‹ Problèmes de l'Ouest africainChapitre 6 sur 35 · LA DÉCOUVERTE DE LA NIGERIA SEPTENTRIONALE · texte numérisé non relu

LA DÉCOUVERTE DE LA NIGERIA SEPTENTRIONALE

Le XIX® siècle aura pour toujours été rendu mémorable par l'exploration de l'intérieur du continent africain. Il est difficile de s'imaginer, quand on voit mentionner dans les journaux les vapeurs naviguant sur le Tanganyika, les navires de haute mer, de 4,000 tonneaux, traçant leur sillon dans les eaux brunes du bas Congo, les canonnières parcourant le Niger, les chemins de fer perçant les déserts du Soudan oriental comme les forêts de l'Equatoria, les télégraphes s'étendant en un réseau de lignes sur le Soudan occidental et à travers les grands lacs du centre, — il semble difficile, dis-je, en lisant de telles choses, de se rappeler qu'à la fin du xviii^ siècle l'intérieur de l'Afrique, à tous égards, était une case vide, un blanc sur la carte, et que, même dans les souvenirs de la plupart d'entre nous, l'étendue de nos connaissances géographiques sur d'immenses régions bien des fois plus vastes que la Russie d'Europe n'avait fait aucun progrès depuis l'époque d'Hérodote et de Pline. Quelle œuvre colossale ce fut que la solution de tant d'énigmes demeurées inintelligibles pour le monde pendant des siècles et des siècU s ! Quels prodiges de labeur, do courage, d'oubli de soi-même ont été nécessaires pour triompher des obstacles que la nature et l'homme avaient réunis pour arrêter les premiers pion-

niers des découvertes africaines ! Combien de brillantes existences ont été immolées sur l'autel du Moloeb africain 1

Malgré le remarquable progrès de la science médicale et de l'hygiène, malgré la puissance du fusil moderne comme arme de défense contre les attaques des hommes et des animaux, les difficultés de voyage en Afrique sont à l'heure actuelle suffisamment grandes. Les maladies mortelles menacent de toutes parts le voyageur, qui toujours est exposé à une fin soudaine et violente. Mais ces difficultés pèsent peu dans la balance en comparaison des souff lances et des privations que les premiers explorateurs de l'Afrique inconnue durent supporter. Songez à Mungo-Park, et représentezvous la situation d'un Européen isolé, errant à travers l'Afrique occidentale en habit bleu de gros drap, à boutons dorés, conservant ses précieuses notes dans la coiffe d'un chapeau haut de forme, frappé à coups de pied et à coups de poing, couvert de crachats, traité de façon blessante et méprisante, soumis à tous les outrages possibles, plusieurs fois emmené en esclavage, exposé pendant des heures de suite à un soleil brûlant, et sans eau, souvent sur le point de mourir de faim, torturé par la maladie et se trouvant en si misérable état dans diverses circonstances que la mort lui eût été salutaire — et cependant triomphant de toutes les difficultés pour revenir dans sa patrie, avec ses notes et tout ce qu'il possédait. Les tentatives de Park reviennent naturellement à l'esprit quand ou s'occupe de la question que l'on propose de traiter dans ce chapitre, car ce fut Park qui en réalité découvrit le jS^iger, déjà connu vaguement des anciens ainsi que des Arabes (qui cependant lui attribuaient à tort une direction plus à l'ouest et l'identifiaient avec le Nil) (1), et ce fut lui qui ouvrit la série i^'marquable de ces explorations, finalement couronnée par les succès de Lander.

En 1805, Park repartit, entreprenant ce second voyage qui devait lui être funeste, avec la ferme conviction qu'il allait pouvoir prouver au monde l'exactitude de sa théorie sur l'identité du Niger et du Congo. Les péripéties de cet émouvant voyage sont connues de tous ceux qui s'occupent de l'Afrique. Après avoir surmonté d'invraisemblables difficultés, Park réussit à descendre Je Niger jusqu'à

(1) Cette opinion était partagée, il est assez intéressant de le constater, par les habitants du bassin mémo du Niger encore à l'époque de Clapperton, comme en témoigne la carte du sultan Bello. qu'établit Clapperton à la demande de ce dernier et que nous mentionnons plus loin. {Note de V Auteur.)

Boussa.. Là, sur le point d'arriver au terme de ses ambitions, il périt, victime d'une fatalité cruelle, qui jeta son embarcation sur ces rochers perfides, célèbres depuis pour avoir été presque, entre deux nations chrétiennes, l'occasion d'hostilités. Il y a des côtés du caractère de Park qui laissent place à la critique, mais ses défauts se perdent dans l'étendue de son courage, dans son indomptable volonté, et dans l'optimisme infaillible avec lequel il poursuivait sa tâche, sans se laisser abattre par l'insuccès et démoraliser par le malheur. Comme exemple de ténacité humaine et de force d'âme poussée à ses plus hautes limites, Park probablement est sans rival parmi les explorateurs af ricainsi.

La fin tragique de Park accrut chez les Anglais le désir de voir pénétrer le mystère dont le cours du Niger demeurait enveloppé, et en 1816 le gouvernement britannique organisa dans ce but une seconde expédition, fortement constituée. Un détachement, sous la direction du capitaine Tuckey, remonta le Congo ; un autre, sous les ordres du major Peddie, entreprit de parvenir au Niger par une route située plus au sud que celle de Park, les deux parties de l'expédition devant, pensait-on, se réunir finalement en un point C[uelconque de l'Afrique centrale. Ce que ce projet avait de fantastique n'a pas besoin d'être mis en évidence, mais on doit se rappeler qu'à cette époque, dans les milieux compétents, on était d'accord pour se montrer favorable à la thèse de Park sur l'identité du Niger et du Congo. L'expédition échoua complètement. Le détachement envoyé vers le Niger excita le mécontentement des indigènes et dut revenir en arrière après avoir perdu son chef. Le capitaine Tuckey remonta le Congo jusqu'aux premières chutes, qui avaient arrêté les Portugais depuis 200 ans; puis, abandonnant les rives du fleuve, il se dirigea vers le nord, par ce qui était alors devenu la route des caravanes, jusqu'au haut Congo, smr le parcours actuel de la ligne Matadi-Stanleypool, construite par le colonel Thys. Il réussit à atteindre le haut Congo dans le voisinage de la moderne Léopoldville, mais les fatigues de la marche à travers les terres avaient durement éprouvé ses compagnons. La maladie survint, et finalement l'expédition dut revenir à la côte après avoir perdu 75 0/0 de ses membres européens. Depuis on fit plusieurs autres tentatives de moindre importance. Toutes se terminèrent par des désastres et il sembla, pour ainsi dire, que le continent noir refusait de révéler ses secrets. Mais les Anglais ne s'avouèrent pas vaincus.

La route de l'ouest fut considérée pendant un certain temps comme impraticable ; toutefois, ce qu'il était impossible d'accomplir par l'ouest pouvait s'aclieTer peut-être par le nord. En réalité, il fallait alors affronter et traverser le désert. Mais ce que les Phéniciens et les Eomains avaient osé faire, un Anglais à coup sûr était, à son tour, en mesure de le tenter. Le désert n'avait pas arrêté les sectateurs de Mahomet et de longues caravanes, sous la conduite de négociants tripolitains, chaque année traversaient ces tristes soliudes. Pourquoi quelques Anglais ne se joindraient-ils pas à l'une de ces caravanes, et, protégés par l'influence du gouvernement britannique, soutenus de l'autorité du pacha de Tripoli, ne réussiraient-ils pas à atteindre les contrées fertiles du sud d'où les riches cargaisons de plumes d'autruche, de peaux, d'ivoire, de poudre d'or et les esclaves s'acheminaient vers les ports de la côte septentrionale ?

Pendant longtemps, l'Association africaine s'était enquise des moyens de pénétrer ainsi dans l'intérieur du continent par la route du nord. Un jour l'idée fut accueillie avec faveur par les autorités et M. Lucas fut envoyé par l'association à Tripoli. Il ne fit qu'une brève exploration, mais il rapporta nombre de faits intéressants qui confirmaient la relation de Léon l'Africain sur l'existence de royaumes florissants, situés au loin vers le sud, et dans lesquels les arts et les métiers avaient atteint un haut degré de développement. Ritchie et Lyon suivirent Lucas. Lyon parvint à s'avancer jusqu'aux limites les plus méridionales du Fezzan, h l'entrée du désert (1). Il restait toutefois encore à traverser le désert lui-même et à pénétrer le mystère du Niger. Ce fut alors que le gouvernement anglais résolut de tenter un grand efPort pour résoudre le problème et ciu'il organisa une expédition, qui ne donna pas, il est vrai, tout ce qu'on pouvait en attendre, mais qui réussit néanmoins à jeter une vive lumière sur l'Afrique centrale inconnue et à découvrir au monde étonné la remarquable civilisation qui, sous l'influence des Arabes, des Berbères et des Peuls, avait pris naissance au cœur de ce noir « Soudan », la « terre des infidèles », et dans l'imagination populaire :

(1) Lyon, dans la suite, parvint à Tombouctou, en partant de Mourzouk, se trouvant ainsi le second Européen à visiter la ville mystérieuse. La question est demeurée toujours douteuse de savoir si Horncman n'a pas alors traversé le Désert et atteint le Tchad. Telle est en réalité l'opinion de Denham, mais on ne possède aucune trace du maliieureux Allemand depuis son départ de Mourzouk, près d'un quart de siècle avant que Denliam y arrivât lui-même. {Note de l'Auteur.)

« La terre de ces cannibales qui se dévorent entre eux, le pays des anthropophages, et dos hommes dont la tête est plus bas que les épaules. »

Alors entrent en scène les héros de cette étude, — trois hommes, Clapperton, Denham et Oudney, dont aucun peut-être ne se recommandait comme siîécialement désigné, comme particulièrement qualifié, pour la plupart des découvertes qui allaient être faites, mais qui, tous trois, étaient pleins de cet amour ardent de l'aventure par oii leur race s'est toujours distinguée, et qui, grâce à leurs efforts réunis, allaient permettre à l'Europe occidentale d'apprécier la situation politique et sociale de la partie la plus riche, la plus peuplée, et sans doute la plus intéressante du continent noir. Le pays que ces Anglais auront été les premiers Européens à visiter et que nous désignons maintenant sous le nom de Nigeria septentrionale aura été finalement — ce qui s'imposait avec un intérêt particulier — incorporé dans l'Empire britannique de l'ouest africain grâce à la prévoyance d'un autre Anglais, sir George Taubman- Goldie et à l'habileté politique du vaillant Joseph Thomson. Un mot maintenant sur les trois compagnons. De Denham et d'Oudney, nous ne savons guère que ce qu'on peut trouver dans leurs propres récits; Oudney était médecin, et Denham avait le grade de major dans l'armée. Oudney était le vrai chef de l'expédition à la tête de laquelle l'avait placé le comte Bathurst, alors secrétaire d'Etat pour les colonies; mais sa mort intempestive eut pour effet de diminuer le rôle qu'il joua personnellement pendant les deux premières années on on le vit à l'œuvre. Clapperton a écrit de lui que c'était a un « homme modeste, de manières agréables, d'une ténacité inébran- « lable et d'une indomptable volonté, à l'âme tout ensemble éprise « de savoir, de vertu et de religion ». En s'associant à un a raid » sur Mandara (Bornou oriental) le major Denham a vu sa réputation se ternir quelque peu, très injustement d'ailleurs à mon humble avis, bien que son initiative en cette circonstance eût plus tard exposé Clapperton à de sérieux embarras. En critiquant la conduite de Denham dans cette occasion, nous devons considérer avant tout que l'empire du Bornou à cette époque, à cause de différentes révolutions dynastiques et opprimé comme il l'était par ses puissants ennemis de l'est, — le Baguirmi et le Ouadaï, — était, en état d'hostilités plus ou moins constantes au dedans et au dehors, et que des expéditions armées s'organisaient à tout moment, faction com-

battant contre faction, tribu contre tribu, la guerre étant en fait devenue nue institution plus ou moins permanente dans la rie sociale du pays. Eu second lieu, nous devons nous rappeler aussi que les membres de l'expédition avaient reçu pour instruction de recueillir et de consigner dans leurs rapports des renseignements sur toutes les phases diverses de la vie dans les pays qu'ils pourraient traverser. Dès lors, il était impossible pour Denkam de s'enquérir exactement des mœurs des populations sans s'informer personnellement de la manière dont ils faisaient la guerre à leurs voisins. Aussi, si l'on écarte la tendance naturelle de ses goûts militaires qui devait l'entraîner à prendre à ces choses un intérêt particulier, on peut soutenir que Denliam s'est considéré comme ayant le devoir d'agir ainsi qu'il l'a fait. Des années plus tard, BartK se trouva lui-même en des circonstances bien semblables. L'événement du reste fut tel que l'aventure coûta presque la vie à Denkam. Ceux qui étaient attaqués se trouvèrent plus forts que leurs agresseurs, et, avec l'aide de la cavalerie peule, les mirent complètement en déroute. Denliam n'échappa que par miracle. Il perdit tout ce qu'il avait, et reçut trois blessures.

On trouve une biographie de Clapperton dans la préface que rédigea le lieutenant-colonel Clapperton pour le journal de Clapperton et de Lander sur le second voyage à Sokoto, publié par Murray en 1829. Hugh Clapperton était né dans le Dumfrieshire en 1788. A l'âge de vingt ans, il s'embarqua comme novice, et plus tard entra dans la marine royale. Il servit s»ur la Renommée et le Vénérahîe, et visita les Indes orientales. Il se rendit ensuite aux lacs du Canada et prit part à la guerre de l'indépendance américaine. En 1816, il obtint son brevet. Une année plus tard les navires anglais des lacs canadiens furent désarmés et cessèrent tout service ; Clapperton dût retourner en Angleterre avec demi-solde. En 1820, il rencontra le D"" Oudney à Edimbourg et inaugura avec lui les relations d'amitié qui devaient le conduire à l'accompagner en Afrique. Ses connaissances intellectuelles étaient nulles, mais il était magnanime, généreux et tolérant, extrêmement courageux, doué d'une constitution de fer et d'une grande force physique. Tels étaient les caractères personnels de ces trois hommes. Nous pouvons maintenant examiner la natui-e de leur oeuvre. Le récit de l'expédition à laquelle tous les trois prirent part doit être demandé surtout à Denham. Tandis que ce dernier compulsait les notes réunies des

trois compagnons, Clapperton se mettait de nouveau en route pour l'Afrique et parvenait à Sokoto, en partant de Badagrj^ sur la côte occidentale. L'histoire du second voj-age de Clapperton fut écrite par l'explorateur lui-même, et publiée dans la suite par son fidèle serviteur Richard Lander, qui devait finalement descendre le Niger jusqu'à la mer, donnant ainsi une solution définitive au grand problème que Park, Tuckey, Clapperton et beaucoup d'autres avaient, au sacrifice de leur vie, tenté d'élucider.

Le premier, et à bien des égards le principal obstacle que durent surmonter Oudney et ses compagnons, fut la traversée de cette partie du Sahara qui s'étend entre Mourzouk et le Bornou, et qui, selon Denham « est faite de collines sombres et sévères de roche dénudée, d'interininables plaines, semées sur certains points de blocs de pierre et de cailloux, présentant sur d'autres une surface immense et unie de sable qui, par ailleurs, en se soulevant, forme de hautes montagnes, dont la structure et la situation changent selon la violence et la direction des vents ». Les routes de caravanes à travers le désert existaient depuis de longs siècles, et le commerce du Soudan central avec les régions de l'Afrique du Nord était encore important. La voie que les voyageurs espéraient suivre en compagnie d'un certain nombre de marchands était la plus courte et la plus sûre ; c'était celle qui, partant de Tripoli, passe par Mourzouk et Bilma jusqu'à Kouka, alors la capitale du Bornou, située sur les rives du lac Tchad. L'expédition arriva à Tripoli en novembre 1821, mais n'atteignit pas Mourzouk, la capitale du Fezzan, avant le 8 avril 1822. En cette ville, les Anglais furent reçus d'une façon si décourageante par le sultan que, le 12 mai, n'ayant aucune chance d'aller plus loin, le major Denham revint à Tripoli pour avoir une entrevue avec le pacha, qui avait promis au gouvernement britannique toute l'assistance possible. Le pacha se montrant aussi apathique que le sultan de Mourzouk, Denham quitta Tripoli, furieux d'indignation, pour exposer au gouvernement anglais la conduite qu'il avait tenue. Ce départ inquiéta le pacha, qui envoya trois messages à l'Anglais irrité, pour lui demander de revenir, car il se préparait, disait-il, à faire escorter l'expédition jusqu'au Bornou. Les messages parvinrent à Denham alors que le bateau sur lequel il avait pris passage était retenu en quarantaine près de Marseille, et tout aussitôt il mit à la voile une fois de plus vers les rivages de Barbarie. Le 29 novembre 1822, un an après cette arrivée à Tripoli,

l'expédition quittait Mourzoïik, et se clirig'eait vers le Bornou sous la conduite de Bu-Kalum, marchand réputé, très avide de pompe et de prestige, mais assez indolent. En une marclie de quelques jours à partir de Mourzouk, les membres de l'expédition purent apprécier toutes les horreurs de la traite dans la traversée du désert, en voyant « plus de 100 squelettes qui parsemaient la route, quelques-uns ayant encore la peau attachée aux ossements ».

Le 13 janvier, l'expédition atteignit Bilma, célèbre par ses salines, et le 4 février les épreuves qu'ils avaient subies dans le désert étaient amplement compensées par la vue du a grand lac Tchad, brillant des raj^ons dorés d'un soleil dans tout son éclat ». L'émotion légitime des voyageurs est, en ces termes, exprimée par Denham, dont les descriptions en général sont à coup siir assez éloignées du pittoresque :

« J'éprouvai alors, écrit-il, une sensation si bienfaisante, si fortifiante, que l'expression manquerait pour en exprimer la force et la douceur... Mon cœur bondissait en moi à contempler ce spectacle, car ce lac, c'était le principal objet de nos recherches enfin réalisé, et je ne pouvais m'empêcher de considérer en silence la protection continue du ciel, qui nous avait conservé notre santé et nos forces jusqu'à l'accomplissement de notre tâche. »

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