‹ Problèmes de morale socialeChapitre 219 sur 228 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

ses qui renfermaient la solution de ces grands problèmes. On sent cela surtout chez Lamartine; il nous 'donne l'émotion de ces problèmes, il ne nous en donne pas Tefifroi. Quand il nous enlève jusqu'aux sommets les plus hauts où la méditation humaine puisse monter, on sent encore que l'on est soutenu par une aile large et forte, et que ce vol qui nous tient éperdus se dirige. C'est un mélancolique souvent, ce n'est jamais un révolté. Dans ses tristesses les plus sombres subsiste un optimisme secret qui les attendrit et comme un reflet de foi qui les colore et les tempère. Quelque chose d'analogue se remarque même dans Alfred de Musset. Lui aussi, après les jours de sa folle saison, quand, instruit par la souffrance, il apprit qu'il y a quelque chose de sérieux dans la vie, et s'écria dans un chant admirable : ce L'infini me tourmente, » lui aussi, l'auteur de VEspoir en Dieu et de la Lettre à Lamartine^ au fond du cœur, à certaines heures plus graves, il entendait une voix qui le rappelait vers les vieilles croyances oubliées. Il avait abandonné son âme, sous certains soufQes desséchants, à Tironie, au scepticisme des cœurs blasés ; il la reprenait alors aux folles idoles qui engendrent le doute pour la rendre et la consacrer soit au regret, soit à respéiance. Dans ses ivresses mêmes, il garda toujours quelque chose comme la nostalgie du dieu perdu. Et combien il avait de charme alors dans ces retours et ces prosternements inattendus 1 C'était la grâce du sceptique redevenu tout d'un coup « capable de prières et de larmes » .

Chez Mme Ackermann, tout diffère. Nous ne comparons pas les talents assurément, nous ne comparons

que les insoirations. Ici on sent que le divorce est radicalemenc accompli avec les antiques croyances et les cultes du passé. Ce n'est plus, comme chez Lamartine, la vague mélancolie des espérances trompées ou des amours déçus, le sentiment de la disproportion entre les vœux de T homme et les fugitifs bonheurs dont il lui est donné de jouir. Ce n'est plus, comme chez Alfred de Musset, cette amertume née au milieu ' de la volupté, cette angoisse secrète qui sort de la jouissance même et qui lui survit, ou bien encore cet élan subit de cœur qui, meurtri par la vie, interroge la mort et remonte à Dieu pour savoir ce qu'il doit craindre de l'une ou espérer de l'autre. C'est la science qui se substitue à lafoi ; M. Auguste Comte ou M. Darwin sont les révélateurs. Pour la première fois on sent le contre-coup direct des nouveaux sys'èmes dans Timagination d'un poëte. Il scrute les problèmes; non dans l'espérance de les résoudre, mais pour montrer qu'ils ne peuvent pas être résolus. Il y a de la passion aussi; mais cette passion, c'est la haine, c'est la révolte contre des autels qu'on nous dépeint comme baignés du sang et des pleurs de tant de générations. Cette fois ce n'est plus un thème poétique qu'on poursuit, une rêverie que Ion exprime ; c'est une âme qui se livre.

Mais en même temps qu'on aura remarqué l'origine scientifique de ces inspirations, on aura été frappé de la morne tristesse qui règne d'un bout à l'autre dans ces vers et qui en fait l'unité à travers les sujets les plus variés. J'y reviens, parce que c'est là le caractère le plus saillant de cette poésie et que j'y vois en même temps un symptôme philosophique, curieux à étudier.

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