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CHAPITRE VII

mais il n'y a pas de forme distincte, déterminée, spécifique, qui sépare tel ou tel corps de tel ou tel autre et qui permette de Ten distinguer. Si je laisse le cristal d'alun, que j'ai pris tout à Theurc pour exemple , dans ce liquide convenablement préparé, et que j'entretienne indéfiniment le milieu liquide, le cristal s'accroîtra indéfiniment ; si je le retire, son accroissement cessera immédiatement. C'est donc quelque chose de purement mécanique, une simple superposition de couches extérieures au tour du noyau central. Si je soumets ce cristal à certaines expériences chimiques, je le dissoudrai. Les éléments qu'il cédera entreront avec la même facilité dans des combinaisons nouvelles. Ce n'est pas l'individualité véritable, car il n'y a pas là un système véritablement clos dans l'espace, un tout défini par sa forme, un tout spécifique.

Où trouverai -je donc l'individu dans le monde inorganique? Irai-je le chercher dans les molécules constitutives dont se compose tel ou tel corps simple ? Mais ces molécules elles-mêmes, que sont-elles? Le sais-je? Pourra-t-on jamais le savoir? L'individualité inorganique va toujours fuyant, se dissipant et disparaissant devant nous. Quelle est, en effet, la dernière hypothèse, jusqu'à un certain point autorisée, sur Tunité des [phénomènes physiques ? C'est que les molécules des corps simples eux-mêmes seraient composées d'atomes d'éther, comme s'il y avait une substance unique indéfiniment répandue, toujours agitée dans l'espace immense, l'éther. Ces atomes d'éther, se réunissant, forment les molécules des corps simples, et par les corps simples tous les

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corps composés, de telle façon que lés échanges de mouvement entre les atomes produiraient* ce que nous appelons électricité, lumière, chaleur, etc., etc. Ainsi, le dernier support de l'individualité inorganique que je persiste à poursuivre dans sa fuite éternelle, ce serait cet atome d'éther qui est encore une pure hypothèse ; mais admettons que cette hypothèse soit une théorie scientifique. Je saisis donc enfin l'individu dans le monde inorganique. Mais quelle vague individualité! Qu'y a-t-il de plus semblable qu'un atome d'éther à un autre atome d'éther? Sauf la situation dans l'espace et le mode de groupement, dû à des circonstances très-compliquées, chaque atome étant identique avec un autre atome, les atomes sont indiscernables.

C'est dans le monde organique que je commence à saisir les traits constitutifs de l'individualité. Nous avons indiqué tout à l'heure le minimum de cette conception. Montrons au juste ce qu'elle implique. D'abord il faut que l'objet en question nous donne l'idée d'un tout, organisme ou organe, parfaitement clos dans l'espace; puis il faut que l'individu nous présente l'idée d'une vie indépendante, pouvant être distinguée de toutes les autres existences; il faut que cette individualité se détermine à nos yeux par une forme spécifique, arrêtée, constante, qui soit à elle et ne soit qu'à elle, qui ne puisse s'agrandir que dans certaines proportions; il faut aussi que cette forme s'entretienne et se développe aux dépens du milieu environnant. Et non-seulement cet accroissement limité est nécessaire pour définir l'individu, mais partout où nous voyons ce tourbillon vital se

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réaliser, partout où nous remarquons des formes spécifiques définies, constituées par les changements de l'individu et par son pouvoir d'assimilation aux dépens de son milieu, un syslème qui, en un mot, se développe ou s'entretient par des échanges continuels, en même temps nous voyons lié à ce caractère un autre phénomène, la destruction inséparable de la nutrition. Se nourrir et croître jmur être détruit, non i)as comme le cristal par des causes externes et chimiques, mais par des causes internes qu'elle porte en elh»même, voilà la condition essentielle de l'individualité.

Mais cette mort est-elle véritable? Avant de disjîaraître, ce système de phénomènes a transmis la puissance de vie dont il était le dépositaire, de sorte que cette mortalité de l'individu est compensée par l'immortalité de l'espèce ; l'espèce est en réalité comme un individu qui se prolonge, un système de phénomènes qui, après être parti d'un certain point, s'est arrêté dans sa course, et après avoir décliné revient à son point de départ pour recommencer sans fin son évolution.

Cette individualité, telle que je viens de la définir, est-elle toujours nettement marquée dans le premier des reloues organiques, dans le règne végétal? Assurément non, et là encore on peut observer l'application de la loi de continuité. Dans le monde végétal, bien que tous ces caractères se retrouvent à différents degrés, c'est encore un problème pour les naturalistes de savoir où est au jusle la ligne de démarcation, où commence l'individu végétal et où il finit*.

1. Voyez sur ce sujet la savante leçon de M. Naegeli, proresseur à Zurich, Reviie des cours scientifiques^ deuxième année.

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Est-ce l'arbre, la plante tout entière, est-ce telle ou telle partie de l'arbre, est-ce, par exemple, telle branche garnie de feuilles, est-ce le bourgeon avec le jet qui sort du bourgeon, est-ce le pédoncule, que sais-je ? On se divise sur ce point. L'ancienne école disait : l'individu, c'est le végétal tout entier, c'est l'arbre. Une autre école est venue et a dit : Non, c'est le bourgeon, c'est le jet qui sort du bourgeon. Mais voici une troisième école qui cherche bien plus loin encore l'obscur commencement de l'individu végétal. Je comparerais volontiers cette dernière école à celle dont je parlais tout à l'heure, qui va chercher l'individu minéralogique dans l'atome hypothétique d'éther ; mais ici, il 'ue s'agit plus d'une existence hypothétique, il s'agit d'un organisme très-réel, du dernier organisme possible dans la plante, de la cellule. On sait que les tissus végétaux, de même que les tissus animaux, se composent de cellules infiniment petites, invisibles à l'œil, et qui ont leur vie propre, leur autonomie, leurs maladies spéciales, de sorte que ces infiniment petits êtres à formes polyédriques, soudées les unes aux autres, marquent véritablement le premier commencement du règne organique. Le premier individu du règne végétal serait donc la cellule.

Ainsi, au plus bas degré du règne végétal, la cellule a sa vie propre, elle a l'autonomie, elle peut avoir son existence distincte et indépendante. Mais à mesure que la plante s'élève dans la hiérarchie des formes de la nature, la loi de l'individualité, d'abord indécise, se marque et s'accentue par des traits plus précis. La cellule perd alors ou cède quelque chose de

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