CHAPITRE VII
N'est-ce pas exactement ce qu'a voulu exprimer Lcibnitz dans son langage légèrement métaphorique . quand il nous dit que la matière inerte est le sommeil des forces représentatives, que la vie animale est le rêve des monades, la vie rationnelle le réveil? La monade n'arrive pas du premier coup à la pleine connaissance d'elle-même, mais elle poursuit, si je puis dire, la pensée, elle l'atteint graduellement, d'abord sous la forme du rêve ; et enfin le réveil complet de la monade s'accomplit dans l'homme avec la vie rationnelle.
Je ne méconnais pas ce que ce principe de continuité, indiscrètement interprété, peut produire d'exagérations et de périls de l'ordre le plus délicat. Je n'ignore pas que, mal compris, il peut sembler trèsvoisin de la doctrine de certaines écoles, de l'école naturaliste, par exemple, qui vient nous dire : « Pour nous, il n'y a pas de distinction entre les ordres de phénomènes, il n'y a même pas de différence entre ces ordres; il n'y a que des transformations indéfinies de phénomènes liés entre eux, des séries différentes de mouvements, mais il n'y a pas en soi de distinction substantielle entre les séries d'êtres que ces différents mouvements constituent. » Cette loi qui, retenue dans ses justes limites, interprétée, appliquée d'après Aristote et Leibnitz, est une de celles qui jettent le plus beau jour sur la nature , a reçu également une interprétation panthéistique. La formule de Leibnitz sur le sommeil, le rêve, le réveil de la monade, ne semble-t-elle pas avoir été traduite presque dans des termes identiques par Schelling, quand il a dit : « La nature sommeille dans la plante, rêve dans l'animal, et se
réveille dans l'homme? » La traduction de Schelling est aussi exacte que possible, et cependant Schelling comprend la succession et la génération des formes et des forces de la nature tout autrement que Leibnitz. Leibnitz affirmait uniquement la progression hiérarchique des formes et des forces ; depuis le plus bas degré de l'existence la plus aveugle, jusqu'au plus haut degré de l'existence qui se connaît et se définit, il suivait le progrès et l'uniformité dé la loi, mais il maintenait la distinction des êtres et des ordres de phénomènes soumis à ce progrès constant et uniforme. Quant à Schelling, son interprétation est fort différente, et assurément Leibnitz ne l'aurait pas admise. Il n'aurait pas admis ce processus dynamique des êtres qui, au fond, ne sont qu'un seul et même être infiniment varié. Il n'aurait pu souffrir que ce soit le même principe qui agisse au fond de l'univers visible et qui pense au fond de ma conscience. Que signifie, en effet, cette évolution des êtres, ou plutôt de l'être, cette élévation progressive du principe actif vers le degré supérieur où il reçoit la raison avec la liberté? Quelle est la doctrine constante du Traité de lame du monde^ ou du Système de la philosophie de la nature? C'est que l'univers est un vaste organisme vivant, doué d'une force qui produit incessamment les formes les plus variées, et qui se réalise par un perpétuel effort' vers la forme supérieure de l'être, vers l'esprit, vers le moi. Ce n'est que dans le moi que la nature arrive à son pénible et glorieux achèvement. La nature est un esprit aveugle qui lutte pour atteindre à la liberté, cause finale de son effort et de son mouvement. Il y a identité de principe entre la nature et l'esprit; seu-*