‹ Problèmes de morale socialeChapitre 18 sur 228 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

terme. La morale n'a pas affaire à deg conceptions idéales, mais à Thomme réel, vivant, à tout Thomme, non pas à un seul de ses éléments arbitrairement isolés des autres.

Cette science est-elle donc possible pour qui n'a pas étudié la raison et ne s'est pas prononcé, implicitement au moins, sur la question de son essence et de ses lois? A moins de se borner à une nomenclature de préceptes stériles, n'est-ce pas une nécessité scientifique de sïnformer si l'homme est réellement lié par une loi, si cette obligation n'est pas un préjugé d'éducation, et dans le cas où cette obligation est réelle, d'où elle vient, sur quoi repose la nécessité et l'universalité de ses prescriptions ? La morale est-elle possible sans la volonté, principe et racine de la personnalité? Et cette volonté elle-même, est-ce qu'elle agit seule, dans son abstraction pure? Est-ce qu'elle ne rencontre pas tantôt des ennemis qu'elle doit combattre, tantôt des auxiliaires qui la soutiennent ? On ne serait pas en mesure de donner à l'homme des préceptes de morale vraiment efficaces, si l'on ne connaissait pas ces auxiliaires et ces ennemis, ce milieu si varié et si confus dans lequel la volonté doit agir, en d'autres termes, si Ton s'interdisait l'étude de la sensibilité, des penchants et des passions qui la constituent. Sentiments, idées, volonté, tout cet ensemble si divers, si complexe, voilà l'homme, objet de la science morale. Combien votre science est stérile et pauvre, si elle se prive d'un seul de ces éléments I

On répond que tout cela ne comporte que des analyses, tout au plus quelques notions de psychologie. Or, la Morale indépendante n'exclut pas, nous dit-on,

Télément psychologique de la science, elle n'en exclut que Télément métaphysique. — En vérité! mais est-ce que tous ces éléments de la science de l'homme peuvent être considérés en dehors de sa nature intime? N'y a-t-il pas une psychologie spiritualiste et une psychologie matérialiste, radicalement distinctes ? La théorie de la raison, qui est une théorie psychologique, est-elle la même dans Locke ou dans Leibnitz? Celle des passions est-elle identique dans Técole positiviste ou chez les spiritualistes ? Aucune des sciences philosophiques ne peut exister par elle-même dans une indifférence absolue à Tégard de la métaphysique qui les domine et les inspire. Or, la science morale les emploie toutes^ elle a besoin d'agir sur tous ces éléments de la nature humaine, elle n'a le droit d'en négliger aucun. En touchant à ces ressorts si nombreux et si délicats de l'âme, elle rencontre inévitablement les plus grands problèmes sur la nature de l'homme, sur le rôle qu'il remplit dans l'univers, sur la place qu'il y occupe, sur les fins qu'il y accomplit et celles auxquelles il est réservé. L'homme prend bien des aspects divers et même contraires, selon le point de vue d'où on l'examine. La théorie d'une seule faculté de l'âme implique ainsi une foule de données métaphysiques ; à plus forte raison la morale, puisqu'elle veut tout l'homme.

Il semble donc bien avéré que la science morale diffère absolument des sciences positives, de la géométrie, par exemple, par la nature de l'objet qu'elle étudie. Elle ne part pas d'une abstraction pure, elle ne procède pas par une déduction abstraite, elle n'opère pas dans un milieu purement idéal. L'objet de son

étude, c'est rhomme réel, non rhomme abstrait, c'est rhomme au sein de la société, rhomme vivant dans un milieu vivant. C'est à ce prix qu'elle est vraiment une science utile, pratique, féconde, et je ne pourrais mieux la définir qu'en disant qu'elle est la science de la vie humaine, prise dans sa réalité et transportée avec tous ses éléments dans son idéal, où ces éléments complexes trouvent leur règle, leurs fins et leur har* monie.

Mais ce n'est pas 3eulement par la nature de son objet que la morale diffère des sciences positives, c'est aussi par le genre de certitude qu'elle comporte. Bornons, comme tout à l'heure, notre comparaison à celles des sciences positives que considèrent avec un soin particulier les moralistes indépendants, les sciences exactes, comme la géométrie.

Dans cet ordre de sciences, les vérités démontrées se reconnaissent à trois caractères : 1^ l'évidence indiscutable ; 2^ rimmuable fixité ; 3^ Tunité absolue d'interprétation. Conquête sur l'inconnu, elles sont une conquête définitive. De l'inconnu, il y en aura toujours, bien que la limite recule sans cesse. Mais la limite restera toujours précise entre le connu et l'in* connu ; ils ne pourront jamais se confondre.

Si un géomètre démontre devant vous la vérité qu'il possède et que vous ne possédez pas encore, il l'expose, et tout est dit. D'après la manière dont vous avez compris la vérité exposée, vous êtes jugé. Ceci est à la lettre, la vérité vous juge. Ou bien vous embrassez immédiatement la démonstration et les conséquences qui s'y rattachent, par une sorte d'intuition rapide et complète ; vous êtes alors un géomètre d'aptitude et d'instinct.

Ou bien vous mettez quelque temps et quelque effort à comprendre ; mais après avoir provisoirement suspendu votre adhésion, parce qu'il vous fallait traverser laborieusement tous les intermédiaires qui composent la démonstration, vous êtes enfin éclairé, vous voyez. C'est là une preuve que vous êtes un esprit doué d'aptitudes simplement ordinaires. Ou enfin vous ne comprenez rien ; c'est qu'alors, scientifiquement, vous n'existez pas, et le géomètre n'aura pas à se préoccuper de vous convaincre. Votre ignorance ou vos doutes n'auront pas à ses yeux la moindre valeur. La vérité mathématique n'a rien de commun avec votre intelligence ; voilà tout.

En est-il de même pour toutes les vérités de la science morale? Cette science est^Ue toujours en état de ramener à l'unité les interprétations variées de tel ou tel principe? Est-ce qu'il dépend de ses interprètes les plus autorisés de réduire infailliblement les dissidences par le même genre d'évidence, qui réduit à l'absurde les dissidences inutilement essayées en géométrie? Évidemment non. La morale a sans doute sa certitude, puisqu'elle dépend de vérités absolues; elle a son genre d'évidence, puisqu'elle raisonne et qu'elle démontre. Qui ne sent cependant que ni cette évidence, ni cette démonstration ne sont identiques à celles de la géométrie? Tandis que les sciences exactes imposent les vérités de leur ordre par une démonstration qui n'est qu'une identité retrouvée ; tandis que les sciences physiques imposent la formule des lois de la nature par l'évidence positive d'une vérification indéfinie, la morale, en tant que science, ne peut établir ses principes que par un raisonnement plus ou moins person-

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