‹ Problèmes de morale socialeChapitre 218 sur 228 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

repousse cette frêle ébauche, comme les autres, dans le néant, et reprend dans ses mains Targile dont elle Tavait formée et qu'elle va repétrir. Que médite-t-elle, la grande artiste ? Que prépare-t-elle ? Médite-t-elle et prépare-t-elle un dieu ? — Non, lui répond Thomme, maître à son tour de la nature par la science, et qui se refuse à reconnaître en elle une puissance imaginaire. « Non, lui dit-il ; j'ai mesuré tes forces ; tu ne pourras rien faire de plus grand que moi, et, si chétif que je sois, j'ai marqué les bornes de ton pouvoir ! Tu n'enfanteras pas un dieu, tu ne peux engendrer que pour la mort I »

Car sur ta route en vain l'âge à Tâge succède : Les tombes, les berceaux ont beau s'accumuler, L'idéal qui te fuit, Tidéal qui t'obsède A l'infini pour reculer.

Tous ces anathémes viennent se concentrer dans le dernier poëme, où éclate dans toute sa détresse le sentiment dont cette âme est pleine. C'est comme la dernière note d'un naufragé. C'en est un en effet. Le poëte se compare au passager qui voit s'entr'ouvrir le pont du navire et qui, à perte de vue, n'aperçoit que la mer immense se soulevant pour l'engloutir. Il redresse son front au-dessus du flot qui le couvre, et pousse au large un dernier cri. Comme ce voyageur, le poëte sent le gouffre sous ses pieds, sur sa tête la foudre. Autour de lui, les ondes et les cieux luttent d'acharnement, de bruit, d'obscurité. Ce navire perdu, c'est la nef humaine qui court à travers les abîmes sans boussole et démâtée.

L'équipage affolé manœuvre en vain dans l'ombre :

L'Épouvante est à bord, le Désespoir, le Deuil; Assise au gouyemail, la Fatalité sombre Le dirige vers un écueil.

Moi que sans mon aveu l'aveugle Destinée Embarque sur l'étrange et frêle bâtiment^ Je ne veux pas non plus, muette et résignée, Subir mon engloutissement.

Ah ! c'est un cri sacré que tout cri d'agonie. Il proteste, il accuse au moment d'expirer.

Eh bien ! ce cri d'angoisse et d'horreur infinie, Je l'ai jeté, je puis sombrer!.

Assurément c'est de la poésie troublante et troublée. Rien d'aussi désespéré n'avait été entendu dans ce siècle. Ce cri méritait de retentir par-dessus Findifférence et la frivolité d'une génération affairée et positive; c'est l'écho dans une forte imagination des conceptions nouvelles que l'on veut nous imposer sur le monde, sur l'homme et sur la vie. Là est le caractère et l'impérieuse originalité de ces poëmes; ils sont étranges et saisissants. L'âpre monotonie de l'accent les fixe irrésistiblement dans Fâme qui les entend. On ne peut plus s'en détacher; on en épuise jusqu'au fond la sombre volupté. C'est une sorte d'ivresse lugubre qui vous gagne ; il sort de là je ne sais quel esprit de vertige, comme d'un abîme que Ton contemple.

Certes Lamartine et Alfred de Musset avaient trouvé de magnifiques accents pour traduire les tourments de l'âme devant les mystères de sa destinée ; mais au fond ils tenaient encore par les dernières racines de leur pensée ou de leur cœur à des doctrines religieu-

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