‹ Problèmes de morale socialeChapitre 106 sur 228 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

son indépendance, de sorte que, dans les degrés les plus élevés du règne végétal, elle ne peut réellement plus être considérée comme ayant une vie autonome et distincte. Il faut faire remonter de quelques degrés Tindividu véritable. Nous voyons que des travaux même des naturalistes qui se piquent le moins de philosophie se dégage une belle loi : à mesure que s'élève l'individualité, s'établit en même temps le règne de l'harmonie organique, c'est-à-dire que dans toutes les parties qui composent l'organisme, qui en sont comme les éléments, la vie locale cède quelque chose au profit de la vie générale. Il y a plus de travail pour l'ensemble, et moins de travail égoïste, si je puis dire, pour chacune de ces parties et chacun de ces éléments. Chaque cellule est moins l'individu, et la plante entière est plus l'individu, précisément parce que chaque cellule l'est moins. A mesure que l'individu monte, chaque partie est plus nécessaire au tout, chaque partie perd de sa vie solitaire, il n'y a plus qu'une seule vie collective qui absorbe et résume toutes les autres, la vie de l'être tout entier.

C'est cette même loi que nous trouvons appliquée, avec une rigueur croissante, dans le règne animal. Mais en outre l'individualité s'y révèle avec des attributs tout nouveaux. Même dans les degrés supérieurs du règne végétal, on peut dire qu'elle existe déjà, mais vaguement et incomplètement. Certes, la plante a la vie, elle la possède, mais elle ne la sent pas. Je ne parle bien entendu que pour les naturalistes ou les philosophes. Les poètes, s'il y en avait parmi mes lecteurs, pourraient me chercher querelle sur ce point.

Il y a en effet toute une école poétique qui prétend que l'arbre sent la vie. Porter le fer au cœur de l'arbre, répandre son sang, sa sève, sur la mousse de la forêt, c'est presque, aux yeux de ces aimables rêveurs, commettre un attentat. Ce sont là des fantaisies d'imagination qui peuvent nous causer un attendrissement passager, mais nul ne songerait à soutenir sérieusement une pareille thèse. Ces élans de sensibilité n'ont rien à voir avec la science.

Il faut arriver à l'animal pour trouver le premier éveil de la sensation, le premier retentissement de la vie dans une sorte de sentiment vague que Têtre commence à prendre de ce qui s'accomplit en lui. La vie sensible à elle-même commence. Et comme il ne peut y avoir de sensibilité d'aucune sorte sans quelque conscience qui recueille les impressions diverses de la vie et qui en prenne connaissance, on voit poindre déjà dans l'animal je ne sais quelle intelligence obscure qui perçoit certaines choses du dehors et l'impression des objets sur les organes, intelligence infiniment faible, presque nulle dans les espèces inférieures, reflet lointain de certaines facultés de l'homme, de l'imagination et de la mémoire sensible, ébauche imparfaite, germination suspendue de la pensée.

L'individualité ne se caractérise pas seulement à ce degré par la vie sentie, mais par l'affranchissement de cette loi fatale qui pèse sur l'individu organique dans le monde végétal , et le contraint de vivre là où par ses racines il est fixé ; il a la vie, sans doute, et tout un système de vie constituant un tourbillon vital; c'est un individu, mais enchaîné au sol. Déjà, au contraire, dans l'animal, voyez le progrès. L'animal trans-

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