CHAPITRE I
Tous les efforts des défenseurs de la Morale indépendante, sur ce point, ne parviendront pas à lui trouver dans les annales de Tesprit humain des analogies légitimes et une parenté d'idées dont elle puisse se réclamer. Au fond il importe peu, je le sais, qu'une idée soit vieille ou récente dans le monde. Est-elle vraie, est-elle fausse? Voilà ce qui seulement doit nous intéresser. Mais comme les moralistes de cette école, qui ne manquent ni de subtilité dialectique ni d'érudition, ont souvent appelé la discussion sur ce terrain, suivons-les où ils nous conduisent.
On a cherché quelquefois à ^ire remonter jusqu'à Aristote l'origine de cette thèse sur l'indépendance absolue de la morale. Bien à tort, assurément. La morale d' Aristote repose sur sa psychologie. Mais sa psjchologie elle-même est liée aux autres parties de sa philosophie. Le Traité de l'Ame, tout en gardant l'empreinte du regard le plus large et le plus pénétrant qu'ait jeté jamais le génie observateur sur la vie dans le monde, est inintelligible à qui n'a pas pénétré les principes généraux de la Physique et de la Métaphysique. D'ailleurs, qui ne le sait? L'idée de fin est partout dans la morale d'Aristote; la fin y est déclarée identique au bien, et le bien lui-même ne réside-t-il pas, selon lui, dans l'acte par excellence, dans la pensée, ce qui assure et achève notre ressemblance avec Dieu et nous
2a PROBLÈMES DE MORALE SOCIALE.
ramène par des chemins différents au principe transcendant de la morale platonicienne, ropiWiç tû Osô?
Mais il est particulièrement deux antécédents historiques que les partisans de la morale indépendante aiment à invoquer : les stoïciens et Kant. Rien de plus illusoire qu'une pareille généalogie. Les stoïciens, bien que leur gloire principale soit d'être les plus grands moralistes de Tantiquité et qu'ils aient été vraiment les directeurs de la conscience humaine avant le christianisme, avaient leur métaphysique et en dépendaient étroitement pour leur doctrine morale. Vivre conformément à la raison, ce n'était pas, selon l'interprétation la plus autorisée, déduire la règle des mœurs de la raison individuelle, mais conformer sa vie à la Raison universelle qui gouverne et anime le monde. Vivre conformément à la nature comme disaient d'autres stoïciens, ce n'était pas tirer de soi-même et de sa nature propre la loi de ses actes, c'était vivre conformément à l'ordre, à l'ordre réalisé dans la nature, principe de la justice dans l'âme, de la beauté dans le corps, de l'harmonie dans l'univers. Si le sage du stoïcisme devait arriver à l'impassibilité par la tension et par l'effort, c'était parce qu'il pouvait imiter et reproduire en lui le travail accompli dans l'univers, où une force toujours tendue réunit, groupe, dispose et ordonne les éléments multiples de la matière.
On a pu faire plus facilement illusion à l'opinion du dehors et même se faire illusion à soi-même en invoquant l'exemple du dix-huitième siècle et particulièrement le nom de Kant. Pour ne pas étendre à l'infini cet épisode historique, parmi tous ces ancêtres prétendus de la Morale indépendante, ne prenons que le plus