FONDAMENTALES
Comment la Morale indépendante a-t-elle tenu l'engagement qu'elle avait pris de se passer de toute doctrine philosophique? Est-il vrai que les données de la métaphysique demeurent complètement en dehors du problème moral, que la nature et les conditions de ce problème ne supposent pas logiquement la solution d'autres problèmes philosophiques avec lesquels celuici est étroitement lié, et que Ton puisse admettre scientifiquement cette indépendance absolue de la doctrine des mœurs, qui ne serait plus, à entendre les réformateurs, qu'une science positive comme les autres, sans lien et sans rapport avec les croyances et le système, une sorte de géométrie, procédant par pure déduction à partir d'un fait expérimental, quelque chose, en un mot, comme la géométrie de la justice?
Telle est, en effet, l'ambition de ces nouveaux mo^
ralistes : faire de la morale une science positive et pour cela en éliminer tout élément qui ne soit pas exactement vérifiable.
Tout ce qui constitue, nous dit-on, les sciences philosophiques, est objet non de science, mais de foi. Dans les plus admirables raisonnements, dans les plus belles conceptions métaphysiques, subsiste un élément d'hypothèse. L'intuition métaphysique n'est qu'un sentiment particulier; l'admettre, c'est donc encore faire acte de foi; au fond, elle ne diffère pas de la foi religieuse, c'est toujours une certaine per- (îeption non vérifiée et non vérifiable des choses invisibles. La philosophie aussi bien que la religion ne relève que des libres aspirations de l'individu; elle ne peut donc à aucun titre ni à aucun degré entrer comme élément ou comme principe dans la constitution de la science morale. Elle peut avoir en certaines circonstances une influence pratique, il lui manque l'autorité, la seule autorité universelle, celle du vrai démontré. Brillant tissu d'hypothèses et de rêves, c'est au nom de notre ignorance et de nos incertitudes qu'elle s'impose à nous. Laissons donc la philosophie dans son rôle et à sa place. Elle console, elle apaise, elle charme ou elle effraye; elle est incapable d'enseigner. — Si la morale doit être une science, c'est à la condition que pas plus que la géométrie, elle ne repose sur autre chose qu'elle même. Le géomètre construit sa science en dehors de tout système sur la nature intime du moi, sur l'essence de la raison ou de l'existence de Dieu. Comme le physicien, comme le physiologiste, il laisse à la porte de son cabinet de travail le spiritualisme et le matéria-