‹ Problèmes de morale socialeChapitre 102 sur 228 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

sent en être les imitations lointaines et comme le pressentiment dans la nature, mais avec lesquels il est bien dangereux de la confondre, ce qui est Terreur commune de tous ces systèmes.

Nous nous servirons de cette loi de Leibnitz qui s'appelle le principe de continuité, principe pressenti ou appliqué instinctivement par toutes les grandes intelligences qui ont eu la conception profonde de la nature. Dans la série des êtres, en efTet, aussi bien que dans l'analyse mathématique, s'observe cette belle loi que Leibnitz a mise le premier dans tout son jour et dont il ne cessait de faire les plus intéressantes applications au calcul des grandeurs, à la détermination des forces, à Tétude des phénomènes, à la hiérarchie des monades. « Il faut, disait Leibnitz, qu'on puisse considérer le repos comme un mouvement iévanouissant après avoir été continuellement diminué, et de même l'égalité comme une inégalité qui s'évanouit aussi... )) Cette règle trouve sa justification dans le tableau, non-seulement des choses idéales et des grandeurs, mais encore des choses réelles. « Et quoique dans la nature il ne se trouve jamais de changements parfaitement uniformes, tels que demande l'idée que les mathématiques nous donnent du mouvement, néanmoins les phénomènes actuels de la nature sont ménagés de telle sorte, qu'il ne se rencontre jamais rien où la loi de la continuité soit violée. » {Réplique aux réflexions de Bayle.)

Appliquons cette loi aux formes et aux forces de la nature. La nature ne va pas par sauts; elle établit une suite de nuances et d'intermédiaires entre les extrêmes de chaque série et entre les séries extrêmes de chaque

ordre. Il n'y a pas un intervalle appréciable entre un ordre d'êtres et de phénomènes et un autre ordre d'êtres et de phénomènes , il y a gradation et continuité, de sorte qu'en suivant cette loi on peut s'efTorcer de rétablir entre les différents ordres ce que Leibnitz appelait le passage insensible. C'est ainsi que le savant naturaliste Bonnet envisageait la série immense des êtres comme une chaîne composée d'anneaux en nohibre infini et dont chaque anneau représentant une espèce est lié à la fois à l'anneau qui le précède et à l'anneau qui le suit.

Le plus grand esprit peut-être qui ait examiné la nature dans son ensemble avant Leibnitz, je veux dire Aristote, à travers les difficultés et les ténèbres de la science naissante, avait eu la notion claire de cette loi. Quelle est l'idée qui fait l'unité de son Traité de VAme ou plutôt du principe de la vie? C'est qu'il faut étudier ce principe non dans l'homme, ni dans l'animal seulement, mais dans le monde entier, partout où s'étend la vie, dans le vaste ensemble des forces organiques, dans leur succession et leur gradation continue. Aristote institue ainsi la psychologie la plus hardie qui fut jamais, non pas celle de Uhomme, mais celle de l'univers organique embrassé d'un seul coup d'œil. C'est l'histoire de l'âme naturelle qu'il nous trace à grands traits. Il nous la montre d'abord s'essayant à son plus bas degré dans les plantes, avec une faculté unique, la nutrition; puis chez l'animal, agissant par sensation et locomotion ; enfin dans l'homme, s'élevant jusqu'à la pensée et à la raison. C'est ce qui fait de ce livre la première grande conception sur la nature que le génie humain ait nettement formulée.

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