‹ Problèmes de morale socialeChapitre 19 sur 228 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

nel, par une discussion, ce qui est bien différent, la discussion impliquant le choix au moins possible du contraire, une résistance éventuelle, quelque chose comme un dernier élément de liberté survivant dans cet ordre de la logique, la logique spéciale des sciences philosophiques.

Certes, je crois à la morale et à ses lois, aussi profondément que je crois à un théorème de géométrie ou à une loi physique. Nous nous tenons pour assurés des vérités morales autant que nous le sommes des vérités mathématiques ; nous le sommes, sinon pluSy du moins mieux encore, s'il est possible ; nous les sentons plus près de nous, plus intimement en nous. — Et pourtant puis-je imposer une croyance à quelqu'un qui prétend s'y soustraire, de la même manière que 1q géomètre imposera son théorème à l'esprit léger ou borné qui s'y refuse? Non sans doute. Le géomètre n'a pas à discuter, il démontre. Il faut bien qu'en morale la démonstration n'ait pas le même degré d'exactitude et de vigueur, puisqu'elle n'exclut pas la discussion. Ici la réduction à l'absurde n'est plus de mise, sauf des cas très-rares. Tâchez donc d'appliquer ce procédé de démonstration à nos adversaires communs, les empiristes, les utilitaires, les disciples de J. BeUtham ou de Stuart Mill, et vous verrez s'ils en seront touchés !

Examinons ce fait considérable des variations et des progrès de la morale à travers les âges, et tirez-en les conséquences. Sans doute la géométrie, elle aussi, fait des progrès, mais qui consistent exclusivement dans le nombre toujours croissant des théorèmes démontrés, non dans l'accroissement de lumière apporté aux démonstrations déjà faites. Pythagore et Archimède ne

savaient pas autant de géométrie que les membres de l'Académie des sciences, mais ce qu'ils savaient, ils le savaient aussi bien et de la même manière.

Tels ne sont pas les progrès de 'la morale. Us ne consistent pas seulement dans le nombre croissant des vérités acquises par la science, ils se marquent aussi par le degré de lumière auquel s'élève chacune de ces vérités et par le nombre des intelligences capables d'y atteindre. Qui pourrait dire que le théorème fondamental de la morale, celui qui contient la justice, ait été compris dans toute sa portée par le premier moraliste, comme le premier théorème de la géométrie a été compris par Euclide ? Certes, s'il est un corollaire immédiat de ce théorème de la justice, c'est le respect de la personnalité sous toutes les formes qu'elle revêt. Combien a-t-il fallu de siècles^ néanmoins, pour mettre la personne humaine sous la sauvegarde de l'inviolable justice ? Depuis qiïand la question de l'esclavage peut-elle être considérée comme définitivement résolue? Ne diteâ pas que le problème n'avait pas été posé. Aristote l'avait posé il y a vingt et un siècles, mais c'était pour le résoudre dans un sens contraire au droit. Il y a vingt ans, après dix-neuf siècles de civilisatién chrétienne, la question semblait encore douteuse pour quelques consciences au delà des Pyrénées, en Espagne ; au delà de l'Atlantique, dtfhs la grande république américaine.

C'est l'honneur de la civilisation et la marque de chacun de ses progrès d'apporter ou une solution ou une clarté nouvelle dans quelques-uns des problèmes moraux. On peut suivre ainsi, à travers l'histoire, les conquêtes incessantes de la raison pratique, condam-

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