moment douteuse. Le commerce nous a conduits en Afrique occidentale, le commerce nous y retient et nous y retiendra. C'est là le fons et origo de notre présence dans l'Ouest africain. Le jour oii il cessera d'en être ainsi, l'Afrique occidentale perdra tout intérêt pour l'Empire. Elle ne sera plus qu'un jouet coûteux et le peuple anglais est trop essentiellement pratique pour se soucier longtemps de jeux de cette sorte. Comme jDartout ailleurs^ le commerce en Afrique occidentale naît de l'offre et de la demande. Celles-ci portent sur les produits de l'Ouest africain dans les marchés du monde et inversement sur les produits de l'industrie européenne dans les marchés de l'Ouest africain. Si l'on développe en cette partie du monde la circulation d'une monnaie facilement transportable sous forme de pièces d'argent, on rendra plus aisées les transactions commerciales, on n'en fera pas di!%paraître et on n'en altérera pas le caractère fondamental. L'extei)sion de l'industrie minière dans telle ou telle partie de l'Ouest africain pourra, tant qu'elle durera, modifier dans une certaine mesure les conditions du trafic, mais le commerce restera, comme il l'a toujours été, la substance même des relations de l'Europe avec l'Afrique occidentale.
Rien n'oblige à déplorer cette constatation d'une vérité. Le commerce est le meilleur agent de la civilisation. Tout progrès dans le développement moral de l'humanité a correspondu à l'extension du commerce et à la création des voies et moyens destinés à faciliter les transactions. Les peuples les plus arriérés aujourd'hui sont, en thèse générale, ceux que leur isolement oblige à n'avoir avec le reste du monde que des relations commerciales faibles et précaires. A l'époque présente, où les nobles pensées dont s'insipirent la « philanthropie et la civilisation » servent à masquer en Afrique occidentale tant de vilenies humaines, à expliquer d'une excuse sincère ou hypocrite tout ce qu'il est pénible de constater, il n'est pas inutile peut-être de rappeler qu'on servira mieux l'intérêt des indigènes avec des choses d'une banalité courante, telles que le commerce
et l'amélioration des voies de comniimication, qu'en multipliant les efforts pour leur imposer des lois et des institutions qui leur sont étrangères, qu'en décrétant de vive force, fût-ce avec de bonnes intentions, de prétendues réformes (1). En tant que nation, nous aurions tout à gagner et rien à perdre, si nous savions reconnaître que nous avons été conduits à incorporer dans l'Empire quelques 25,000,000 d'indigènes de l'Ouest africain, non pas afin d'améliorer les voies à des théocraties sacerdotales ou pour changer la tyrannie des forts sur les faibles, mais parce que l'Afrique occidentale constituerait, selon nous, un vaste domaine oii librement et sans entrave se développerait le commerce anglais en même temps qu'un territoire immense oii so pratiquerait la culture de produits devenus pour nous une nécessité économique.
Ainsi le développement du commerce est, au premier chef, la raison d'être (2) de notre présence dans l'Afrique occidentale.
Et maintenant quels sont les principaux facteurs du commerce dans l'Afrique occidentale anglaise et comment traite-t-on sous l'administration britannique ses légitimes revendications? Tout d'abord, il est certain que les deux principaux éléments à considérer sont le négociant européen et son client, l'indigène. Le négociant paie directement, l'indigène paie indirectement les sommes perçues en vue d'assurer le traitement des fonctionnaires et de pourvoir à tous les besoins du gouvernement, et s'il est vrai, comme il n'en faut pas douter, que la charge des impôts retombe finalement sur le producteur indigène, il est également certain que, sans l'initiative du commerçant, il n'y aurait pas de revenus locaux et par suite pas de fonds budgétaires pour aider au fonctionnement de la machine administrative. Il s'ensuit, et c'est une question de simple justice, que le commerçant devrait avoir le droit de faire entendre sa voix quand il s'agit de préparer une législation qui doit avoir une
(1) Dans la remarquable allocution qu'il a prononcée à l'Institut littéraire de Lagos, — le discours le plus habile, le plus digne d'un homme d'État qui ait jamais été prononcé par un fonctionnaire de l'Afrique occidentale, — sir William Mac Grcgor disait en parlant de la prolongation du chemin de fer de Lagos : « Cette œuvre probablement n'exigerait pas des sacrifices beaucoup plus grands que n'en imposent nombre de campagnes militaires, elle apporterait le salut à bien des vies humaines toujours précieuses en assurant l'accès des pays et laisserait après elle une valeur active d'un intérêt permanent. En ceci la locomotive l'emporte sur le Maxim. » [Note de l'auteur.)
(2) En français dans le texte.
répercussion sur Torgaiiisation intérieure et par suite sur le commerce de nos possessions de l'Afrique occidentale. En dehors de cette question de justice, la prétention qu'ont les commerçants d'être représentés dans le gouvernement de notre empire Ouestafricain peut s'aider d'un grand nombre d'arguments. Les négociants sont hommes d'expérience, grâce à de longues années d'un contact effectif avec les populations de l'Afrique occidentale. A fréquenter les indigènes, ils ont acquis certaines connaissances sur leurs coutumes et leurs lois; ils ont, sur le caractère particulier de ces peuplades, leurs conceptions, leur conservatisme inné, des notions qui ne peuvent nullement être aussi complètes cliez des agents officiels dont le séjour en Afrique occidentale — interrompu, comme il l'est d'ailleurs, par de longs congés — est d'ordinaire de nature toute momentanée ou passagère; ils ont enfin le sentiment très net, fiit-il même simplement instinctif, de certains traits caractéristiques que les conceptions propres aux indigènes expliquent et c^ue le contact de ces derniers permet seul de discerner. Les commerçants sont ainsi mieux qualifiés pour prêter un concours très précieux à l'administration de l'Afrique occidentale anglaise.
Le fait est reconnu par les Français et les Allemands qui partagent avec nous l'immense zone d'influence de l'Ouest africain proprement dit. Toujours pratiques, les Allemands ont créé un Bureau d'informations (Kolonial-rath) à leur section coloniale et l'ont composé en majeure partie des personnalités dirigeantes du commerce de l'Ouest africain. Le Bureau d'informations coloniales (1) tel qu'il existe actuellement, compte parmi ses membres vingt négociants. Dans l'Afrique occidentale française, selon des bases un peu différentes, les négociants sont, en réalité, traités de même manière, et tout récemment les représentations qu'ils adressaient à M. Decrais, alors ministre français des Colonies, évitaient
(1) Cette ndmirablc institution allemande, qui a le titre de Kn'onlal Wirtscha- Jlic/tes homitee (comité d'agriculture), pourrait également être imitée avec avantage par notre gouvernement. Annexé à la société coloniale allemande, le comité d'agriculture donne son attention exclusive à l'étude des ressources économiques des possessions allemandes et publie des notices particulières sur le cacao, le caoutchouc, la gutta-percha, le colon, etc. Des spécialistes ont été envoyés par le comité dans les mers australes pour étudier la gutta-pcrcha ; au.x États-Unis, pour étudier le coton; dans l'Amérique australe et méridionale, pour étudier le cacao, etc. Le comité est, en réalité, composé d'un corps compétent d'agronomes et de botanistes à l'œuvre dans l'intérêt commun du gouvernement et du commerce. [Nota de l'auteur.)
à la Côte d'Ivoire un grand mal qui la menaçait, nons voulons parler de la cession, qu'on envisageait, à un mandataire du roi Léopold, M. Empain, d'un monopole véritable sur toutes les régions minières de cette possession; et cependant M. Empain (1) avait derrière lui les appuis les plus influents.
Le système français, bien qu'il soit loin d'être parfait, est incomparablement supérieur à tout ce que nous avons nous-mêmes. Il est quelque peu différent dans les diverses colonies, mais il est toujours en substance composé de deux organismes, l'organisme métropolitain et l'organisme actuel. Dans cette double organisation, toute colonie qui n'est pas représentée au Parlement français l'est auprès du ministère de& Colonies par un délégué qu'élit le suffrage des habitants d'origine blancbe. En Guinée française, où l'administration en vigueur est en avance sur celle de toute possession française (ou anglaise à ce même point de vue) de l'Ouest africain, un délégué, représentant les commerçants, est régulièrement élu, et actuellement c'est un négociant, M. Gaboriaud, qui, pour la défense des intérêts de la colonie, est en fonctions près le ministre des Colonies. Le point faible de cette institution, c'est que les agents de l'administration, dans cbacune de ses colonies, ont aussi bien que les commerçants le droit de prendre part à l'élection du délégué, et très souvent il arrive que les fonctionnaires sont en majorité. Dans ce dernier cas, on désigne un bomme politique français, pouvant user de son influence pour aider à l'avancement des fonctionnaires qui votent pour lui. Chaque colonie possède irn « Conseil supérieur » ou un « Conseil d'administration », composé du gouverneur, des chefs de service, et de deux commerçants au moins. Au Sénégal les conseillers négociants ont toujours joui d'un pouvoir considérable, et l'on ne prend aucune mesure qui touche aux intérêts de la colonie sans en délibérer avec les grosses maisons de Bordeaux, qui se partagent le commerce des arachides (elles l'ont euxmêmes créé), la principale industrie du Sénégal. En outre, cette colonie est particulièrement favorisée en ce qu'elle a l'avantage d'être représentée à la Chambre par un député et de posséder un conseil général qui lui soit propre, avec d'importantes attributions
th M. Empain, a rcru récemment du roi Léopold une concession immense dans la région de l'Arwimi (Ktat du Congo) se rattachant à la construction d'une voie errée jusqu'aux Grands-Lacs. {Note de l'auteur.)
financières, les commerçants — à la condition qu'ils ne se divisent pas eux-mêmes — - étant toujours en majorité dans ce conseil.
Avec nous, les choses sont toutes différentes. L'Angleterre, qui passe pour un pays où le bon sens est la vertu essentielle, refuse à ses négociants un statut bien établi dans la machine administrative de l'Afrique occidentale. On a pu dire avec exactitude que le commerçant est Vuitîandcr de l'Afrique occidentale anglaise. Il est rarement, s'il l'est jamais, consulté sur les affaires du pays, et, bien que M. Chamberlain ait, en mainte circonstance, déclaré verbalement qu'aucun acte législatif concernant les indigènes (en fait destiné à influencer la production locale ou, en d'autres termes le commerce) ne serait promulgué sans qu'au préalable on eût pris l'avis des négociants, des décrets de la plus haute importance, comportant une sorte de révolution dans notre politique traditionnelle sur la condition des natifs comme possesseurs du sol, ont été mis en vigueur dans la Nigeria du Sud, non seulement sans que les commerçants aient été consultés, mais encore sans qu'ils l'aient su autrement qu'en se référant aux ordonnances publiées dans la gazette officielle du pays. De temps en temps, — et pendant les deux dernières années en des circonstances de plus en plus fréquentes et d'un intérêt de plus en plus urgent, — les chambres de commerce de Liverpool et de Manchester qui, à elles deux, représentent la majeure partie du commerce anglais de l'Ouest africain (1), sont de leur propre initiative intervenues auprès du Colonial Office et du Foreign Office, parfois avec l'appui de quelque dix ou douze autres chambres du royaume, parlant au nom d'intérêts industriels plus ou moins directement lésés par suite de mesures spéciales. Lorsque le Foreign Office, — et je parle maintenant de circonstances récentes, — a reçu des mémoires ou accueilli les démarches de députations émanant des chambres, c'est qu'il s'agissait de questions présentant un intérêt international. Citons par exemple les tarifs différentiels frappant les marchandises anglaises dans les colonies françaises de l'Ouest africain (1898) et la violation de l'Acte de Berlin dans le bassin du Congo (1901 et 1902). Dans le premier cas, l'action des chambres réussit de façon surprenante; dans le second cas, elle n'a pas encore été suivie de succès.
(1) La Chambre de commerce de Londres s'occupe principalement — bien que non exclusivement — du commerce et des entreprises minières de la Côle d'Or. (Note de l'auteur.)
Lorsque, d'ovdinairo, on fuit uue démarche auprès du Colonial Office ou qu'on lui adresse par écrit une requête, c'est à l'occasion d'un acte législatif à élaborer ou à approuver, ou de quelque mesure de politique intérieure à l'égard d'une tribu ou d'un chef indigène. Je ne vois nulle part que le Colonial Office ait une seule fois, sur une question d'importance, consenti à adopter les vues de ceux qui, la suite l'a prouvé, ont vu plus clair que les autorités constituées et dont l'avis, s'il avait été pris, aurait empêché de commettre des fautes graves. En 1895, la Chambre de Manchester et la Chambre locale de Cape Coast étaient fermement d'avis « qu'on laissât le roi de l'Ashanti (Prempeh) conserver tous les droits qu'il exerçait alors sur son peuple », mais qu'un résident anglais fût institué près de lui, car c'était là le meilleur moyen d'assurer une paix durable avec ses sujets, qui, s'ils avaient des torts, — avaient eu aussi — c'est la vérité historique, — des motifs légitmies de plaintes, en diverses circonstances, vis-à-vis des autorités britanniques. Prempeh, cependant, fut arrêté et déporté, et dès lors les Ashantis n'ont jamais cessé de conspirer contre les Anglais jusqu'à ce que leur irritation, enflammée par les procédés peu judicieux du gouverneur Hodgson, eût éclaté une fois de plus et provoqué la dernière expédition, qui devait coûter beaucoup de sang et beaucoup d'argent.
Mais ce qui montre de la façon la plus lumineuse quelle est la valeur de l'expérience acquise par les commerçants et quelle est la fatuité de ceux qui rejettent avec légèreté leurs conseils, c'est ce lamentable chapitre de l'histoire de Sierra-Leone qui a commencé le jour oii fut mise en vigueur en 1898 l'ordonnance sur la taxe des cases et qui n'est pas encore close, quoi qu'on puisse dire, dans les régions officielles, pour (iablir le contraire. Je me propose d'aborder plus loin ce sujet avec quelques détails et il suffit d'affirmer ici que les négociants se sont presque mis à genoux, pour ainsi parler, afin de détourner le Colonial Office de son projet. Ils ont complètement échoué; ils ont obtenu des assurances officielles qui se trouvaient ensuite démenties par les faits. Or, leurs prédictions, leurs avertissements se sont trouvés vérifiés à la lettre; leurs vues ont dans la suite reçu l'entière approbation du commissaire spécial qui fut plus tard envoyé par le Colonial Office pour faire une enquête sur l'origine de la rébellion. C'est parce que le Colonial Office s'est constamment refusé à suivre les conclusions du rapport de ce commissaire que notre plus ancienne possession de l'Ouest africain a été
réduito à. sa condition picsente. Son soit est devenu tel que si le tJicmJn de fer en cours de construction dans la région orientale ne modifie pas entièrement l'état actuel des affaires — et il n'y a que peu ou pas de raison de l'espérer, — Sierra-Leone, avec le régime (1) présent, et sous l'effort de la rivalité des Fiançais dans les pays voisins, est iiTémédiablement ruiné.
Is 'est-il pas temps, à cet égard, de faire au moins quelque chose pour mieux mettre l'administration de l'xVfrique occidentale anglaise en liarmonie avec les nécessités modernes, et, au moment où la situation commerciale de la Grande-Bretagne dans l'Ouest africain est partout menacée par des compétitions étrangères, n'y a-t-il pas lieu d'adopter une méthode, — en instituant ce qu'on pourrait appeler le Conseil ou le Comité consultatif de l'Ouest africain ou autrement encore, — qui permette à l'expérience acquise de ceux qui donnent au gouvernement de quoi gouverner, d'être utilisée comme une force auxiliaire pour le développement de nos intérêts généraux dans ces contrées ? Il serait facile de constituer le noyau de ce conseil ou comité consultatif.
On a dit que les commerçants ne peuvent pas se mettre d'accord entre eux. La chicane est mauvaise et l'on peut se demander si c'est de bonne foi qu'on la cherche. Sans doute, il y a des rivalités dans le commerce de l'Afrique occidentale. Dans quelle branche n'y en a-t-il pas ? Mais soutenir que les rivalités commerciales empêchent de s'entendre sur les questions qui touchent à la prospérité générale du pays, c'est se placer sur un terrain très étroit. C'est soumettre un phénomène légitime, naturel, et salutaire, à une disqualification que rien ne justifie. Oti serions-nous en Afrique occidentale aujourd'hui sans les pionniers, nos commerçants ? S'ils s'étaient conformés à la résolution officielle prise en 1865 de se i étirer de la côte, est-ce que le pavillon britannique flotterait aujourd'hui quelque part dans l'Ouest africain ailleurs qu'à Sierra-Leone ? Si les commerçants avaient été dépourvus de sens politique, s'il leur avait suffi de limiter leurs horizons à ces vues étroites mais inévitables, sur la question commerciale, qui consistent à vendre meilleur marché qu'un concurrent, est-ce que l'abandon de la Côte d'Or n'aurait pas suivi la bataille de Katamansu, est-ce que la plus riche fraction de la vallée du Niger serait aujourd'hui un protectorat anglais? Ceux
(1) En français dans le texte.
qui soutiennent que le commerçant anglais dans l'Afrique occidentale est incapable de s'élever au-dessus des raisons misérables d'un intérêt personnel n'ont qu'à se souvenir de M. Gregor Laird. Le commerçant a toujours précédé l'administrateur en Afrique occidentale. Pour lui le vieil adage doit être renversé. C'est le drapeau qui a suivi le commerce, ce n'est pas le commerce qui a suivi le drapeau (1).
On a dit aussi que les négociants ont des vues divergentes sur certains éléments de la politique dans l'Ouest africain. Mais oii peuton rencontrer une collectivité humaine où n'existent pas des opinions diverses sur tel ou tel point? Est-ce que tous les membres d'un même ministère considèrent invariablement sous le même jour une mesure qu'il s'agit d'adopter? Les modifications qu'un bill déterminé doit subir avant d'être finalement arrêté et approuvé dans son ensemble par le Cabinet ne garantissent-elles pas qu'une législation issue d'un échange d'idées entre les personnalités qualifiées, — et qui, à moins d'être dépourvues d'individualité, ne peuvent sur tous les points avoir des opinions identiques, — a d'autant mieux gagné aux retranchements et aux additions que comportait la discussion du projet? Les commerçants sont en réalité d'accord sur ce qu'ils considèrent comme constituant les principes vitaux de la politique anglaise dans l'Ouest africain, principes que l'opinion publique, mieux informée, commence enfin à juger urgent de soutenir. Il n'y a pas de divergences de vues sérieuses entre les négociants quant à la nécessité absolue de respecter la propriété indigène, le besoin de bonnes finances, quant au danger de la fréquence des opérations militaires, quant au maintien indispensable des institutions propres au paj-s. Si l'on peut leur faire un reproche, c'est de n'avoir pas suffisamment jusqu'à ce jour pesé de toute leur influence sur les gouvernements successifs. Ils ne se sont pas élevés comme ils auraient dû le faire à la hauteur de leurs devoirs et de leurs responsabilités. Ils ont laissé des francs-tireurs accomplir une besogne difficile et généralement ingrate dont ils devaient eux-mêmes faire
(1) Ce fut entièrement prâcc à l'nidc des agents de l'Association africaine que les populations du Delta du Niger furent amenées à accepter la protection et la juridiction consulaire de la Grande-Bretagne. Les bons offices des négociants permirent aux consuls Johnston et Hewelt de remonter les cours d'eau jusqu'en des points où ils n'auraient jamais, sans être accompagnés des représentants du commerce, osé s'avancer. (Note de l'auteur.)
leur œuvre propre, celle d'appeler l'attention publique sur l'urgence des réponses dans l'Ouest africain. En des moments critiques, ils ont fléchi les genoux, ont craint d'être importuns, alors qu'ils devaient trouver la résolution et la fermeté dans des convictions qu'ils savaient saines. Leur attitude heureusement tend à se modifier aujourd'hui, et ce changement, s'il persiste, est destiné à donner de façon durable d'excellents résultats.
Jamais, à aucune époque de l'histoire de l'Afrique occidentale anglaise, il n'a été aussi nécessaire qu'aujourd'hui de faire collaborer à l'action administrative les principaux représentants du commerce. Jamais le département responsable de l'Ouest africain ne pourrait, mieux qu'aujourd'hui, utiliser cette collaboration. Depuis que, de de toutes parts, on donne une attention croissante aux affaires: de l'Afrique occidentale à la suite du développement remarquable des relations de l'Europe avec cette région, à la suite également de l'apparition dans l'Ouest africain d'une industrie minière selon les procédés modernes, il se forme toute une armée de dangereux informateurs. Nous voyons d'anciennes erreurs s'insinuer en guise de vérités nouvelles, des conceptions fausses, déjà vieilles, retrouver un regain de vie, des théories condamnées reparaître de toutes parts pour égarer et susciter la confusion. Appels à la force, envisagés comme la solution de toutes les difficultés dont le contact avec des peuplades primitives est l'origine, dédain méprisant des lois et des coutumes indigènes, — c'est-à-dire la théorie du « nègre damné » dans son éternelle beauté, — tendances marquées à la prodigalité, insouciance des vérités économiques, et ainsi de suite, — voilà ce qu'on trouve à l'ordre du jour. Sur des erreurs grossières de géographie se greffent les notions les plus imparfaites de la condition politique et sociale des noirs, l'ignorance la plus divertissante de l'histoire et de l'expérience du passé dans tout ce qui touche à l'Ouest africain. Par une inversion des faits trop naturelle, on dénonce le sentimentalisme de ceux qui s'opposent à ce tourbillon d'erreurs et pourtant les dénonciateurs appuient leurs opinions sur des considérations de pur sentiment, — sentiment très décrié et responsable de tant d'erreurs dans l'Ouest africain, qui fait de l'indigène un être abject, bnital, paresseux et dégradé, très honoré par le don d'une bible et de vêtements, ou encore par le paiement, pour une dure journée de labeur, d'un shilling, augmenté peut-être, pour sa monnaie de poche, d'un supplément de trente centimes. Sans doute, on peut exagérer l'impor-
tance de ces appels à l'ignorance populaire; peut-être néanmoins tiennent-ils assez de place pour étouffer momentanément la voix de la raison. A force de répéter certaines choses comme un perroquet, pour peu qu'on le fasse de manière suffisamment soutenue, on arrive parfois à impressionner.
Dans de telles circonstances, le concours de tout \vn ensemble d'hommes expérimentés, très versés dans les choses de l'Afrique occidentale, en mesure de rappeler les exemples du passé, s'autorisant des intérêts qu'ils représentent et de connaissances techniques qui leur permettent de faire valoir leur compétence, apportant à la machine administrative un aliment c^ui leur donne droit au respect, devrait à coup sûr se recommander de lui-même aux autorités. Persister plus longtemps à rejeter ce concours serait également faire preuve de vues étroites et d'injustice.
Une autre question, également importante, qui se rattache à l'administration de nos possessions de l'Afrique occidentale est celle des agents de la Couronne. Essayer de définir les attributions de ces fonctionnaires serait assurément malaisé. On les trouve ici, là, partout, et leur intei*vention est la consécration suprême de l'extravagance et du gaspillage. Les agents de la Couronne constituent une anomalie qui devrait disparaître. Actuellement ils forment une sorte d'établissement intermédiaire entre le Colonial Office et les gouverneurs de l'Ouest africain ; ils ne sont qu'un obstacle réel à de bonnes finances et à la bonne marche des affaires. On pourrait remplir un volume avec les exemples de procédés extraordinaires qu'emploient les agents de la Couronne. Les pouvoirs qui leur sont conférés entravent de toutes parts les colonies de l'Afrique occidentale. On ne laisse pas ces colonies acheter les denrées et approvisionnements qui leur sont nécessaires sur le marché public. Tout doit passer par les agents de la Couronne et la conséquence naturelle, c'est que les colonies doivent payer 40 ou 50 0/0 plus cher que si on leur permettait de provoquer directement des offres. Voyez de quelle manière leurs chemins de fer ont été et sont construits.
La construction est, en apparence, exclusivement confiée, sous lu direction d'agents de ]a Couronne, à une société particulière, société qui, autant qu'on peut le savoir, n'était guère préparée à ce genre d'entreprises avant de retomber sur ses pieds, pour ainsi dire, en Afrique occidentale.
La même société détient les fonctions, d' « ingénieurs conseils » auprès du Colonial Office. Assurément il est anormal, au seul point de vue des affaires, que les mêmes personnes attachées comme ingénieurs conseils auprès d'un département ministériel appelé à s'occuper de l'Ouest africain, soient en même temps, à l'iieure actuelle, chargées de la construction des chemins de fer en Afrique occidentale. Il y a incompatibilité entre les deux rôles. Des ingénieurs conseils, on peut le concevoir, devraient donner des consultations et se prononcer comme arbitres. On devrait par contre soumettre tous les marchés au système de la concurrence et de l'adjudication publique. L'impression qui prévaut au contraire actuellement, un peu partout, c'est que la construction de ces chemins de fer a coûté beaucoup de temps et beaucoup d'argent. Le chemin de fer de la Côte d'Or fut commencé en février 1898; on estime dans les sphères officielles qu'il atteindra Kumassi au commencement de 1904. En adoptant cette prévision la construction de cette ligne aura pris six années, soit 28 milles par an — la distance de vSekondi à Kumasi étant de 169 milles l/-t.
Il est encore trop tôt pour indiquer exactement ce que, par mille, la ligne aura coûté. Les estimations officielles, nous le savons, ne sont pas toujours irréprochables. Dans ce cas, elles sont elles-mêmes très élevées, soit £ 8,000 par mille pour la section Sekondi-Tark-wa, et £ 6, '300 par mille pour la section Tarkwa-Kumasii.
Le mécontentement que soulève le système présentement suivi (soit la construction de chemins de fer laissée au bon plaisir du ministère ou, plus exactement, à celui des agents de la Couronne) n'est pas limité aux commerçants, aux directeurs d'entreprises minières et autres contribuables des colonies de l'Ouest africain. Il a gagné des fonctionnaires compétents et d'un rang très élevé. Je ne puis que reproduire les observations suivantes de sir William Mac Gregor, présentées à l'occasion d'une visite à la Chambre de commerce de Manchester en 1900, et en réponse à cette question de M. Arthur Hutton (1) : « De ce que vous avez vu, concluez-vous qu'il eût été préférable de la faire (la construction du chemin de fer) par adjudication? »
Sir William Mac Gregor : « Je pense actuelleinent — et je l'ai dit au sccréire d'État — qu'on aurait conservé vivants bien cks m;illiourenx qui pourrissent
(1) Président de la section africaine. [Note de l'auteur.)
actuellement dans leurs tombes, si l'on avait soustrait la construction au contrôle des agents de la Couronne (1). »
On estime, d'après des bases sérieuses, que le ckemin de fer de Lagos, commencé en 1896, aura coûté £ 10,000 (2) par mille au moment où ses 125 premiers milles se trouvent en état d'être exploités — chiffre énorme.
Les agents de la Couronne, par l'intermédiaire de qui la colonie s'est procuré des fonds^ exigent 5 0/0 d'intérêt, alors qu'avec les garanties présentées il leur est facile de les obtenir, et que sans doute ils les obtiennent du Trésor à 3 0/0. Pourquoi imposer à la colonie une charge supplémentaire de 2 0/0 (3) en arrivant ainsi, cette année même, à élever jusqu'au chiffre considérable de 54,000 livres, soit 22 0/0 des recettes totales du budget le montant des sommes à rembourser pour la construction du chemin de fer (4).
Pourquoi constamment transformer en fournisseurs les agents de la Couronne? Les retards qu'impose ce système ridicule ne sont que d'importance secondaire par rapport au gaspillage de fonds publics qu'il entraîne. Les agents de la Couronne semblent croire qu'ils en savent davantage sur les besoins matériels des colonies que les fonctionnaires en service dans ces colonies elles-mêmes. On m'en a cité récemment deux exemples qui donneraient à rire si les faits n'étaient malheureusement aussi contraires à la marche des affaires. Une colonie de l'Ouest africain demandait une locomotive de deux tonnes pour un chemin de fer à voie légère et de peu d'étendue. La demande fut régulièrement présentée. Après des mois d'attente, une locomotive de huit tonnes fut envoyée, trop lourde natu-
(1) Rapport de la Chambre de commerce de Manchester de 1900. (Note de V auteur.)
(2) Les évaluations de M. Shelford sont de £ 7,000 par mille. Mais ce calcul ne correspond pas à la dépense. Il ne tient pas compte du prix des ponts entre l'île de Lagos et la terre ferme, qui se rattachent pleinement à. l'exécution du chemin de fer. En mars de cette année (1902) la colonie avait déjà dépensé son emprunt de £ 1,053,700, ce qui met le prix de revient à £ 8,430 par mille. Mais bien que la ligne ait atteint son terminus actuel, elle n'est pas encore terminée, à vrai dire. Va\ mars (1902), sir W. Mac-Gregor envisageait une dépense supplémentaire de £ 60,000 et ajoutait : « Il est probable que ce ne sera pas suffisant. » Dans la même circonstance le gouverneur examinant la situation de la colonie disait qu'une des deux principales causes d'anxiété était « la difficulté, révélée par l'expérience, d'assurer la mise en exploitation du chemin de fer. [Note de l'auteur.)
(3) La Guinée française a emprunté 480000 livres au taux de 1,10 pour cent et de 4 pour cent respectivement. [Note de l'auteur.)
(i) M s. 8 d, par tcte pour la population totale du territoire. (Note de l'auteur.)
rellement pour les rails destinés ù la supporter. Elle ne put recevoir aucune utilisation. De même, on avait fait établir, par les agents locaux dûment qualifiés, un projet de construction d'un pont. Un devis fut dressé, les plans et tout l'ensemble du dossier furent régulièrement constitués. Le pont fut réclamé d'urgence. Des mois s'écoulèrent; puis les agents de la Couronne, qui ignoraient tout de l'état du pays, au lieu d'envoyer les matériaux, adressèrent un contre-projet entièrement différent, de beaucoup plus compliqué, de beaucoup plus coûteux, et ne répondant en rien aux nécessités locales (1). La colonie attend encore son pont. Qu'on veuille le reconnaître ou non — et dans bien des cas naturellement il est manifeste ([u'on s'y refusera — les agents de la Couronne, je ne puis que le répéter, sont considérés dans les cercles officiels et commerciaux de l'Ouest africain, comme un mal sans compensation et comme un obstacle au progrès.
Ainsi on peut résumer de la manière suivante ce que réclame la situation présente de l'Afrique occidentale anglaise : 1° un conseil ou comité consultatif oii les commerçants seront largement représentés (2) ; 2° un contrôle rigoureux de l'élément militaire, des expéditions répressives plus rares, plus de tact et de patience dans les rapports avec les indigènes, les fonctionnaires qui, dans leur gestion, évitent l'emploi de la force, devant être considérés comme méritant, avant les autres, d'être avancés ; 3° l'économie dans l'admimstration ; 4" les finances passées très sévèrement au crible ; 5° la suppression des agents de la Couronne ; 6° le recours à l'adjudication pour toute
(1) Un autre incident de ce genre est cité par sir W. Mac Gregor dans un de ses discours devant le conseil législatif. On avait adressé des plans en vue de l'installation d'un sei'vice de transports à vapeur ou, à défaut, d'un tramway. Les plans furent rejetés par les « ingénieurs conseils ». Le gouverneur fît ironiquement cette observation : « Il est douteux qu'un projet, dont l'exécution représente une dépense inférieure .-'i 100,000 livres, soit jamais approuvé par les ingénieurs. » {Note deVauteur.)
(2) Trois mois après la publication de cet ouvrage, M. Chamberlain (21 mars 1903) a fait savoir aux Chambres de commerce de Manchester et deLivcrpool — qui concentrent entre elles les intérêts anglais dans l'Ouest africain — qu'à l'avenir elles pourraient correspondre directement avec les gouverneurs des possessions de l'Ouest africain; et que des instructions avaient été données par le Colonial Office à ces gouverneurs pour éviter la promulgation, dans les mêmes colonies, de toute législation affectant les intérêts commerciaux, avant que les Chambres aient eu l'occasion d'exprimer sur celle-ci leur opinion. Cette concession est considérée comme une tendance à entrer dans la voie de la réforme suggérée par le présent ouvrage, quant à la création d'un comité consultatif. [Note noucelle de l'autp.nr.)
entreprise de travaux publics ; 7° l'aniélioratiou de Tétat sanitaire ; 8° l'étude scientifique des peuplades indigènes, de leurs coutumes et de leurs langues; 9° l'étude scientifique des produits naturels et l'amélioration des industries indigènes ; 10° le maintien et non la suppression des institutions indigènes, le pouvoir des chefs soutenu et fortifié, l'absence de toute intervention dans l'esclavage domestique chez les peuplades protégées, le respect de la propriété foncière indigène; 11° l'établissement d'un service civil (Civil Service) sur le modèle de celui des Indes ; 12° un gouverneur général civil.