‹ Problèmes de morale socialeChapitre 220 sur 228 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Je me souvenais à ce propos d'un admirable passage de VEloa de M. de Vigny. Elle a tout donné, la vierge mystique, sa part de bonheur, son innocence, sa beauté, son ciel et son Dieu, tout pour apaiser par un peu d'amour Forage de haine qui gronde dans le cœur du maudit. Elle espère, à force de sacrifices, ramener le calme dans cette âme de colère. Elle interroge son funeste compagnon, elle voudrait du moins, ayant tout donné, que ce don ne fût pas perdu :

Seras-tu plus heureux, du moins es-tu content?

— Plus triste que jamais. — Qui donc es-tu? — Satan.

Quelque chose de semblable se passe dans Fâme du poëte, dans laquelle se représentent comme sur une scène les phases diverses du grand drame philosophique. Substituez à Eloa la pensée avec ses inquiétudes, ses aspirations, ses sacrifices ; substituez Thomme à Tarchange proscrit. Elle aussi, la pensée, comme Eloa, est sortie de l'âge de l'innocence; elle aussi a subi l'attrait de la science. Elle a sacrifié à l'homme tous ses espoirs d'hier, ses poétiques etchères illusions, son idéal et son ciel ; elle offre en échange à son compagnon de route et d'exil, la vérité, ce qu'elle croit la vérité, enfin coilquise après tant de siècles d'illusions douloureuses. Elle a vu tant de fois l'homme se révolter contre la dure loi de l'épreuve, contre la souffrance, contre la mort, contre l'amour, parfois pire que la mort, contre Dieu surtout, qui lui inflige des supplices que sa bonté aurait dû lui épargner, que sa toute-puissance aurait pu écarter de lui ! Elle lui apporte ce qu'elle pense être, la consolation suprême, le grand mot : «Rassuretoi, Dieu n'est pas. » Elle suppose que l'homme.

vengé par cette parole libératrice, va se réjouir enfin^ et qu'affranchi des peurs serviles, il va respirer à Taise dans r univers désert, sous le ciel fermé. Comme Eloa elle lui dit : « Seras-tu plus heureux, du moins es-tu content? » — Et voilà que Thomme, comme le Satan du poëte, répond : « Plus^triste que jamais I »

C'est bien là l'impression qui règne dans ces chants d'une inspiration si sombre, où l'on célèbre Tavéneraent des doctrines nouvelles. On pourrait presque dire que c'est là l'inspiration unique de cette poésie. Pourquoi donc si peu de joie et si peu d'amour? Est-ce que le signe sensible de la vérité n'est pas la joie de l'avoir conquise et le bonheur de la posséder? La vérité est donc triste ?

Cette colère, cette tristesse, cette poésie même, si on sait les comprendre, sont en contradiction manifeste avec les idées qu'on nous annonce. Si ces idées devaient triompher un jour, le conflit avec les anciennes doctrines cesserait, l'état de lutte prendrait fin, et avec lui, cette crise violente et pathétique des esprits, si favorable à l'inspiration. La poésie languirait sans accent et sans écho : elle n'est possible, avec les nouveaux dogmes, que dans la période de transition, tant qu'il y aura encore lutte de l'âme tout entière avec le passé qui l'obsède. Mais si ces idées étaient la vérité, toute la vérité, il n'y aurait pas plus de haine raisonnable et de colère contre Jéhovah qu'il n'y en a

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