CHAPITRE I. S
illustre. Certes il n'y a pas de moraliste chez qui Tinspiration soit plus haute et plus sévère, plus dégagée de toute influence étrangère que celle de Kant, plus rigoureusement scientiQque et par conséquent plus indépendante dans le vrai sens du mot. Mais voyez les différences capitales. La conception de la loi morale, selon Kant, est toute rationnelle ; ce serait en détruire Tautorité que de la dériver de Texpérience. Pour Técole nouvelle, le principe est tout empirique, ce n'est qu'un fait généralisé. — Par suite de sa manière de concevoir la loi, Kant fait procéder logiquement le droit du devoir, c'est V impératif catégorique qui crée le devoir, et le devoir, une fois créé, crée à son tour le droit. Pour l'école indépendante qui craindrait d'asservir l'homme à une tyrannie nouvelle, celle de la raison, c'est d'abord le droit qu'elle pose en le déduisant par la plus contestable des analyses du fait purement expérimental de la liberté ; c'est ensuite indirectement et par la nécessité de respecter le droit) en autrui qu'elle arrive à la notion du devoir. Enfin, pour le grand philosophe allemand, l'idée religieuse est le couronnement indispensable de la morale. La notion de Dieu n'intervient pas dans l'établissement de la doctrine des mœurs, mais elle l'achève, elle la consacre, et si elle n'est pas à la base, elle se retrouve du moins au sommet. La réalité du juge et du législateur suprême lui semble indispensable pour constituer une sanction extérieure, indispensable elle-même à la morale. Nous voilà tout d'un coup rejetés en pleine métaphysique, et dans quelle métaphysique ? celle de Dieu, de l'immortalité et des sanctions, c'est-à-dire aux antipodes de la Morale indépendante, pour qui
Tincertitude à T^asd de Dieu et de la vie future est la condition du désintéressement de la vertu. Il n'y a donc de commun entre Kant et ces moralistes que d'admirables formules qu'ils ont eu raison de lui emprunter et qu'ils s'honorent en popularisant, sur le respect de la liberté, de la personne humaine en soi et en autrui, sur l'obligation de se transformer et ^e transformer toute chose autour de soi, sur la grandeur du but que Thomme doit se proposer à luimême, qui est de devenir citoyen libre de l'univers moral. — Sur tout le reste, spécialement la question des méthodes, il y a divergence complète; sur certains points l'opposition est radicale. Kant ne reconnaîtrait dans l'école nouvelle ni sa doctrine ni sa méthode ; scientifiquement il est séparé d'elle par des abîmes.
Il ressort de ce que nous venons de dire que des deux thèses qui constituent cette morale nouvelle, l'une est très-populaire, mais ne présente aucun intérêt scientifique ni aucune nouveauté, c'est celle par laquelle elle se proclame indépendante à l'égard de la théologie ; l'autre, beaucoup plus obscure et condamnée par sa nature même à être peu comprise de la foule , nous offre au contraire un sérieux intérêt, celle par laquelle elle se déclare affranchie de toute doctrine philosophique et de toute conception rationnelle. Si cette dernière thèse était démontrée , elle constituerait une nouveauté considérable dans la science.
Le véritable fondateur de la morale indépendante, ainsi entendue, ce n'est pas Kant, c'est Proudhon dans son livre fameux de la Justice dans la Révolution et