CHAPITRE II
nant toute usurpation sur la personnalité humaine, changeant la haine antique de Tétranger en un gentiment nouveau, celui de Thumanité, humanisant la guerre là où elle ne peut pas la détruire, condamnant le meurtre politique sans rémission. Et cependant, même sur ce point qui semble invariablement acquis à la conscience moderne, ne se produit-il pas encore des hésitations ? Ne voit-on pas un nom tel que celui de Charlotte Corday attendrir les principes mêmes et tenir le jugement en suspens entre la réprobation due au meurtre et Tadmiration due au dévouement ?
Non-seulement la raison pratique résout dans un nouveau sens ou avec une clarté supérieure des problèmes où les générations précédentes avaient échoué ; mais elle pose des problèmes nouveaux, ce qui est un progrès déjà ou tout au moins Tannonce d'un progrès futur. Qu'est-ce que Tindividu et quelle est la part précise, la limite de ses droits? Comment assurer et garantir tous ses droits sans porter atteinte aux liens qui le rattachent aux êtres divers avec lesquels il est appelé à vivre? Que doit-il être dans la famille ? Et ici se dressent les questions si controversées encore de l'instruction obligatoire et de la faculté de tester. — Que doit-il être dans l'Etat? Où commencent vledt devoirs, où s'arrêtent vis-à-vis l'individu les droits de l'État? Que doit être enfin l'individu dans la démocratie? Voilà tout un ordre de problèmes nouveaux qui, sous couleur de politique, remontent aux sources mêmes de la morale, puisqu'ils contiennent une foule d'applications du droit.
Certes, s'il est un principe démocratique sur lequel il semble qu'on soit d'accord, c'est celui des majorités.
Mais voici qu'on vient nous dire : pour que la nation soit réellement représentée, faut-il se borner à une opinion unique ? Ceux qui sont en dehors de cette opinion prédominante, n'ont-ils pas cependant le même droit ? Ne doivent-ils pas, eux aussi, être représentés dans la proportion des voix qu'ils ont données et dont il serait inique de ne tenir nul compte ? N'y a-t-il pas lieu de recourir à ce que l'Angleterre a déjà essayé, la représentation des minorités? Sur tous ces points, sur bien d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, combien les intelligences sont divisées I On ne voit pas de pareilles divisions, de tels désaccords en géométrie; ou s'ils se produisent, ils ne durent pas longtemps.
Cette diversité d'interprétations morales se manifeste à chaque instant dans la vie intime, au sein de la conscience individuelle. Si la science morale se composait, comme on le prétend, d'une série de déductions géométriques, un fait semblable pqurrait-il s'expliquer? a La morale, dites-vous, part d'un fait de conscience indéfiniment vérifiable, dont l'expression la plus simple est : tu dois. » Soit, mais quand il se présente deux devoirs en apparence contraires, que faut-il faire? Il ne se présente que bien rarement, et par une sorte d'illusion d'optique intellectuelle, des propositions géométriques qui soient contraires, même en apparence.
Cette différence entre la géométrie et la morale tient à la simplicité idéale des conditions dans lesquelles travaille le géomètre, opposée à la complexité infinie de rapports que crée la vie.
Chacun de nous a connu quelqu'une de ces circonstances étranges et fatales, rares, il est vrai, où la lu-