CHAPITRE XI
cet homme universel..., un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. » — « Comme Thomme conserve ses connaissances une fois acquises, il peut aussi les augmenter facilement, de sorte que les hommes se trouvent aujourd'hui dans le même état où se trouveraient les anciens philosophes, s'ils pouvaient avoir vieilli jusqu'à présent, en ajoutant aux connaissances qu'ils avaient celles que leurs études auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles. »
Et qu'on ne dise pas que Pascal, au moment où il écrivait ces belles paroles, n'avait pas la conscience de la portée et des conséquences qu'elles pouvaient avoir. Qu'on relise cette page immortelle, et Ton verra comment l'idée du progrès dans l'homme s'oppose tout naturellement, par le plus puissant des contrastes, à celle de l'immobilité dans les animaux. « La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse ; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu'ils en ont ; comme ils la reçoivent sans étude, ils n'ont pas le bonheur de la conserver, et, toutes les fois qu'elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque, la nature n'ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette science nécessaire toujours égale, de peur qu'ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites. // 71 en est pas de même de Cliomme^ qui n est produit que pour Vinfinité. » Jamais on n'a traité plus magnifiquement la raison de Thomme, jamais on ne l'a plus dignement affranchie du parallèle, déjà fort à la mode,
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avec rinstinct des animaux. Remarquez cette défini* tion de la vérité, qui doit toujours aToir Tavantage, même nouvellement découverte, puisqu'elle est tou* jours plus ancienne que toutes les opinions qu'on en a eues. Quel noble enthousiasme pour Tindépendance légitime de Tesprit humain, quel fier sentiment de sa grandeur, de sa fécondité inépuisable, de ses inven tions, qui peuvent être tout ensemble sans fin et sans interruption I Quoique restreinte a aux sujets qui tombent sous le sens ou le raisonnement, » la théorie du progrès est déjà exprimée avec une hardiesse rare et une largeur d'intuition incomparable. Le germe, désormais impérissable, est déposé dans la conscience humaine. Nous verrons croître la moisson prochaine avec un mélange de bon grain et d'ivraie, d'utiles et grandes vérités confondues parmi des chimères funestes ou folles. Et plus tard, dans la suite des âges, en voyant des aspirations perverses usurper le nom du progrès et remplir de sang et de crimes le sillon entr'ouvert par la main d'un Pascal, nous penserons à l'indignation superbe qu'il aurait ressentie en voyant déshonorer son œuvre, à la colère de ce fier génie, à l'immortel stigmate qu'il aurait imprimé au front des histrions sanglants, profanateurs de son idée.
Le progrès scientifique n'est qu'une partie du progrès humain, mais c'en est peut-être la partie la plu» incontestable, la plus authentique ; il est tout naturel qu'elle ait été découverte et proclamée la première. On retrouverait dans Descartes plusieurs passages où se révèle clairement la même foi dans la perpétuité de l'œuvre humaine. Quant à Leibniz, on peut dire, sans qu'on trouve chez lui une théorie organique du
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progrès, que toute sa philosophie y conspire, soit par la doctrine de l'optimisme, soit par celle des monades et de leur vivante harmonie, où chaque activité a sa place marquée, sa collaboration définie, sa part à réaliser dans le mouvement universel d'ascension qui entraîne le dernier des êtres conmie le système entier des mondes vers la monade parfaite. — Foûtenelle reprend la pensée de Pascal en y ajoutant un trait d'esprit : ce Nous autres modernes, nous sommes supérieurs aux anciens, car, étant montés sur leurs épaules, nous voyons plus loin qu'eux. » Il y ajoute en même temps son scepticisme : cette idée est peut-être une illusion ; qu'importe, si c'est une illusion utile à l'activité des hommes? « On perdrait courage, si l'on n'était soutenu par des idées fausses. » Dans la Querelle des anciens et des modernes^ la question n'avance guère, si l'on néglige quelques idées fortuites jetées en passant, et dont les auteurs eux-mêmes ont à peine eu conscience. On peut même dire que le problème, considéré dans l'ensemble de cette fameuse et trop longue querelle, a reculé. Au lieu de rester sur le vrai terrain où le progrès est visible et peut se marquer par des étapes certaines, définies, le terrain des sciences positives et des découvertes, le débat s'est transporté dans une région vague, inconsistante, celle des lettres et des arts, où le progrès, s'il existe, est d'une nature si ondoyante, si fluide, presque insaisissable, à coup sûr indémontrable. L'idée nouvelle, en se dépaysant ainsi, s'est compromise dans les esprits; elle a éloigné d'elle^ par les stériles agitations où elle s'est perdue, les premières générations du dix-hui* tième siècle. Il faut arriver jusqu'ài^la seconde moitié
du siècle pour la voir renaître avec éclat, mais cette fois en s'étendant et d'une certaine manière se transformant.
Voici en effet une surprise que nous réserve Tétude de ce siècle dans ses noms les plus populaires : c'est l'éclipsé presque complète de l'idée de progrès. Qui s'y serait attendu? Qui, en suivant le développement naturel et logique de l'esprit humain, n'aurait pensé retrouver cette idée dans son vrai milieu philosophique, acclimatée dans cet âge de critique universelle et d'espérances illimitées, comme la fille légitime de cette littérature hardie, de ces méthodes et de ces sciences rénovatrices, de cette philosophie politique et sociale, qui transformait les idées et les mœurs avant de transformer les institutions et les Etats ? Eh bien I interrogez ces paroles ardentes ou graves qui s'appellent Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, ces voix multiples de 1 éloquence, du génie, de la passion, de la rhétorique enflammée ou du pamphlet; nulle part vous ne recueillerez l'écho de ce mot de progrès, qu'a prononcé Pascal et que Voltaire même, en commentant ses Pensées^ ne lui a pas renvoyé. Qu'un siècle si passionné, si agité, si sonore, n'ait pas vibré à un mot pareil, voilà un des étonnements de l'histoire. D'Alembert seul, dans le discours préliminaire placé en tête de V Encyclopédie^ amené par la nécessité de son sujet à retracer la genèse des sciences, a semblé reconnaître la grande loi de l'esprit humain dans la continuité de son œuvre intellectuelle ; mais, comme on l'a trèsbien montré, ni Montesquieu lui-même, bien qu'il travaillât en étudiant l'esprit des lois à former dans la conscience humaine cet idéal de justice qui est un