CHAPITRE I
Elle s'écrie,. la main gauche sur le cœur, la droite étendue vers Tinfîni : C'est moi qui suis la reine de l'univers. Tout ce qui est hors de moi est inférieur à moi, et je ne relève d'aucune majesté. »
Nous tenons enfin les origines de la Morale indépendante. Elles ne sont pas ailleurs. On peut dire que c'est vers l'an 1857 que cette école a pris naissance et que le livre de Proudhon en a été l'orageux berceau. Cette répudiation formelle de tout protectorat trans" ccndantal pour la justice, que ce soit une idée ou que ce soit un dieu, cet effort pour constituer la morale sur une base expérimentale, pour la déduire tout entière du fait de la liberté, voilà ce qu'il y a de vraiment original et intéressant dans cette entreprise nouvelle. Tout est là, résumé en quelques brèves et impérieuses formules. On les a développées, commentées, variées à l'infini, répétées à satiété ; on les a défendues à outrance, ce qui semble être surtout la vocation et l'emploi des rédacteurs du recueil auquel cette morale a donné son nom; on n'y a rien ajouté d'essentiel. La pensée de Proudhon marque les bornes de l'horizon philosophique dans lesquelles se maintiennent avec un scrupule quelque peu exagéré ses successeurs. On voudrait les voir s'enhardir en dehors des deux ou trois propositions fondamentales qu'ils soutiennent obstinément. Us rendraient peut-être plus de services à leur idée en montrant de quelle fécondité elle est capable. La plus habile des polémiques ne vaut pas, pour l'efTet produit ni pour la justification d'une méthode, un résultat effectif, une série de conséquences et d'applications nettement déduites du principe, un corps de doctrine constitué. Proudhon a été le révéla-
leur ; M. Massol et ses amis, se sont voués à Tapologétique ; nous attendons la doctrine.
Il y avait une affinité naturelle entre cette théorie morale et un temps éprouvé comme le nôtre par la critique et la contradiction. Elle devait se produire par une sorte de nécessité logique, au milieu de cette anarchie des intelligences mises en défiance par de terribles mésaventures contre tous les systèmes et sollicitées de plus en plus par le progrès des sciences positives. L'exemple du prodigieux développement de ces sciences, depuis qu'elles ont été affranchies dans leurs méthodes et dans leur esprit, devait être contagieux. Les réformateurs ne s'arrêtèrent pas à considérer la nature spéciale et les conditions de la science morale. La tentation était grande de faire de la morale, elle aussi, une science positive, ne relevant que d'ellemême, et rejetant toute sujétion, sous quelque nom sublime ou sacré qu'elle se déguisât. Il était naturel que cette illusion se produisît. On voit clairement, si l'on veut y réfléchir, que l'entreprise de ces réformateurs dans l'ordre moral est analogue et pour ainsi dire parallèle à la tentative du positivisme dans la philosophie. C'est la même ambition de constituer la science spéciale dont ils s'occupent en dehors de toute donnée métaphysique, comme les positivistes ont entrepris de faire une philosophie en dehors de toute spéculation sur l'âme ou sur Dieu. Le positivisme prend les faits généraux de chaque science, les coordonne, et cet ensemble des résultats systématisés de Texpérience sensible, il l'appelle la philosophie. De même les disciples de Proudhon prennent un fait principe, la liberté, l'analysent, prétendent en faire