I.KS FACn-KLRS I»K l/f-VOLUTION ORGAJJIOL'K tt
Ulules ln'unMiso? 8i l'on coiiîîidtye combien cul innnen»© le nonibiv îles «•liaiif;enuMJts énum^Ti*», les chances ronlre des reajutiltMnents a(ir(|iiaU naissant fortuitement doivent ^Ire l'inlini contre un.
Si les elTets de l'usa^je et «lu non-iisape des parties sont héréditaires, alors tout cliaiijienient i|uehon<iue des parties antérieures de la jjirafe (|ui affecte l'action des parties postérieures et du dos, causera simultanément, par le plus «m moins j^rand exercice, un remodélemenl de chauue élément des membres de derrière et du dos, de la manière adaptée aux nouN elles exi^'«'nces, et de p'-nération en • 'énération toute la structure du train de derrière sera, propessivement, adaptée à la modification du quartier de devant, tous les instruments de nutrition et d'innervation étant, en même temps, adaptés pro^Tessivemenl pour les deux. Mais en labsence de cette hérédité de modilications pi'oduites fonctionnellement, on ne voit pas comment les réajustements nécessaires peuvent élrc opérés.
Il y a encore une classe de diflicultés qui s'oppose à la croyance que la sélection naturelle des variations utiles est luniciue facteur de l'évolution organique. Cette classe. d<^a indiquée, § IGGdes Principes de liiolO(jie/]e nepuislexposer plus clairement que dans les mots que j'ai déjà employés. Peut-être cela me servira-t-il d'excuse pour les citer :
*( (Juand la vie est comparativement simple, ou quand les circonstances du milieu donnent à une fonction spéciale une importance su|jréme, la sunivance du plus aute peut aisément amener le chan^'iuent anatomiqueappropné, sans aucune aide venant de la transmission des modilicalion* acquises fonctionnellement. Mais, à mesure que la vie devient plus complexe, à mesure qu'une existence saine
SrMCiH. — Prubl. **
ne peut plus être assurée par une seule faculté spéciale, mais en demande plusieurs, dans celte même proportion naissent des obstacles à l'accroissement d'une faculté particulière, par la « conservation des races favorisées » dans la lutte pour la vie.
« A mesure que les facultés se multiplient, il devient aussi très possible que divers membres d'une espèce aient diverses espèces de supériorité les uns sur les autres. Tandis que l'un sauve sa vie par une grande rapidité à la course, un autre en fait autant par une meilleure vue, tel autre par un flair plus sûr, celui-ci par une ouïe plus fine, un autre par une plus crande force, celui-là par une endurance inusitée au froid et a la faim, un autre par une sagacité spéciale, un autre par une timidité spéciale, un autre par un courage spécial, et d'autres par d'autres attributs mentaux et physiques. Il est hors de doute que, toutes choses égales d'ailleurs, chacun de ces attributs, donnant à son possesseur une chance exceptionnelle de vie, sera probablement transmis à la postérité. Mais il ne semble pas qu'il y ait lieu de supposer qu'il sera augmenté dans les générations suivantes par la sélection naturelle. Pour qu'il fût ainsi augmenté, il faudrait que les individus ne possédant que des facultés moyennes fussent plus fréquemment tués que ceux qui sont mieux doués, et cela ne peut arriver que lorsque c'est d'un attribut de plus grande importance, pour le moment, que la plupart des autres attributs, qu'il s agit. Si les membres de l'espèce qui n'en ont qu'une part ordinaire survivent néanmoins en vertu d'autres supériorités qu'ils possèdent, il n'est pas facile de voir comment cet attribut particulier peut être développé par la sélection naturelle chez les générations suivantes. II semble plutôt que, par la gamogénèse, cette faculté plus développée sera, en moyenne, diminuée chez la postérité,
— servant tout jiisl»', à la lon^nie. à coinij'iiser les farultés in(»i(ulres d'autres iiuli\ idu"^. dont les facultés spé' i..!«;s ont une autre direction, et gardant ainsi la slnu ture normale de l'espèee.
Il est assez diflieile de suivre iei la marche de ce processus, mais il nie semble que dt\s que le nombr*» des facultt^s menta'es et corporelles aupmenl»'. et d«*s q«ir le niainti«'n île la vie en vient à dépendre moins d ' Tiff^'^cnce de l'une, et da^ inlagedel'a i ion ''ombinée de toutes, dans la même mesure la prod'iction de caractères spéciaux par la sélection naturelle seule devient difficile. Cela sea>ble, ^n particulier, être le «;as pour une espèce à facultés aussi mul tiples que l'est l'humanité, et, pai-d'^ssu-* tout il semble en être ainsi pour celles des forces humaines q-ii n'ont (lue des rôles secondaires dans la lutte pour la vie, par exemple, les facultés esthétiques. »
Arrêtons-nous un instant sur celle dernière classe de difficultés, et demandons-nous comment il faut interpréter le développement de la faculté musif^ale. Je ne m'étendrai pas sur les antécédents de fomille des grands compositeurs. Je me borncai à poser la question de savoir si les facultés possédées par Beethoven et Mozart, Weber et Rossini, plus grandes que celles de leurs pères, n'étaient pas. en une plus grande mesure, dues aux effets^ héréditaires de l'exercice quotidien de la faculté musicale par ceux-ci, qu'à Ihérédité et au renforcement des vaFiations spontanées, et si les facultés musicales répandues dans le clan des Bach, arrivant à leur apogée dans la personne de Jean-Sébastien, ne provenaient pas, en partie, dun exercice constant : et je poserai la question plus générale : « Comment s'est produit ce don de facultés musicales qui caractérise les Euro-
«21-2 IMUMU.KMKS DF. MOUAI.K KT I)K SOCIOLOGIE
péens modernes, en général, comparés à leurs ancélrcscloii;nés? » Les canlilénes monotones des sauvages inférieurs ne présentent aucune inspiialion mélljodi(iue, et il ne semble pas évident (pi'un sauvage ayant une |)eiTeplion nmsicale plus avancée que les autres, eu dérivât aucun avantage dans rciitrclieu de la vit\ (pii assurât sa supériorité par liciéditr de la variation. Kt puis que dirons-nous de l'harnionic ? Nous ne pouvons su|)poser que le goût, relativement nu)derne, de l'harmonie, ait pu naître par le fait dliommes en qui des variations successives en augmentaient l'appréciation — les compositeurs el les exécutants ; car, après tout, ces hommes n'ont pas une postérité telle Qu'ils pussent élever beaucoup d'enfants héritant de leurs traits spéciaux. Mônie en comptant les héritiers illégitimes, leurs survivants ajoutés à ceux des légitimes peuvent à peine avoir eu plus que la moyenne de descendants, et ceux qui ont hérité de leurs traits spéciaux n'ont pais été assez aidés par eux dans la lutte pour la vie pour répandre plus loin ceux-ci. Il semble que le contraire plutôt a été vrai.
J'avais écrit le passage qui précède, quandj'ai trouvé dans fe second volume de la Variation des Animaux et des Plantes y une observation de Darwin, impliquant pratiquement que, parmi les êtres qui dépendent, pour leur existence, de Tefficacité de nombreuses forces, l'augmentation d'une d'entre elles par la sélection naturelle d'une variation est, nécessairement, difficile. Voici le passage :
(( Enfin, comme la variabilité indéfinie et presque illimitée est le résultat ordinaire de la domestication et de la culture, la même partie ou le même organe variant chez différents individus de manières différentes ou même opposées; et comme la même variation, si elle est très prononcée, ne
LES FACTKins hK l.'lVuLLTION ORCA?IIOL'B ti'S
wroproiluil, iltudiiuin'. •|u'a|)rt''s de Um^n intervalles de temps, une variât iiui particulière se perdrait f<én(!Talenient par le rr-olsenienl. la réversion et la destruction accidentelle des individtis (|ui varient, à nutins qu'elle ne fût soi- ^Mieusenienl conservée par l'honmie. » (T. Il, 292.)
Si nous nous rappelons que riiiinianité, soumise comme elle l'est à celte domestication et à cette culture, n'est pas, comme les animaux domestiques, sous une direction qui choisit et consene les variations particulières, il en résulte qu'il doit y avoir, hal»ituellement, parmi les hommes, sous l'inlluence de la sélection naturelle seule, une disparition continuelle des variations utiles de facultés particulières qur peu\enl se produire. Ce n'est ijue dans les ca:> de variations d'une nature spécialement préservatrice (comme, par exemple, le fait de posséder un esprit très rusé, pendant un étal relativement barbare), que nous pouvons altendre une augmentation par le fait de la seule sélection naturelle. Nous ne pouvons supposer (jue des traits secondaires, entre autres celui du sens esthétique, puissent avoir été développés par la sélection naturelle. Mais s'il y a hérédité des modilicalions de structure produites fonctionnellement, l'évolution de points secondaires de ce genre n'est plus inexplicable.
Darwin a fait deux remarques qui tendent vers la même conclusion générale. 11 dit. en parlant de la variabilité des animaux et des plantes domestiques :
» Des changements quelconques dans les conditions de la vie, même quand ils sont extrêmement légers, suffisent souvent à causer la variabilité... Les animaux et les plantes continuent à varier fort longtemps après leur première domestication... Au cours du temps, ils peuvent s'habituer
214 PROBLÈMES DE MOllALE ET DE SOCIOLOGIE
à certains cliangemcnls. de façon h devenir moins variables... Il y a de Lunnes preuves que riniluence du changement de conditions s'accumule, de sorte qu'il faut que deux, trois générations, et nièinc plus, soient exposées aux nouvelles conditions avant (jii aucun elTel soit visible... (Quelques variations sont amenées par l'action directe des conditions environnantes sur l'organisme entier, et d'autres le sont indirectement, le système reproducteur étant aiïecté de la même manière, comme cela a lieu d'ordinahe chez les êtres quand ils sont éloignés de leurs conditions naturelles. » (Variation des Animaux et des Plantes, t. II, 250 )
11 faut distinguer deux modes de cet efTet produit par le changement de conditions sur le système reproducteur, et par conséquent sur la postérité. Le simple arrêt de développement en est un, mais, outre les variations des rejetons naissant d'un système reproducteur imparfaitement développé chez les parents — variations qui doivent, d'ordinaire, avoir la nature d'imperfections, — il en est d'autres dues au changement d'équilibre de fonctions causé par le changement de conditions. Le fait noté par Darwin dans le passage ci-dessus, que « l'influence des changements de conditions s'accumule, de sorte qu'il faut que deux, trois générations, et même plus, soient exposées à de nouvelles conditions avant qu'aucun effet soit visible », implique que, au cours de ces générations, il se fait quelque changement de constitution qui est la conséquence des changements de proportions et des relations des fonctions. Je ne m'arrêterai pas sur cette implication, qui semble assez claire, que ce changement doit consister en des modifications d'organes qui les adaptent à leurs fonctions changées, et que si l'influence des changements de conditions s'accumule,
LES KACTELRS DK LÉVOLITIOX ORGAMOIK Î15
ce tloil ^tre par Thriédilé de ces luodilifalions. Je n'insislerai pas, non plus, sur la question : *« (Juelie est la nature de Iciïet enn'^'istn^ dans les ck^nients rt'jjroducleurs, et (jui se manifeste subsr(|ueinnient |»ar des variations? — Ksl-ce un «'iTet entit^rement indépemlant des nou\ elles exigences de la variété ? — Ou esl-ce un effet qui rend la variété moins propre aux nouvelles conditions ? — Ou bien esl-ce un effet (pii la rend plus a|)prr>|triée aux nouvelles conditions? Sans irïsister sur ces questions, il suffit dindi(|uer l'implication nécessaire que les changements des fonctions des organes s'enregistrent réellement d'une manière ou d'une autre, et se traduisent par les changements de tendance des éléments reproducteurs. En présence de tels faits on ne saurait nier que l'action modifiée d'une partie produise un effet qui devient héréditaire — quelle que soit la nature de cet effet.
La seconde remarque de Darwin à laquelle j'ai fait allusion, se trouve dans les piiges relatives aux variations en corrélation. Dans \Or'>gine des Espèces, il dit :
«» Toute l'organisation est si bien enchaînée pendant sa croissance et son développement, que lorsque de légères variations d'une partie quelcoïKjue se produisent et sont accumulées parla sélection natuielle, les autres parties sont modifiées. »
Et une assertion correspondante contenue dans la Variortion des Animaux et des Plantes est ainsi conçue :
« La variation corrélative est un sujet importa.nt pour nous, car si une partie est modiliée parla sélection continuée, soit par rhonune. soit parla nature, d'autres parties de l'organisation seront inévitablement modifiées. Il suit évidemment de cette corrélation que, chez nos animaux et plantes domestiques, les variétés ne diffèrent que rarement, ou jamais, l'une de l'autre, par un caractère unique, f
Par quel processus une partie changée modifie-t-elle d'autres parties? « En modifiant leurs fonctions en une façon ou à un degré quelconques », semble la réponse inévitable. On peut, en effet, imaginer que là où la partie changée est quelque appendice dermique, qui, en devenant plus grand, a absorbé plus de matériaux de la provision générale, l'effet peut consister simplement dans la diminution de quantité de ces matériaux utilisables pour d'autres appendices dermiques, amenant la diminution de quelquesuns ou de tous, et ne pouvant manquer d'affecter d'une manière appréciable le reste de l'organisme, excepté, peut-être, les vaisseaux sanguins près de l'appendice accru. Mais quand la partie est active — un membre, ou un viscère, ou un organe qui demande constamment du sang, qui produit des déchets , qui secrète , qui absorbe , — alors tous les autres organes actifs sont impliqués dans le changement. Les fonctions qu'ils accomplissent doivent se trouver en équilibre instable, et la fonction de l'un ne peut, par le changement de la structure qui la remplit, être modifiée en degré ou en nature, sans modifier les fonctions du reste, — quelques-unes d'une manière appréciable et d'autres sans qu'on puisse l'apprécier, selon que leurs relations sont directes ou indirectes. Dans ces changements, dépendant mutuellement les uns des autres, les plus normaux sont, naturellement, les moins en évidence; métis ceux qui sont en partie ou tout à fait anormaux révèlent assez clairement ce principe général. Ainsi, une excitation cérébrale inaccoutumée affecte la sécrétion rénale, à la fois en quantité et en qualité. De fortes émotions désagréables interrompent ou arrêtent le flot de la bile. Un obstacle considérable à la circulation , par maladie ou accident, causant une pression plus forte sur le cœur, produit
LES FACTKLIIS DE l'ÉVOLLTION OI\(ÎANI0t'E ^1^
rhyptMtrophic (le ses parois musculaires, fl ce chanj^eiiiruL (pii est, à IV'-.inl «lu mal pniuilif, une sorle de rcuaHle, amùne souvent des troubles dans d'autres organes, u I/apoplexie et la paralysie dépendent directeiuenl, dans un noinlire incroyal.le de cas, de la dilatation hypertrophique du cœur. » Kn d'autres cas, ce sont l'asthme, rhspertrophie et l'épilepsie, qui en résultent. Si donc la conséquence de celte dépendance réciproque observée dans l'organisme individuel est qu'une modilicatit)n locale d'une partie produit, en changeant leurs fonctions, des modilications corrélatives d'autres parties, la (luestion se poserait ainsi : Les modifications corrélatives, (piand elles restent dans des limites normales, sont-elles héréditaires ou non? Si elles le sont, alors le fait énoncé par Darwin, « que si une partie est modifiée par une sélection continuée, d'autres parties de l'économie seront inévitablement modifiées », est parfaitement intelligible; ces modilicalions secondaires ajoutées sont transmises pari passu avec les modifications successives qu'a produites la sélection. Mais, si elles ne sont pas hérédiUiires ? Alors ces modifications secondaires causées dans lindividu n'étant pas transmises aux descendants, ceux-ci doivent commencer la vie avec des économies mal équilibrées, et avec chaque augmentation de changement dans la partie affectée par la sélection, leurs organisations doivent de plus en plus se déséquilibrer, et il est besoin d'une plus grande somme de réorganisation pendant leur vie. D'oij il suit que la constitution de la variété doit devenir de plus en plus difficile.
La seule alternative imaginable est que les réajustements s'effectuent, au cours du temps, par la sélection naturelle. Mais, en premier lieu, comme nous ne voyons pas de
preuve de variation concomilanle parmi les parties coopérant (lireclemont, qui sont rtro il ornent unies, on ne saurait supposer l'existence d'aucune variation concomitante parmi des pallies qui sont à la fois indirectement coopérantes et éloignées Tune de l'autre. Et, en second lieu, avant que n'eussent pu s'opérer tous les réajustements nécessaires, la variété s'éteindrait par suite de sa constitution défectueuse. Quand même il n'y aurait pas celte difficulté, nousi aurions encore à concevoir un étrange groupe de propositions, comme suit :
1. Le changement d'une partie entraîne, par réaction sur l'organisme, des changements en d'autres parties, dont les fonctions sont nécessairement changées. — II. Les changements opérés dans l'individu afteclent, d'une manière quelconque, les éléments reproducteurs; ceux-ci produisant des structures inusitées, quand l'équilibre constitutionnel a été dérangé d'une manière continue. — III. Mais les changements dans les éléments reproducteurs, ainsi causés, ne correspondent pas à ces changements produits fonctionnellement; les modifications transmises à la postérité n'ont pas de rapport avec les modifications variées produites fonctionnellement dans les organes des parents. — IV. Néanmoins, tandis que l'équilibre des fonctions ne peut ctre rétabli par l'hérédité des effets des altérations de fonction sur les structures, causés dans tout l'organisme individuel, il peut être rétabli par l'hérédité de variations fortuites qui se produisent dans tous les organes affectés, sans rapport avec ces changements de fonctions.
Sans dire que l'acceptation de ce groupe de propositions est impossible, nous pouvons dire assurément qu'elle n'est pas facile.
LKS FACTKrnS DK LÊVOUTION OriGAMIOUE il'J
« Mais od sont li*s preuves iliretles que riiéré«lit('' des modiliratiiius produites fouctionuclleinent a lieu? » denianilerout ceux qui oui aeceplr l'iuterprrtaliou exclusive (pii a cours. «« Adinellons qu'il y a des diflicultcs ; pourtant, avant d'expliquer par là les eiïets héréditaires de l'usafre et du non-usa^'e, il nous faut de lionnes |)reuves que ces effets de l'usaf^e et du non-usage sont réellement transmis. »
.\vant de traiter directement cette objection péremptoire, laissez-moi la traiter indirectement, en montrant que le manque de preuves reconnues peut ^tre expliqué sans que jtourcelaon doive conclure qu'elles sont rares. L'inattention ei l'attention insuffisante font ignorer des faits qui existent en réalité aliondamment, ainsi qu'on l'a mi dans le cas des ustensiles préhistoricjues. Les géologues et les anthropologistes, influencés par la croyance qui avait cours qu'aucune trace de l'homme ne se trouvait à la surface de la Terre, sauf en quelques formations superficielles de date très récente, non seulement négligèrent de chercher ces traces, mais pendant longtemps tournèrent en ridicule ceux qui disaient les avoir trouvées. Quand Boucher de Perthes réussit, enfin, à attirer l'attention des hommes de science sur les ustensiles en silex qu'il avait découverts dans les dépôts de la période quaternaire de la vallée de la Somme, et quand géologues et anthropologistes eurent alors été convaincus que des preuves de l'existence de l'homme se trouvent dans des formations très anciennes, ils se mirent à en chercher, et en trouvèrent dans le monde entier. Ou bien encore, pour prendre un exemple plus rapproché de notre sujet, nous pouvons rappeler le fait que l'attitude dédaigneuse envers l'hypothèse de l'évolution organique, que les naturalistes, en général, gardèrent avant la publication de
l'ouvrage de Darwin, les empocha de voir la multitude de faits par lesquels elle était soutenue. Semblablement, il est très possible que leur éloignement de la croyance qu'il y a une transmission des changements de structure produits par des changements d'action, fait dédaigner par les naturalistes le témoignage qui soutient celle théorie, et les fait se refuser à s'occuper de chercher d'autres preuves.
Si l'on demande comment il se fait que l'on ait recueilli de si nombreux exemples de variations fortuites, naissant et reparaissant dans la postérité, tandis qu'on n'a pas recueilli d'exemples de transmission de changements produits fonctionnellement, il y a trois réponses à cela. La première, c'est que les changements de la première classe sont, beaucoup d'entre eux du moins, très évidents, tandis que ceux de l'autre sont presque tous peu remarquables. Quand un enfant naît avec six doigts à une main, l'anomalie n'est pas seulement visible, mais si saisissante qu'elle attire beaucoup l'attention, et si cet enfant, en grandissant, a des descendants à six doigts, chacun dans la localité qu'il habite en entend parler et en parle. Un pigeon à plumes d'une couleur spéciale, ou qui se distingue par une queue élargie et relevée, ou par une protubérance du cou, se font remarquer par leur étrangeté, et si, chez les petits, le trait se trouve répété, souvent accru, le fait est remarqué, et il s'ensuit la pensée de fixer cette particularité par sélection. Un agneau que ses jambes courtes empêchaient de sauter, ne pouvait manquer d'être remarqué, et le fait que sa progéniture avait semblablement des jambes courtes, et se trouvait ainsi incapable de franchir les barrières, devenait inévitablement connue et se répandait au loin. De même chez les plantes : un jardinier observateur voyait assez vite que telle Heur
LES FACTEIIIS DE I, EVOLUTION OIU;AMyUE tti
avait |tlii> lit' |)(''lali'> (|ii'iiii(' anlic (|in' ccllo-ci rtail d'une syiiu'lrie plus parfaite. i*l cpie t'eli«'-la (lillVrait roiisidéra- MtMuent eu couleur d»' la uioyeiuu' d«' s(Hi esj)èee. et le koupçou (pie de telles auouialii's sont hén-dilaircs ('-taul ué, ou a fait frécpieuuueul des expérienees (pii ont euuduit à l.i preus (' (|ii elles le SdUl »'U clVel. .M;iis il n'eu va |»as de niciiie pour les luodijiealions produites fonctiounellenienl. Le sièj^'c de celles-ci est, en presque tous les cas, dans le SNstèuie uHiseulaire. osseux, ou nerveux, et les viscères, — parties ipii sont eutièreiueut cachées ou fort dissinuilécs. La nuidilicaliou d'un centre nerveux est inaccessible à la vue, les os peuvent Hro grandement changes de dimensions et de forme sans (pie ratteiitioii soit altir(!*e sur eux, et la croissance ou la décroissance des muscles doit être grande avant de devenir perceptible, recouverts comme le sont de peau et poils épais la |)lupart des animaux faciles à observer continuellement.
Une autre dilTérence importante entre les deux études c'est (pie, pour s'assurer si une variation fortuite est héréditaire, il ne faut qu'un peu d'attention pour la sélection des individus et l'oliservation des rejetons, tandis (jue pour constater s'il y a bérédilé d'une moditicalion produite fonctionnellement, il est nécessaire de faire des arrangements qui demandent un plus grand ou un plus faible exercice de quelques partie ou parties, et il est difficile en beaucoup de cas de trouver de tels arrangements, incommode de les maintenir mt^me pendant une génération, et encore plus à travers des générations successives.
Ce n'est pas tout, il existe des encouragements dans l'un des cas, qui n'existent point dans l'autre. L'intérêt commercial, et l'intérêt de l'amateur, agissant tantôt sépart^ment et tantôt ensemble, ont suggéré à de nombreux individus
222 PHonLf:MES dk moualk kt de sociologie
ridée de l'aire des expériences qui ont fourni des preuves, certaines que les variations fortuites sont liérédilaires. Les éleveurs de bétail qui en prolitent en produisant certaines formes et certaines qualités, les propriétaires d'animaux apprivoisés qui mettent leur amour-propre à élever des animaux parfaits; les horticulteurs, soit de profession, soit amateurs, qui obtiennent de nouvelles variétés et remportent des prix; tous ceux-là forment un corps d'observateui-ï> fournissant aux naturalistes nombre de ces preuves requises. Mais il n'y a pas un corps pareil, dirigé soit par l'intérêt pécuniaire soit par le goût, qui constate par des expériences si les eifets de l'usage et du non-usage sont héréditaires.
Il y a donc ainsi des raisons plus que suffisantes pour qu'il y ait beaucoup de preuves directes dans un cas, et qu'il n'y en ait que peu dans l'autre, ce peu étant ce qui vient d'une manière incidente. Examinons ce peu, tel qu'il est.
On a attaché une très grande importance à un fait que Brown-Séquard a découvert, accidentellement, au cours de ses recherches. Il a vu que certaines lésions produites artificiellement dans le système nerveux, comme la section du nerf sciatique, laissent, après la guérison, une excitabilité croissante qui finit par devenir une tendance à l'épilepsie, et il a observé ensuite le résultat inattendu que les rejetons de cochons d'Inde qui avaient acquis une tendance épileptique telle qu'en pinçant leur cou on leur donnait une convulsion, héritent de cet habitus épileptique. On a, il est vrai, avancé depuis que les cochons dinde ont une tendance à l'épilepsie, et que des phénomènes du genre décrit se produisent là môme où il n'y a
LF.S FACTF.rnS DR L'ÉVOIX'TION (UlCAMOrF. H^f
pa< fu (ranlrfrdcnls \rU que ceux dti cas «le lirowii- Sripianl. Mais si Inii (•(•iisiilt'ro le peu de probahilitr (\ini les pht''n()nH''n('s oltstTvrs par lui n'aient été rien de plus (pie een\ (pii se produisent parfois naturellement, nous pou- Nons. jusipi'à jtreuve du contraire, ajouter foi en ses ir«>ultals
D'autres troubles nerveux nous fournissent nuf preuve (pii n'i'sl \):\> aussi directement expérimentale, nuis (pii ncannioius a un poids considérable. On a assez de preuves (]ue la folie i)eut être amenée par des circonstances (pii, dune manière ou d'une autre, déran^îent les fonctions nerveuses — excès d'un genre ou d'un autre, — et nul ne met en doute la croyance établie que la folie est héréditaire. Dira-t-on que la lolie héréditaire est celle qui naît ^|K)ntanément, et (pie la folie qui suit (pu'hpie perversion chronicpie des fonctions n'est pas héréditaire? Cela ne >emble pas très raisonnable, et jusqu'à ce que cela soit justilié. nous pouvons légitimement admettre qu'il y a là une autre raison de croire à la transmission des changements produits fonctionnellement
En outre, je trouve chez les médecins la croyance que les maladies nerveuses, d'un genre moins grave, sont héréditaires. Les hommes (pii ont surmené leur système nerveux par un excès de travail prolongé, ou de quelque autre manière, ont des enfants plus ou moins disposés à la nervosité. Peu importe la forme que revèl l'hérédité — cerveau quelque peu imparfait, ou afflux insuffisant de sang, — c'est en tous cas l'hérédité de structures modifiées fonctionnellement.
On trouve la justification des raisons données ci-dessus potn- la rareté de cette preuve directe en examinant celle-ci, car il est à remarquer que les cas cités sont des cas qui se
sont imposés à robservalion, pour une cause ou l'autre. Ils autorisent à croire que ce n'est point parce qu'ils sont rares que beaucoup d'entre eux ne peuvent être cités, mais simplement parce qu'ils ne s'inqjosent j)as, et ne peuvent être découverts que par une recherche assidue que personne ne l'ail. J'ai dit personne, mais c'est àlort. Un observateur dont la compétence ne fait pas de doute et dont le témoignage est moins sujet que tous les autres à être influencé en faNcm" de la conclusion que l'hérédité a lieu, a fait avec succès des recherches. J'ai nonmié l'auteur de V Origine des Espèces.
De nos jours, la plupart des naturalistes sont plus darwiniens que Darwin lui-même. Je n'entends point par là que leur foi en l'évolution organique soit plus nette; la plupart des lecteurs le supposeront, identifiant la grande contribution de Darwin à la théorie de l'évolution organique, avec la théorie de l'évolution organique elle-même, et même avec la théorie de l'évolution en général. Mais je veux dire que le facteur particulier qu'il a le premier reconnu comme ayant joué un rôle si considérable dans l'évolution organique, a fini par être regardé par ses disciples comme le seul facteur, bien qu'il ne le soit point par Darwin même. 11 est vrai qu'il a en apparence rejeté entièrement les causes invoquées par les premiers chercheurs. Dans l'esquisse historique qui sert de préface aux dernières éditions de son Origine des Espèces (p. XIV, note), il écrit : « il est étrange que mon grand-père, le docteur Erasme Darwin, ait devancé les vues et les idées erronées de Lamarck , dans sa Zoonomia (vol. 1, pp. 500 à 510), qui a été publiée en 1794 ». Et puisque parmi les vues auxquelles il fait ainsi allusion, était celle que les changements de structure dans les orga-
LES FACTEUnS DE l/ÉVOLlTION ORCAMQL'E 2i5
nismcs naissenl de l'Ix'Mvdilr de chan'jeinents produits foncliouncINMiienl. Darwin sem!)N\ par cette phrase, avoir inipli(|U('' (|u'il ne croyait pas à cette luicdilc. Mais il n'a pas voulu inijtlicpier cela, car sa croyance en celte i-ause d'évolution, sans (ju'il en fasse une cause iiujjorlante, est prouvée par (le ii(uiilii('ii\ passages de ses ouvra^'es. Au premier chapitre de \ Origine des Espèces, il dil. au sujet des elTets héréditaires de l'habitude, que « che/. les animaux l'usage ou le non-usage des parties a eu une inllueiice plus marquée », et il en donne comme exemple la modification des poids relatifs des os de l'aile et de la cuisse du canard sauvage et du canard domestique, « le grand développement héréditaire des pis chez la vache et la chèvre », et les oreilles tombantes de divers animaux domestiques. Voici d'autres passages tirés de la dernière édition de l'ouvrage : <t Je pense qu'il ne peut y avoir de doute sur le fait que chez nos animaux domestiques l'usage a fortifié et agrandi certaines parties, et que le non-usage en a diminuées, et que de semblables modifications sont héréditaires ». Et à la page suivante, il donne encore cinq exemples de ces eiïets. « L'habitude, en produisant des particularités constitutionnelles, et l'usage en fortifiant, et le non-usage en alTaibiissant et diminuant les organes, semblent en beaucoup de cas avoir eu de puissants effets ». « En discutant des cas spéciaux, M. Mivart néglige les effets de l'usage ou du nonusage, que j'ai toujours soutenu.êtretrès importants, et dont j'ai parlé dans ma Variation, plus au long, je crois, qu'aucun écrivain ». « Le non-usage, d'autre part, explique l'état moins développé de toute la moitié inférieure du corps, y compris les nageoires latérales. » « Je puis citer un autre exemple d'une structure qui doit apparemment son origine exclusivement à l'usage ou à Ihabilude. » « Il semble
SrascER. — Probl. |5
probable que le non -usage a été Tagent principal qui a rendu les organes riulinienlaires. » « Somme toute, nous pouvons conclure que l'habilude, ou l'usage el le non-usage, ont, en quelques cas, joué un rôle considérable dans la niodilicalion de la constiUilion et de la structure, mais que les elîets en ont été souvent combinés avec la sélection naturelle des variations innées, et parfois dominés par elle. »
Dans son ouvrage suivant : La Variation deà Animaux et des Plantes en Domestication, où il entre dans de grands détails, Darwin donne de plus nombreux exemples des elTels héréditaires de l'usage et du non-usage. Voici quelques-uns des cas cités dans le premier volume (première édition) :
En parlant des lapins domestiques, il dit : « Le manque d'exercice a, apparemment, modifié la longueur proportionnelle des membres en comparaison de celle du corps ». « Nous voyons ainsi que l'organe le plus important, le plus compliqué de tout l'organisme (le cerveau), est soumis à la loi de la diminution de volume par le non-usage. » Il fait remarquer que les oiseaux des îles de l'Océan « n'élant persécutés par aucun ennemi, la réduction de leurs ailes a probablement été causée par un non-usage graduel. » Après avoir comparé un de ceux-ci, la poule d'eau de Tristan d'Acunha, avecla poule d'eau européenne, et montré que les os intéressés dans le vol sont plus petits chez la première, il ajoute : «D'où il suit que dans le squelette de cette espèce naturelle il s'est produit à peu près les mêmes changements, seulement portés un peu plus loin, que chez nos canards domestiques, et, en ce dernier cas, je pense que personne ne contestera que ces changements proviennent
LES FACTEIRS DE l'ÉVOLL'TION OR(;a.M0LE Hl
(le, la (liiiiiiiutitiii d tisn^'e des niles et de rau^^Miieiitatioii <rusaf»e des patles >. «« Les iiislincls du ver a soie on» souffert, de nn^m«' (jin' cviw d'autres aniinauv douieslHjués depuis lon;Meuips. Les (•li<'iiill«»s. cpiaïul on les place sur un mûrier, eonuuellent souvent rélran^^'e erreur de dévorer la liase de la feuille qui les nourrit et, par suite, tond)ent à terre: mais, selon M. Ilobinet, elles seraient eapables de {^Tnnper h nouveau sur le ironc. Cette aptitude send)le, pourtant, manquer parfois, e<ir M. Martin pla(,'a quelques nymphes sur un arbre, et celles qui tombèrent ne purent remonter et moururent de faim; elles n'étaient pas même en état de passer d'une feuille à l'autre. »
Il y a quelques exemples également significatifs dans le deuxième volume :
" Kn beaucoup de cas, il y a lieu de croire que la diminution dusage de divers organes a alfecté les parties correspondantes chez la postérité. Mais il n'y a pas de bonne preuve que cela s'opère jamais au cours d'une seule génération... ... Nos volailles domestiques, canards et oies, ont prescjue perdu, non seulement conmie individus, mais comme race, leur faculté de voler; car nous ne voyons jamais un jeune poulet, quand il prend peur, s'envoler comme le jeune faisan... Chez les pigeons domestiques, la longueur du sternum, la proéminence du bréchet, la longueur de l'omoplate et de la fourchette, la longueur des ailes mesurées dune extrémité à l'autre du radius, sont toutes réduites relativement à ces mêmes parties chez le pigeon sauvage. » Après avoir décrit en détail des diminutions analogues chez les poulets et chez es canards, Darwin ajoute : « La diminution de poids et de volume des os, dans les cas précédents, est probablement '" .csuli n indirect de la réaction
(les muscles alTaiblis sur les os ». « Nathusius a fait voir (jue chez les races de porcs améliorées, les pâlies el le ^roiu raccourcis, la forme des condyles articulaires de Tocciput, et la position des mâchoires où les dents canines supérieures s'avancent d'une manière si anormale devant les canines inférieures, peuvent cire attribués à ce que ces pai'ties n'ont pas été pleinement exercées... Ces modifications de structure, qui sont toutes strictement héréditaires, caractérisent diverses races améliorées; donc, elles n ont pu être dérivées d'aucune seule race domestique ou sauvage. En ce qui concerne le bétail, le professeur Tanner a remarqué que les poumons et le foie des races améliorées a « été reconnu comme grandement réduit de volume, quand on les a comparés avec ceux que possèdent des animaux en parfaite liberté... La cause de la réduction des poumons chez les animaux de race qui font peu d'exercice est évidente ». Et ailleurs il cite des faits montrant les effets de l'usage et du non-usage, en changeant, chez les animaux domestiques, les caractères des oreilles, la longueur des intestins, et, de diverses manières, la nature des instincts.
Mais le fait d'admettre et même d'affirmer que l'hérédité des modifications produites fonctionnellement a été un facteur dans l'évolution organique, est clairement exprimé non seulement dans ces passages, mais dans d'autres. Cela est surtout plus clair dans un passage de la seconde édition de la Descendance de l'Homme. Darwin proteste contre la version courante de ses vues où ce facteur ne paraît pas. Voici le passage :
(( Je saisis cette occasion de faire remarquer que mes critiques supposent fréquemment que j'attribue tous les
LES FACTKl'flS DE l'ÊVOLUTION ORGANIQUE 229
cliangemenls de slnictiire corporelle et île farulK'* iiieiitale exclusivement à la siMection naliirelle de ces variations (|ii on a souvent a|i|)elées spontanées, tandis ({ue, dans la première édition de Vorii/lue des Espaces, j'ai dislineteiiH»nl allinué ipiil faut attacher une gramle importance aux ellets héréditaires de l'usage et du non-usage, en ce qui concerne et le corps et l'esprit. »
Ce n'est pas encore tout. Il y a des preuves cpie la crovance de Darwin dans l'eflicacité de ce facteur devint |tlus torte à mesure (pi'il avan^-a en âge et qu'il accumula plus de preuves. Le premier des extraits donnés ci-dessus, pris dans la sixième édition de VOt^i{/ine des Espèces, est ainsi conçu :
« Je pense qu'il ne peut y avoir aucun doute (no doubt) sur le fait que l'usage, chez nos animaux domestiques, a lortifié et agrandi certaines parties, et que le non-usage en a diminuées, et que de telles modifications sont héréditaires. »
Si maintenant nous prenons la première édition, nous y trouverons, au lieu des mots : « Je pense qu'il ne peut y avoir aucun doute », que les mots écrits primitivement étaient : « Je pense qu'il ne peut guère y avoir de doute... (Utile doubt)». Celle substitution voulue d'un mot impli(iuaiit une croyance sans restriction à celui qui exprimait une restriction, est due au fait de reconnaître plus nettement un facteur qui n'avait pas été d'abord estimé à sa juste valeur: c'est ce qu'implique clairement la rédaction du passage cité Ci-dessus, tiré de la Descendance de C Homme, où Darwin dit : « Même dans la première édition de YOngine des Espèces », etc., ce qui implique qu'il a insisté sur ce facteur beaucoup plus dans les éditions subséquentes et dans les ouvrages ultérieurs. Le changement ainsi indiqué est parti-
230 PIIORLÈMKS DE MÛllALK ET DE SOCIOLOGIE
ciilièremcnl si^Miilicalif en ce qu'il s'est produit à une époque de la vie où hi tendance naturelle est vers la fixité des opinions.
Pondant cette première époque, où il découvrait cette multitude de cas, dont sa propre hypothèse donnait la solution, et où il observait, simullanènient, combien réussissait i)eu à les expliquer l'hypothèse proposée par son grand-père et Lamarck, Darwin fut, assez naturellement, entraîné à croire presque que son hypothèse suffisait à tout, et que l'autre était sans eiïel. Mais il vint, tout naturellement, une réaction dans l'esprit de cet homme si sincère et toujours prêt à recevoir tout témoignage.
L'hérédité des modifications produites fonclionnellement, qui, à en juger par le passage cité ci-dessus, au sujet des opinions de ces premiers chercheurs, semble avoir été niée à un certain moment, mais qui, ainsi que nous l'avons vu, a toujours été reconnue jusqu'à un certain point, fut, enfin, reconnue de plus en plus, et, de propos délibéré, comprise par lui parmi les facteurs importants.
Que dirons-nous de cette réaction manifestée par les ou- \Tages les plus récents de Darwin? Ne faut-il pas la pousser plus loin encore? Cette part dans l'évolution organique que Darwin, vers la fin, assignait à la transmission des modifications causées par l'usage et le non-usage, est-elle sa part légitime? L'examen des groupes de preuves donnés cidessus nous conduira, je pense, à considérer que cette part a été bien plus grande qu'il ne le supposait même à ses derniers jours.
Il y a d'abord l'implication fournie par des classes étendues de phénomènes qui resteraient inexplicables en l'absence de ce facteur. Si, comme nous le voyons, des
LES FACTKURS DE l'ÉVOLITION UHGAT^IIQL'E 23!
parties coopiTantes no varitMit pas (misciiiMc. iii^me quand elles sont peu ni>mI»rPMses el (iniileiiieiil unies, el ne peuvent. p;«r (MMiMcpient, iMre supposées le faire cpiand elle» sont nombreuses et iMoi^'n<^es les unes des autres, nous ne pouvons e\pli(pier ces innombrables elian;rements dans rtirpanisationtpii sont implicpiés. (juand. pour l'usage avantageux de (piehpie partie njodifiée, beaucoup d'autres parties (pii s'unissi'nl à elle dans l'action ont à «Mre iiMxlHiées aussi.
En outre, comme une complexité croissante dans la structure, accompagnant une complexité croissante de vie, impliipie uu nombre croissant de facultés, dont chacune conduit à la conservation de soi ou de ses descendants; et comme les divers individus d'une espèce, exigeant, chacun, (pielque chose comme une moyenne de toutes celles-ci, peuvent obtenir grand jirolit individuel, ici par une somme inusitée de l'une, et là par une somme inusitée d'une autre, li s'ensuit qu'à mesure que le nombre des facultés devient plus grand, il devient plus difficile pour une seule d'être développée davantage par la sélection naturelle. Ce n'est que lorsque l'augmentation d'une d'elles est avantageuse d'une manière prédomi/iante, que les moyens semblent adéquats à la fin. Surtout dans le cas des facultés (pii ne ser\'ent pas à la conservation personnelle à un degré appréciable, le développement par la sélection naturelle semble impraticable.
C'est un fait reconnu par Darwin que là où. par la sélection, au cours de générations successives, une j)artie a été augmentée ou diminuée, sa réaction sur d'autres parties leur impose des changements. Cette réaction s'effectue par les changements de fonctions impli(|ués. Si les changements déstructure produits par de tels changements de fondions.
232 PROBLÈMES DE MOllALE ET DE SOCIOLOGIE
sont héréditaires, alors le réajustement des parties à travers l'organisme, ayant lieu de génération en génération, maintient un équilibre approximatif; mais s'il n'en est pas ainsi de génération en génération, l'organisme doit de plus en plus se détériorer et tendre à ne plus pouvoir fonctionner.
En outre, comme il est prouvé qu'un changement dans l'équilibre des fonctions imprime ses effets sur les éléments reproducteurs, nous avons à choisir entre l'alternative que les effets enregistrés sont sans rapport avec les modifications particulières que cet organisme a subies, ou celle qu'ils sont de nature à tendre vers la production de répétitions de ces modifications. La dernière de ces alternatives rend les faits compréhensibles, mais la première nous laisse non seulement plusieurs problèmes non résolus sur les bras, mais elle est en désaccord avec le principe général que, par la reproduction, les traits des ancêtres sont transmis jusqu'aux plus petits détails.
Bien que, en l'absence d'intérêt pécuniaire ou de passion d'amateurs , aucune expérience spéciale comme celles qui ont établi l'hérédité des variations fortuites , ait été faite pour constater si les modifications produites fonctionnellement sont héréditaires , pourtant quelques exemples apparents d'une semblable hérédité se sont imposés à l'observation sans avoir été cherchés. Celui que j'ai donné plus haut s'ajoute à d'autres indications d'une sorte moins évidente, — le fait que l'appareil pour déchirer et mâcher la nourriture a diminué à mesure que diminuait sa fonction, à la fois chez l'homme civilisé et chez quelques variétés de chiens qui mènent une vie de luxe et d'oisiveté. II est à noter, au sujet des cas observés par Darwin, qu'ils ne nous sont pas fournis par une seule classe de parties, mais par la plupart des classes, si ce n'est par toutes : par
LES KACTEUItS UK LÉVOLUTIOM OItGAMQUK tS'd
le syslùme dermique, le sysl(''me musculaire, le 8y8l(>me osseux, le système nerveux, les viscères, el que, parmi les parties aptes à «^tre luoililii'es fdiu'tiorincllemeiit, les cas iriK'n'dilr oliservrs les plus nombreux sont de ceux où la, comparaison est facile, parce cpic les parties se conservent facilement, — les os; en outre, ces cas ont une signilicalion spéciale, en'ce qu'ils nous montrent, chez diverses espèces (lui ne sont point alliées, des changements de structure parallèles qui se sont produits à côté de changements parallèles dhahiludes.
(Jue dirons-nous donc de cette implication générale? Faut-il admettre que l'hérédité des modifications produites fonctionnellement n'a lieu que dans les cas où les preuves de celle-ci sont évidentes? Pouvons-nous, légitimement, admettre que ces nombreux exemples de changement de structure, causés par des changements de fonctions, se produisant en des tissus divers et des organes divers, ne sont que des exemples spéciaux et exceptionnels n'ayant aucune signification générale? Supposerons-nous que, bien que la preuve qui existe déjà soit venue au jour d'elle-même pour ainsi dire, il n'en existerait pas beaucoup plus si Ton prenait plus de soin de recueillir des témoignages? Ce ne serait pas, ce me semble, une supposition raisonnable. Four moi, Y ensemble des faits suggère la croyance, presque irrésistible, que l'hérédité des modifications produites fonctionnellement a lieu d'une manière universelle. Si Ion regarde les phénomènes physiologiques comme se conformant à des principes physiques, il est difficile de concevoir qu'un»- modification de jeu de forces organiques, qui, enbeaucoiip decas dilTérents, produit un changement héréditaire de Niructure, ne fait pas de même dans tous les cas. L'implication, très forte, je pense, est que l'action de chaque organe produit sur
lui une réaction qui, sans altérer d'ordinaire son taux de nutrition, le laisse quelquefois avec une nutrition diminuée, conséquence d'une activité diminuée, et à d'autres moments augmente sa nutrition en proportion de son activité accrue ; que, tout en engendrant un consensus modifié de fonctions et de parties, les activités impriment en môme temps ce consensus modifié sur les cellules mâles et femelles, d'où les futurs individus doivent naître, et que, par des moyens généralement trop minimes pour être reconnus, mais, à l'occasion, de manières plus apparentes, et, au cours des générations, les modifications résultantes d'une sorte ou d'une autre se font voir. En outre, il me semble que, de même qu'il y a certaines classes considérables de phénomènes qui sont inexplicables si nous considérons l'hérédité des variations fortuites comme étant le seul facteur, mais qui s'expliquent immédiatement quand nous admettons l'hérédité des changements produits fonctionnellement, nous sommes autorisés à conclure que cette hérédité des changements produits fonctionnellement n'a pas été simplement un facteur coopérant à l'évolution organique, mais a été un facteur sans lequel l'évolution organique, dans ses formes supérieures en tous cas, n'aurait jamais pu avoir lieu. Que ce soit ou non une conclusion légitime, il y a, je crois, de bonnes raisons d'accepter provisoirement l'hypothèse que les effets de l'usage et du non-usage sont héréditaires, et pour s'appliquer, méthodiquement, à rechercher les faits pour et contre. Il semble à peine raisonnable d'accepter, sans démonstration claire, la croyance que tandis qu'une différence banale de structure, naissant spontanément, est transmissible, une diiïérence massive de structure, qui se perpétue de génération en génération par le changement de fonction, ne laisse aucune trace sur la
U:S FACTEIR8 DE L'f.VOLl TIO.N ORGANIQUE 435
post^M'ité. Considérant (|ue. sans aucun doule, la inoililication (le la structure par la fonction est une vera causa, vu ce (|ui concerne rinilividu. et considérant le nouihre des faits cpinn (»liscr\.iicur aussi conipclenl (pic !)arNvin re^'ardait connue des preuves que la transmission de seniblaltles niodilications a lieu en des cas particuliers, l'hypothèse que celte transmission a lieu, d'accord avec une loi p^nérale qui est vraie pour toutes les parties actives, cette hypotliùsc devrait, je pense. (Hre considérée comme étant de celles dont on se peut servir.
Mais, à supposer accordée la conclusion générale tirée plus haut. — à supposer que tous accordent que, dès le commencement, à côté de l'hérédité des variations utiles nées fortuitement, il y a eu hérédité des effets produits par l'usajîe et le non-usage, ne resle-t-il aucune classe de phénomènes organiques à expliquer? Je pense qu'il faut rt-pundre à cette question qu'il reste des classes de phénomènes organiques qui sont sans explication. On peut, je crois, faire voir que certains traits cardinaux des animaux et des plantes, en général, attendent encore une explication, et qu'il nous faudra reconnaître encore un autre facteur. Venons-en à ce second point.
Si vous demandez au plombier qui répare votre pompe, comment l'eau monte, il répond : « Par la succion ». Se rappelant la fa'.'ilité avec laquelle il suce l'eau avec un tube, il croit parfaitement conq)rendre l'action de la pompe. Lui demander ce que signifie le mot de succion, lui semble absurde. Il dira que vous savez aussi bien que lui ce qu'il)
veut dire, el il ne voit pas qu'il soit nécessaire de lui demander comment il se fait que l'eau monte dans le tube quand il fait un mouvement particulier de sa bouche. Il ne peut donner aucune réponse à la question de savoir pourquoi la pompe, agissant pai* succion, ne fera pas monter l'eau plus haut que 32 pieds, el même pas tout à fait autant; mais cela n'ébranle aucunement sa confiance dans son explication.
D'autre part un chercheur qui insiste pour savoir ce que c'est que la succion, peut obtenir du physicien des réponses qui lui donnent des idées claires, non seulement là-dessus, mais sur beaucoup d'autres choses. Il apprend que, sur nous-mêmes, et sur toutes choses autour de nous, il s'exerce une pression atmosphérique d'environ 15 livres par pouce carré; 15 livres étant le poids moyen d'une colonne d'air ayant un pouce carré à sa base, et s'étendant en haut, du niveau de la mer jusqu'aux limites de l'atmosphère de la terre. On lui fait remarquer que lorsqu'il met une extrémité d'un tube dans l'eau, el l'autre dans sa bouche, et puis retire sa langue, laissant ainsi un espace vide, il se produit deux choses : l'une est que la pression de l'air en dehors de ses joues, n'étant plus tenue en équilibre par une pression égale dans le tube et dans sa bouche, repousse ses joues en dedans ; et l'autre est que la pression de l'air à la surface de Teau, n'étant plus tenue en équilibre par une pression égale de l'air dans le tube et dans sa bouche (dans laquelle une partie de l'air du tube est entrée), l'eau est poussée dans le haut du tube par suite de la différence de pression. Dès qu'il comprend ainsi la nature de cette soi-disant succion, il voit comment il se fait que lorsque le piston de la pompe est relevé, et qu'il soulage de la pression atmosphérique l'eau qui se trouve en dessous, la pression atmosphérique, sur l'eau du puits, n'étant plus tenue en équilibre par celle de
LKS FACTKIRS DK l'ÉVOLI'TIO> ORGAMQUE 237
l'eau dans I»» \u\u\ f«)r('i' i«'tte eau à sVh'vor dans le lube, de fant» qu'i'llt* suit le piston. Il v<iit luaititcnanl pounjuoi l'eau ne peut pas <Mre élevre au-dessus de la limite tluoricpu' de 3*2 pieds, liniilc (pfabaissent beaueoup, dans la pratiipie, les iniperfeetions de l'appareil. Car si, sini|ili(iant l'idée, il suppose que le tube de la pompe a un pouce carré de seetion, alors la pression atmosj)brri(iue de 15 livres par pouce carré sur l'eau du j)uits ne peut élever l'eau dans le tube qu'à une hauteur telle que la colonne entière pèse 15 livres. Ouand il a été ainsi éclairé au sujet de l'action de la pompe, celle tl'un baromètre lui devient plus facile à comprendre. Il voit comintMit. sous les conditions établies, le poids de la colonne de mercure contrebalance celui d'une colonne atmosphérique d'un diamètre éf^al. et comment, à mesure que le poids de la colnnne atmosphérique varie, il y a une variation correspondante dans le poids de la colonne de mercure — qui se manifeste par le chanjjement de hauteur. Puis, ayant, auparavant, supposé qu'il comprenait l'ascension d'un ballon quand il l'attribuait à une légèreté relative, il s'aperçoit, maintenant, qu'il ne la comprenait pas réellement. Car il ne la comprenait pas comme résultant de la pression vers le haut causée par la dilTérence entre le poids de la masse formée par le gaz dans le ballon, plus la colonne cylindrique d'air s'étendant au-dessus jusqu'à la limite de l'atmosphère, et le poids d'une colonne cylindrique semblable d'air s'étendant jusqu'à la surface inférieure du ballon : cette différence de poids causant une pression vers le haut équivalente sur la surface inférieure.
Pourquoi vais-je rappeler ici des vérités banales qui ont si peu de rapport avec mon sujet ? Je le fais pour montrer, en premier lieu, le contraste entre la conception vague d'une cause, et la conception distincte de celle-ci, ou plutôt, le
contraste entre cette conception d'une cause qui résulte du iait qu'on la classée avec quelques autres qui nous sont si familières que nous pensons les conqjrendre, et celte conception de la nicme cause qui résulte de ce qu'elle est représentée en termes de forces physiques définies qu'on peut mesurer. Et je le fais aussi, en second lieu, pour montrer (jue, lorsque nous insistons pour résoudre une cause verbalement intelligible en ses vrais facteurs, nous arrivons non seulement à une solution claire du problème qui nous est posé, mais nous trouvons la voie tout ouverte à la solution de divers autres problèmes. Tant que nous nous contenions de causes qui ne sont pas analysées, nous pouvons être assurés à la fois que nous ne comprenons pas bien la production des effets particuliers qui leur sont attribués, et que nous ne connaissons pas d'autres elTets qui se révéleraient à nous par la contemplation des causes que nous aurions analysées ; cela doit être ainsi surtout là où la causation est complexe. Il suit de là que nous pouvons inférer que les phénomènes que présente le développement des espèces, ne sont pas près d'être compris réellement, si nous ne tenons en vue les agents concrets qui sont à l'œuvre. Examinons de près les faits dont il s'agit.
La croissance d'une chose s'effectue par l'opération collective de certaines forces sur certains matériaux, et lorsqu'elle dépérit, il y a ou bien déficit de ces matériaux, ou bien les forces coopèrent d'une manière différente de celle qui produit la croissance. Si une structure a varié, cela implique que les processus qui l'ont construite étaient autres que les processus parallèles en d'autres cas, par la quantité plus ou moins grande de l'un, ou de plusieurs des matériaux, ou des activités, intéressés. Là ou il y a une fécondité inacoutumée,
LKS KACTKIHS DE LÈVOLLTION (IRlJAMOtE "i-^^
lo jeu dt's aclivités vitales semble avoir dévié de son jeu ordinaire. Et, à Tinvcrse, s'il y a stérilité. Si les germes, «u les irufs. ou les ^'raines, ou les rejrlous en partie développés, survivent |)lus ou moins, c'est ou bien parée que leur struelure inolaire ou moléeulaire est différent»' de la moyenne, ou parce qu'elle est alTeclée de manières différentes parles a«,'ents environnants. «Junid la \icest prolongée, le fait implique que la combinaison des actions, visibles et invisibles, qui constituent la vie, conserNc son écpiilibre plus loii^'t«'m|)s qu'il n'est ordinaire, en présence des forées environnantes qui tendent à délniire cet é(piilibre. C'est-à-dire que la croissance, la variation, la survivance, la mort, s'il faut les réduire aux formes sous lesquelles la science physique peut les reconnaître, doivent être exprimées comme des effets d'agents eoneus d'une manière définie : forces mécaniques, lumière, chaleur, afliiiités chimitpies. etc.
Cette conclusion générale amène avec elle la pensée que les termes avec lesquels on discute l'évolution organiipie, bien que commodes et en réalité nécessaires, sont sujets à nous égarer en nous voilant les agents véritables. Ce qui se passe réellement, dans chaque organisme, c'est la collaboration de parties composantes, de manières qui mènent à la continuation de leurs actions combinées en présence des choses et des actions extérieures, dont quelques-unes tendent à favoriser, et d'autres à détruire la combinaison. Les matières et les forces dans ces deux groupes, sont les seules causes qui soient proprement ainsi nommées. Les mots « sélection naturelle » n'expriment pas une cause au sens physique. Ils expriment un mode de coopération parmi les causes, ou plutôt, à parler strictement, ils expriment un effet de ce mode de coopération. L'idée qu'ils rendent semble parfaite-
niciil intelligible. La sélection luihirelle ayant été comparée avec la sélection artificielle, et l'analogie indiquée, il semble qu'il ne reste rien d'indéfini; etjxjurtant la définition n est pas de bonne espèce. Celte Nature tacitement inq)li(|uée, qui opère la sélection, n'est pas un agent analogue à l'homme qui choisit artificiellement; la sélection n'est pas le choix il'un individu concret mis à part, mais bien la défaite de beaucoup d'individus par des agents auquels l'un d'eux réussit à résister et par suite continue à vivre et à multiplier. Darwin avait conscience des malentendus que pou- \ aient faire naître ces implications. Il dit, dans son introduction à la Variation des Animaux et Plantes :
« Je parle, parfois, pour abréger, de la sélection naturelle comme d'une force intelligente... J'ai aussi, souvent, personnifié le mot Nature, car j'ai trouvé difficile d'éviter cette ambiguïté, mais j'entends par nature simplement l'action et le produit combinés de beaucoup de lois naturelles, — et j'entends par lois seulement la séquence reconnue des événements. »
Mais tandis qu'ainsi il voyait clairement, et affirmait distinctement que les factem-s de l'évolution organique sont les actions concrètes, intérieures et extérieures auxquelles tout organisme est soumis, Darwin, en se servant habituellement de cette locution commode, a été mis dans l'impossibilité d'établir, aussi complètement qu'il l'eût fait autrement, certaines conséquences fondamentales de ces actions.
Bien qu'elle ne personnifie pas la cause, et n'assimile pas son mode d'action à un mode humain de travail, des objections du même genre peuvent être faites à l'expression qui s'est ofTerle à moi quand je cherchais à présenter les
LKS KAtrrKins de l'êvolition orgamql'k iii
plu^noiuriRS fil liTiius Ii((('-i'au\ plutôt (|ue iiuta|jlioni|iieH — la siirvivaiu-e du plus apte* ; —car le premier mot. d'une iiiaiiitre vapie. et d'une maiiii^re claire lo second, évocpimt une idi^e anthropoccnliicpic. La pensée de la survivance ^u;.'pTe im-N itahicnicnt la vue humaine de certaines séries tic pliénoménes. j)lut(H que le caractère qu'ils ont simj)lenicnt. connue j^Moupcs de clian<;cments. Si, quand lutm nous demandons ce (juc nous savons réellement dune l»lanle, nous excluons toutes les idées associées aux mots \ie et mort, nous trouvons que les seuls faits (jui n«Mis >oicnt soumis sont ipiil se passe, dans les plantes, certains processus déjicndanl les uns des autres, en l»résence de certaines inlluences extérieures qui les aident (Ml leur font obstacle, et (ju'cn (pielipies cas une diiïélence de structure ou une série favorable de circonstances permet à ces processus dé|)endants les uns des autres de se pntlonj^er plus longtemps que dans d'autres cas. Puis, dans le jeu de toutes ces actions internes ou externes, (pji déterminent la vie ou la mort des organismes, nous ne voyons rien à quoi les mots aptitude ou inaptitude soient applicables au sens physique. Si une clé va dans une serrure, si un gant gante exactement une main, le rapport des elujses entre elles est facilement |)en;u. L'n organisme («mtinuant à vivre .sous certaines condilitjns ne présente jamais rien qui ressemble à une aptitude de ce genre. Ni les >lructures organi(|ues elles-méines. ni leurs mouvements individuels, ni ces combinaisons de certains d'entre eux qui constituent la conduite, ne sont en rapport, d'une ma-
• Bien que Darwio ait approuvé celte exprecsion. et Tait quel<|Mef<-»!« cmploy»'-e, il ne l"a<lopte pas ^i^iu^ralement, soutciiaut lié* justem x
pr- ■«-iMii de sriectiou iiatiinlle est en «]Ui'l(|ues cas plus cun .r
yat\,iti>jn fies An'm.aux et l'iantei, !'• t'Jitiuu, t. I, chap. i, et / ''. j.ne des E»ijècei 6* éditiuo, chap. u).
SPK5CBII. — PrubU 46
242 PROBLÈMES DE MORALE ET DE SOClOLOGIF.
niùre analogue avec les choses et les actions du milieu. Éviilemment, l'expression « plus apte » telle qu'elle est employée ici, est une figure de rhétorique, suggérant le fait que, à l'égard des actions environnantes, un organisme caractérisé par ce mot, possède ou bien une plus grande habileté que d'autres de son espèce pour jnaintenir l'éipiilibre de ses activités vitales, ou bien une puissance de multiplication tellement supérieure à la leur qu'il continue à vi\TC dans sa postérité avec plus de persistance. Et en réalité, comme nous le voyons ici, l'expression « plus apte » s'applique aussi à des cas où il peut y avoir moins d'aptitude que d'ordinaire à survi\Te individuellement, mais où ce défaut est plus que compensé par des degrés supérieurs de fécondité.
J'ai développé cette critique dans l'intention d'insister sur la nécessité d'étudier les changements qui ont eu lieu, et continuent à se produire, dans les corps organiques, à un point de vue exclusivement physique. En considérant les faits à ce point de vue, nous nous apercevons qu'outre les effets spéciaux des forces coopérantes qui aboutissent à la plus longue survie d'un individu, et à l'augmentation conséquente, au cours des générations, de quelque trait qui a favorisé sa survivance, beaucoup d'autres effets encore ont été produits sur chacun, et sur tous. Des corps de toute classe et de toute qualité, inorganiques aussi bien qu'organiques, sont à tout moment soumis aux influences de leur milieu, et sont, à tout moment, changés par ceux-ci de manières, pour la plupart, peu remarquables, et au cours du temps, il s'opère des modifications très apparentes. Les choses vivantes, tout comme les choses mortes, sont, dis-je, ainsi influencées et modifiées perpétuellement, et les changements qui en résultent constituent une partie importante
LES KACTtimS DE l'ÉVOLUTION ORCAÎdyiK ii.'J
de ceux qui ont litu an cours de révolution or^'aiii(|ue. J« n'entends point ini|tli«|uer que des eliangenienls de cette classe passent enlirrcinent inaperçus, car, ainsi <|ue nous l'allous voir. Darwin prend note de certains clian^'enients ëecondaires et spiViaux. \!;ii> les clTets dont on iie tient pas compte, sont ces clïcts primaires et universels qui donnent certains caracti'^res fondamentaux à tous les orf.Mnismes. L'étude d'une ana!(»';ie préparera, mieux que tout, la voie pour nous les faire ap|)récier, et comprendr»- la relation qu'ils ont avec ceux qui monopolisent, maintenant, l'attention.
IJuiconque aime à errer, en obsenateur. le Ion;: de nos places, a dû remaniuer, çà et là, des endroits où la mer a déposé des objets plus ou moins semblables, et les a sé|)arés des choses dissemblables; il verra du palet séparé du sable, de grandes i)ierres éloignées de plus petites pierres; et, à l'occasion, il découvrira des dépôts de coquilles |)lus ou moins usées à force d'avoir été roulées |)ar le Ilot, l'arlois. les cailloux, ou l'argile caillouteuse composant le galet , seront beaucoup plus gros à une extrémité de la baie qu'à l'autre, tandis que des grosseurs intermédiaires, ayant entre elles de petites différences moyennes, occupent l'espace entre les extrêmes, il y en a un exem|)le, si j'ai bonne mémoire, à un mille ou deux à l'ouest de Tenby; mais l'exemple le plus remarquable et le mieux connu est celui quollre le banc deChesil.Là, sur une plage qui a vingt-cinq kilomètres de long, il y a une augmentation graduelle dans les dimensions des galets, lesquels, étant à une extrémité de sinqiles cailloux, sont à l'autre extrémité d'immenses blocs. Dans ce cas, donc, les brisants et le jusant ont etVectué une sélection, ont à chaque endroit laissé derrière eux les pierres trop grosses pour être aisément déplacées, emportant les autres
assez petites pour être facilement enlevées. Mais si nous considérons exclusivement cette action sélective de la mer, nous perdons de ^1le certains eflets importants que la mer produit simultanément. Pendant qu'elle agissait, d'une manière ditVérente, sur les pierres de telle sorte que quelques-unes demeuraient et que d'autres étaient emportées, elle agissait aussi sur elles de deux manières se rapprochant l'une de l'autre, mais pourtant distinctes. En les roulant et les heurtant perpétuellement les unes contre les autres, les vagues ont tellement brisé leurs parties les plus saillantes qu'elles ont produit des formes plus ou moins rondes, et puis, en outre, la friction des pierres déterminée ainsi simultanément a poli leurs surfaces. C'est-àdire, en termes généraux, que les actions environnantes, en tant qu'elles ont agi avec leur force aveugle, ont imprimé aux pierres une certaine unité de caractère, en môme temps qu'elles les ont séparées par leurs effets différentiels, les plus grosses ayant résisté à certaines actions violentes^ auxquelles les plus petites ne pouvaient résister.
Il en est de même pour d'autres réunions d'objets semblables dans leurs traits primaires, mais dissemblables dans leurs traits secondaires. Quand elles sont exposées simultanément à la même série d'influences, quelques-unes de celles-ci, s'élevant à une certaine intensité, peuvent opérer sur des membres particuliers de l'assemblage des changements qu'elles ne peuvent opérer sur ceux qui en diffèrent de façon marquée, tandis que d'autres actions opéreront sur tous, des changements semblables, à cause des rapports uniformes entre ces influences et certains attributs communs à tous les membres de l'assemblage. D'où il suit qu'on peut inférer que sur les organismes vivants, formant un assemblage et incessamment exposés
LES FACTEURS DE LÉVOLl'TIOM ORGAMOl'E 245
en conumiu à l'action de rtMivironnenicnt orj;anique, il doit s'opérer deux séries do ces l'ITcts. Il en n'-sullera une ressendilaïK'c universelle entre eux, en coiisr(|iuMK*t* de la resseniblanee de leurs rapports respectifs avec la matière et les forces autour d'eux, et il en résultera, en quelques cas, les dilTérences dues aux effels différentiels de cette matière et de ces forces, et, en d'autres cas, les changements qui. les uns favorables, les autres défavorables à la vie, finissent par aboutir à la sélection naturelle.
J'ai, plus haut, fait en passant allusion au fait cpie Darwin a tenu compte de quelques-uns de ces elîets produits directement sur les organismes par les actions inorganiques environnantes. Voici des passages delà sixième édition de YOriçine des Espèces qui le prouvent :
a 11 est fort difficile de décider jusqu'à quel point des chan^'ements de conditions, telles que celles du climat, de la nourriture, etc., ont agi d'une manière délinie. Il y a lieu de croire qu'au cours du temps les effets en ont été plus grands que ne peut le prouver un témoignage explicite...
« M. Gould croit que des oiseaux de la même espèce ont des couleurs plus vives dans une atmosphère plus claire que lorsqu'ils habitent près de la côte ou dans des îles, et Wollaston est convaincu que la vie près de la mer agit sur les couleurs des insectes. Moquin Tandon donne une liste des plantes qui, quand elles croissent près d'une plage, ont des feuilles charnueé, bien que partout ailleurs celles-ci ne soient point charnues »... « Quelques observar teurs sont convaincus qu'un climat humide affecte la croissance des cheveux, et que les cornes subissent cette influence comme les cheveux ».
Dans son ouvrage subséquent sur la Variation des Ani
maux et des Plantes^ Darwin reconnaît encore plus clairement ces causes île changement dans l'organisme. Un' chapitre est consacré à ce sujet. Après avoir admis que « l'action directe des conditions de vio, qu'elles conduisent à des résultats définis ou inch'linis, est un fait entièremenl distinct des elTets de la sélection naturelle », il dit que les changements de conditions de la vie « ont agi d'une manière si définie et si puissante sur l'organisation de nos espèces domestiquées, qu'elles ont suffi à former de nouvelles sous-variétés ou races, sans l'aide de la sélection j)ar l'homme ou de la sélection naturelle ». Voici deux de ces exemples (traduction E. Barbier; Reinwald et C'®) :
« J'ai donné, en détail, au neuvième chapitre, le cas le plus remarquable que je connaisse, savoir : que, en Allemagne, diverses variétés de maïs, apportées des parties les plus chaudes de l'Amérique, ont été transformées au cours de deux ou trois générations seulement » (Vol. II p. 358). Et dans ce chapitre IX, il dit, sur ce cas et quelques autres : « Quelques-unes des différences qui précèdent seraient certainement considérées comme étant de valeur spécifique chez des plantes à l'état de nature » (Vol. I, p. 351 seq.). « M. Meehan, dans un article remarquable, compare vingtneuf espèces d'arbres américains, appartenant à des ordres divers, avec leurs alliés européens les plus rapprochés, tous poussant en grande proximité, dans le même jardin et, autant que possible, dans les mêmes conditions. » Et puis, énumérant six traits par lesquels les formes américaines diffèrent toutes de même manière de leurs formes alliées européennes, Darvvin pense qu'on ne peut que conclure que ces changements « ont été causés, d'une manière définie, par l'action longuement continuée du climat différent des deux continents sur les arbres » (Vol. II, p. 285).
LF.8 PACTKrnS DE l'ÉV(»LITI(»N OllGAMgrK ilT
Mais le fait à nlcnir est qiu», tatulis (|uc Darwin tenait ainsi compte des effets spéciaux dus à des quantités spéciales et h des combinaisons d'innueiices dans le milieu, il ne tenait pas compte des elTets bien |)his impoilants dus à l'actiim générale et constante de ces influences'. Si une diiïérence entre les quantités d'une force qui agit sur deux organismes, d'ailleurs seniblables et serablablemenl conditionnés, produit quelque diiïérence entre eux, alors, par im|»lication. cette force produit chez tous deux certains eiïetscomnnins. L'inégalité entre deux choses ne peut avoir de valeur si les choses n'ont de valeur elles-mêmes. Semblablement, si, en deux cas, quelque dissemblance de proportion parmi les influences inorganiques environnantes auxquelles deux plantes ou deux animaux sont exposés, est suivie de quelque dissemblance dans les changements opérés sur eux, alors il s'ensuit que ces divers agents pris séparément, opèrent des changements chez tous les deux. Nous devons inférer de là que les organismes ont certains caractères structuraux en commun, qui sont la conséquence de l'action du milieu dans lequel ils existent, nous servant du mot milieu dans un sens très large, comme com[)renant toutes les forces physiques et toutes les conditions
' 11 est vrai qne si elles ne sont pas ailniisses, de propos d^libt^ré, par Darwin, elles ne sont pas niées par lui. Dans la Variation, il fait allasion à certains chapitres dans les Prineipts de Biologie, où j'ai traita de cette action réciproque générale dn milieu et de l'organisme, et lui ai attribué certains traits des plus généraux. Mais, bien que, par ses expressions, il prèle une attention sympathique à ce sujet, il n'adopte pas )• conclui^ioD de façon à assigner à ce facteur une part quelconque dans la genèse de» structures organiques, — encore moins la grande part que je crois qu'il y a eue. Je ue voyais pa« moi-même alors, et n'ai guère va que toi;' - riL,
combien ont été étendues et profondes les iufluences sur I in,
qui, ainsi que nous le verrons bientôt, se raltarht-nt auxpi....ni- i .-ultats de cette relation fondamentale entre l'urganisme et le milieu. Je puis ajouter que c'est dans ^Es^ai sur la • Physiologie transcendante », publié pour la première fois eu 1857 (voir « Esx(tis Je Morale, de Science, et d'Esthétique, t. 111. traduction A. tiurJeau, que je sui» entré dans l'ordre didées développé ici.
2i8 PROBLÈMES DE MORALE ET DE SOCIOLOGIE
ambiantes. Et nous pouvons conclure que des caractères |)rimaires, ainsi produits, il doit résulter des caractères secondaires.
Avant de passer à Tobservation de ces traits f^énèraux des organismes qui sont dus à l'action générale du milieu inorganique sur eux, je suis tenté de m'arréler sm les ellcls produits par cliacune des conditions et forces respectives qui constituent le milieu. J'aimerais à faire ceci, non seulement pour donner une conception préliminaire claire des manières dont tous les organismes sont influencés par ces agents universellement présents, mais aussi pour montrer que, en premier lieu, ces agents modifient les corps inorganiques aussi bien que les corps organiques, et que, en second lieu, les corps organiques sont bien plus modifiables que les inorganiques. Mais, pour éviter un arrêt dans l'argumentation, je me contenterai de dire que quand on étudie les effets respectifs de la gravitation, de la chaleur, de la lumière, etc, aussi bien que les effets respectifs, physiques cl chimiques des éléments qui forment les milieux, l'eau et l'air, on trouve que tandis qu'ils agissent, plus ou moins sur tous les corps, chacun d'eux modifie les corps organiques à un degré infiniment plus grand que celui auque; a modifie les corps inorganiques.
Ici, sans nous arrêter à distinguer les elîets spéciaux que ces différents éléments et forces du milieu produisent sur les deux classes de corps, voyons quels sont leurs effets combinés, et demandons quel est le trait le plus général de ces efiets?
Il est évident que le trait le plus général est la plus grand's quantité de changement opérée sur la surface extérieure que sur la masse intérieure. Dans la mesure où
U> t-ACihlKA bk. LÙuLLiiO.N uhuAMuLik tïM
U's fU'iiu'Uls dont esl compost* lo iiiilirti ciilrcMil en jeu, il f.iul ivconnaitif (ju'il» a;;i>s«'nt plus sur I«'s parties din'clelui'nt e\pusr«\s a eux (jue sur celles (pii sont placées à liiiversc. Et en tai»t ipie les forces du milieu entrent en jeu, il est manifeste (pic, sauf la pesanteur cpii alTccte indiffeivmmenl les parties exlcTieures ou intérieures, les parties •'\iernes ont à supporter une part bien plus grande de leur .iclion. S'il s'agit de chaleur, rextéricur doit la perdre ou I ac(piérir plus vite que l'intérieur, et dans un milieu tantôt plus chaud et tant *it |)lus froid, les deux doivent hahituel- Icmenl dillcrer de température jusquà un certain point, du moins lorsque la grandeur est considérable. Si c'est une question de lumière, alors partout sauf dans des masses altsulument transparentes, les parties extérieures doivent >ubir une proportion de changement plus considérable (jue les parties internes, toutes autres choses supposées égales; c'est-à-dire en supposant que le cas n'est pas compli(pié par des convexités de la surface extérieure produisant une concentration intérieure de rayons. D'où suit, pour jjarler d'une manière générale, la nécessité que l'elTel primaire et presque universel de la relation entre le corps et le milieu, soit de dillerencier l'extérieur de l'intérieur. Je dis presque universel, parce i\ue lorsque le corps est à la fois mécaniquement et chimiquement stable, comme par exemple un cristal de quart/, le milieu peut n'opérer ni changement intérieur ni changement extérieur.
Four les corps inorganiques, un vieux boulet resté longtemps exposé à l'air, nous fournit un exemple commode. Une couche de rouille formée de strates superposées l'environne, et cette couche s'épaissit d'une année à l'autre, jusqu'à ce que, peut-être, elle atteigne une phase où l'exté-
rieur perd autant par la pluie et le vent que son intérieur gagne par l'oxydation ultérieure du fer. La plupart des masses minérales, cailloux, blocs, roches, quand elles montrent un elYet quelconque de leur environnement, ne le montrtMit (|uo par cette désintégration de la surface qui suit la congélation de l'eau absorbée, effet qui, bien que mécanique plutôt que chimique, est un exemple également bon du principe général. Il se produit parfois aussi une « pierre qui branle ». Il se forme des couches successives relativement friables ; chacune est plus épaisse aux parties les plus exposées, et bientôt usée par les intempéries, et ainsi se forme une masse de forme plus arrondie qu'auparavant ; jusqu'à ce que, reposant sur le sol par une surface convexe, elle puisse aisément être déplacée. Mais de tous les exemples, le plus remarquable est celui qu'on voit sur la rive occidentale du Nil, à Philae, où une falaise de granit de cent pieds de haut a eu ses parties extérieures réduites au cours du temps à une collection de masses rocheuses variant de trois à six ou huit pieds de diamètre, dont chacune présente , en cours de progrès, une exfoliation de couches de granit décomposé de formations successives; la plupart des masses ayant des fragments de ces couches en partie détachées.
Si donc, des masses inorganiques, relativement si stables dans leur composition, ont ainsi leurs parties externes différenciées de leurs parties internes, que dirons-nous des masses organiques, caractérisées par une si extrême instabilité chimique, instabilité si grande que leur matière essentielle se nomme protéine, afin d'indiquer la promptitude avec laquelle elles passent d'une forme isomérique à une autre. II est évident qu'on doit inférer que cet effet du milieu doit s'opérer inévitablement et promptement, partout
LES FACTEIUS W. I. EVOLUTION OllCA.MOL'E i5l
OÙ la relation dexU rii'ur cl triiitrrieur s'est établie, réserve dont on verra plus tard la iK'trssitr.
En eomnieneanl par les plus ancit'iis cl plus j»etils être» vivants, iicuis rencontrons nécessairenjent des diflieullés pour recueillir des preuves, puiscpie toutes les espèces (pii existent maintenant ont été soumises pendant des milli(»ns et des millions (raniu''es au processus de révolution, et ont eu leurs traits primitifs com|)li(piés et obscurcis |)ar ces innombrables traits secondaires (pie la sélection naturelle des variations favorables a produits. Parmi les protophytes, il suffit de penser aux multitudes de variétés de Diatomées et de Desmidiées, avec leurs enveloppes comjjliquées; ou bien aux méthodes définies de croissance et de multiplication parmi des Algues aussi simples (jue les Conjuguées, pour voir (pie la plupart de leurs caractères dislinclifs sont dus à des constitutions héritées, qui ont été lentement mc^delées par la survivance du plus apte à tel ou tel mode de vie. Il est donc à peine possible de débrouiller quelles sont les parties de leurs changements de développement dues à l'action du milieu. Nous pouvons seulement espérer en avoir une conception générale en contemplant l'ensemble des faits.
Le premier fait cardinal est que tous les protophytes sont cellulaires. Tous nous présentent ce contraste entre l'extérieur et l'intérieur. En supposant que la multitude des spécialisations de l'enveloppe dans les diflérenls ordres et genres des protophytes soient opposées les unes aux autres, et s'annulent mutuellement, il reste un trait qui est commun à tous — une enveloppe dilTérente de ce qu'elle enveloppe. Le second fait cardinal est que ce simple trait est le premier qui se montre dans les germes ou spores, ou autres parties
d'où doivent naître de nouveaux individus, et que, par consétjuonl, ce trait doit Hrc considéré comme ayant été primordial. Car c'est un princij)c établi de l'évolution organique que les embryons nous montrent, d'une manière générale, les formes des ancêtres éloignés ; et que les premiers changements subis indiquent, plus ou moins clairement, les premiers changements qui ont eu lieu dans les séries de formes ayant précédé la forme existante. En décrivant, chez des groupes successifs de plantes, les premières transformations de ces unités j)rimitives, Sachs' dit des Algues inférieures que « le corps protoplasmK|ue conjugué se revêt d'une paroi cellulaire » (p. 10), que dans (( les spores des mousses et des cryptogames vasculaires »
et dans u le pollen des phanérogames », « le corps
protoplasmique de la cellule-mère se divise en quatre masses, qui s'arrondissent rapidement et se contractent, et ne sont enveloppées par une membrane cellulaire qu'après séparation complète » (p. 13) ; que, chez les Equisétacées, « les jeunes spores, quand elles se séparent d'abord, sont encore nues, mais qu'elles sont bientôt entourées par une membrane » (p. 14), et que, chez les plantes supérieures, comme dans le pollen de beaucoup de dicotylédones, « les cellules-filles qui se contractent sécrètent de la cellulose, même pendant leur séparation » (p. 14). Ici donc, de quelque façon que nous l'interprétions, le fait est qu'il se forme rapidement une couche extérieure différente de la matière contenue. Mais la preuve la plus significative est fournie par « les masses de protoplasma qui s'échappent dans l'eau hors des sacs avariés des Vauchéries, qui, souvent, s'arrondissent, instantanément, en des corps globu-
• Texl-Book of Rotany, par Julius Sachs. Traduit par A. W. Bennett et W. T. T. Dyer.
LES FA(rri:i lis de LEVOLUTION OHGAMQIB «3
laires », et où le u |)ritt(»|)lasiiia hyalin enveloppe le tout comme une peau » (p. \\ i, qui «« est plus dens»* (pie la substance intrririire. plusacpieuse •> p. Vi . (!«)miin'. en ce cas, le proinpiasnia n'e>t (piun fra«;inent, elconinn* ilest éloi^Mié (le linllnenee de la rellule-nit^re, ce processus de différeni.ition peut à peine tMre <'onsidéré conàine autre chose (|ue I «'ITet des actions pliysico-chimi(pies; conclusion foililiée par l'assertion de Sachs, (jue « non seulement chaipie vacuole dans un corps pnitoplasmiciue solidr. mais encore ihatpn' lil de proloplasma (pii prnctre dans la cavité, et linalement le côté interne du sac de protoplasma qui entoure la cavité, sont aussi bornés par une peau » (p. \'l). Si donc « chaque portion d'un c(»rps protoplasmique s'entoure immédiatement d'une enveloppe, quand il devient isolé, » lacpiclle enveloppe, dans tous les cas, naît à la surface de contact avec la sève ou avec l'eau, cette dinéreiiciation primaire de l'extérieur doit être attribuée à l'action directe du milieu. Que cette enveloppe ainsi commencée soit une sécrétion du protoplasme, ou, ce qui semble plus probable, qu'elle résulte de la transformation de celui-ci. cela importe |)«'U |)our rar<îumenl. De toutes manières, l'action du milieu •■st cause de sa formation, et de toutes manières les nombreuses dilTérenciations variées et complexes que présentent les parois des cellules doivent être considérées comme ayant leur origine dans ces variations de l'enveloppe physi- (|uement engendrée, dont la sélection naturelle a profité. Le protoplasma contenu dans une cellule végétale, <pii a >a mobilité propre, et cpji, lorscpiil est libéré, exécute des mouvements amiboides pendant un temps, peut être considéré comme une amibe emprisonnée, et (|uand nous passons ensuite à une amibe libre, (pii est un des types les jdus simples des Protozoaires, nous rencontrons, naturel-
leniLMit, des phénomènes de même espèce. Le Irait général (|ui nous intéresse ici est que, tandis (jue le sarcode plasli(jiie ou à demi lluide conliime à élenilre, d'une façon irrégulière, tantôt une partie et tantôt une autre de la périphérie, et à retirer eiisuilc tantôt l'un et tantôt l'autre de ces processus temporaires, avec peut-être quelque petite portion de nourriture qui y est attachée, il n'y a qu'une dillerencialion indistincte entre l'extérieur et l'intérieur (fait démontré par la fréquente coalescence des pseudopodes chez les Rhizopodes) ; mais lorsqu'il finit par arriver au repos, la surface se différencie de son contenu ; le passage à un état enkysté, dû sans doute en grande mesiure à une tendance héréditaire, étant opéré, et ayant probablement été, autrefois, commencé par l'action du milieu. La connexion entre la constance de la position relative des parties du sarcode et la genèse d'un contraste entre les parties superficielles et les parties centrales, se montre peut-être mieux que nulle autre part chez les Infusoires les plus petits et les plus simples, les Monades. Le genre Monas est décrit par Kent comme « plastique et instable de forme, ne possédant aucun
revêtement culiculaire ; les substances nutritives sont
imbibées par toutes les parties de la périphérie' » ; et il dit que le genre Scytoînonas « diflere du Monas seulement par sa forme persistante et la plus grande rigidité de la couche périphérique ou ectoplasmique, qui l'accompagne*. » Décrivant, d'une manière générale, des formes inférieures de ce genre, dont quelques-unes n'ont, dit-on, ni nucléus ni vacuole, il fait remarquer que dans les types un peu plus élevés u la bordure externe ou périphérique de la masse protoplasmique, tout en ne prenant pas le caractère d'une
« A Manwilof the Infusûria, par \V. Savillc Kent, t. I, p. 232. * Id., l. I, p. 241.
U8 FACTELHS DE L fcVOLUTION OUGAMQUK 255
paroi 0(»llulyire ou cutiiiilo, présente, comparée à la sub- .slanctî iiiUrii'ure de ci'ltP masse, iiiif slnuiiin? lé^'èreiiKMil plus solide ' >». Kl il ajoute que ees formes ayant un i'\t«'rieur si largement dilTéreiicié, « tout en présentaul lialiilueilemenl un conlour normal plus ou moins earacléristi(|ue, p<ii\ent retourner, à volonté, à un étal pseutio-amiboide')». ici. donc, nous avons plusieurs indications du principe (]ue re\tériorité permanente d'une certaine partie de la substance est suivie de sa transformation en un rcvclement dissemlilalde de la subslancc (pi'elle contient. La membrane limitante, indéfinie et anliiste chez les plus simples de ces formes, telles que les Grégarines', devient, chez les Infusoires supérieures, définie et souvent complexe, ce qui montre que la sélection des variations favorables a eu une ^'rande part dans sa formation. Dans des types tels que les l'uraminifcres, qui, bien que presque sans structure à liiilérieur, n'en sécrètent pas moins une coquille calcaire, il c.-l c\ ident que la nature de cette couche extérieure est déterminée par la constitution héréditaire. Mais la reconnaissance de ce fait s'accorde avec la croyance que l'action du milieu a commencé la couche externe, si spécialisée qu elle soit maintenant, et que, maintenant encore, le contact avec le milieu en excite la sécrétion.
11 reste à nommer une autre analogie remarquaDle. Quand nous étudions l'action du milieu dans une masse inorganique, nous sommes amenés à voir qu'entre la couche extérieure changée et la masse intérieure qui ne l'est pas, se trouve une surface où se produit un changement actif. Nous avons ici à noter qu'il y a un rapport semblable des
« Keut, t. I, D. 56.
» K.eut, t. 1,1». 51.
• The ÉUmenlt of Comparative Anatomy, par Th. Ilaxley, pp. 7-9.
parties à la fois chez la cellule végétale et chez la cellule animale. Dans l'un des cas, se produit immédiatement eu dedans de Teuveloppc l'utricule primordiale, et dans l'autre la couche de sarcode actif. Dans l'un et l'autre cas, le protoplasme vivant, tapissant la cuticule de la cellule, est préservé contre l'action directe du milieu, et n'est cependant pas hors de portée de ses inlluences.
La conclusion précédente, limitée à un certain trait commun de ces organismes fort petits qui sont, pour la plupart, invisibles à l'œil nu, semblera assez insignifiante. Mais elle cesse de paraître telle, quand, en passant dans un champ plus vaste, on observe ses implications, directes et indirectes, en ce qui concerne les plantes et les animaux plus grands.
La vulgarisation scientifique a tant familiarisé beaucoup de lecteurs avec un certain trait fondamental des choses vivantes qui les entourent, qu'ils ont cessé de trouver ce trait merveilleux, et de s'apercevoir combien, avant d'être interprété par la théorie de l'évolution, il était profondément mystérieux. x\ux temps passés, l'idée qu'on se faisait d'une plante ou d'un animal ordinaires, non pas chez les gens du monde mais parmi les plus savants, était celle d'une seule entité continue. On considérait, sans hésitation, chaque être vivant comme étant, à tous égards, une unité. Il pouvait avoir des parties diverses par leurs dimensions, leurs formes, leur composition ; mais ces parties composaient un tout qui, dès le début, dans sa nature primitive, avait été un tout. Même pour les naturalistes d'il y a cin quante ans, l'assertion qu'un chou ou une vache, bien qu'en un sens ils forment chacun un tout, sont, dans un autre sens, une vaste société d'individus fort petits, vivant