CHAPITRE XV
contre Jupiter. S^indigner contre une chimère est puéril. Depuis longtemps Euripide Ta dit, avec une spirituelle çt profonde malice : « Il n'y a pas à se fâcher contre les choses, car cela ne leur fait rien du tout'. » Il n'y aura plus qu'une philosophie, la physique; — qu'une religion, la physique; — qu'une poésie, encore et toujours la physique. La tristesse même, la sombre Muse de ces poëmes, ne se concevrait pas, elle ne serait plus possible. Pourquoi s'attrister, pourquoi gémir de ce qui est nécessaire? Spinoza et Gœthe ont admirablement compris cela ; conséquents avec l'idée naturaliste, ils raillent sans pitié et méprisent les âmes faibles qui se lamentent et se désespèrent de ce que les choses soient ce qu'elles sont. Si l'on veut bien y réfléchir, ce genre de tristesse ne peut être que l'effet de la comparaison qui s'établit entre la doctrine nouvelle et les dogmes anciens. On sait ce qu'on quitte, on s'effraye de ce qu'on va trouver à la place. Voilà d'où naît ce trouble affreux de l'esprit, le désespoir philosophique. Tant qu'il subsiste dans les âmes, c'est la preuve que, tout en se croyant affranchies, au fond, elles ne le sont pas. L'irritation et la tristesse sont comme Timpression persistante et la marque de ce qu'on appelle l'ancienne servitude. Ce sont les derniers anneaux de la chaîne que l'esclave a brisée; mais ceux-ci sont rivés dans sa chair, il ne peut les arracher qu'avec sa vie. On peut dire à ces intelligences meurtries et révoltées ce que le poëte dit à Pascal : « La preuve que votre foi scien-
tifîque n'est pas la certitude, c'est votre désespoir. Gémiriez-vous autant, si vous ne doutiez plus? »
C'est que même le âmes les plus résolues, les esprits les plus superbes ne rompent pas d'un coup et comme à volonté, sur la première sommation d'une école, avec tout le passé de l'humanité, avec tout cet ensemble d'idées et de traditions, fixées pour ainsi dire, consolidées à travers tant de générations, consacrées par tant d'espérances et de souvenirs. Imagine-t-on, en effet, de plus saisissant contraste avec les vieilles croyances de l'homme, celles qui semblaient faire partie de lui-même et de sa raison, que cette invasion formidable des doctrines naturalistes et positives, qui de toutes parts pénètrent l'esprit humain et le dépouillent lentement, violemment, de ses plus intimes et de ses plus chères convictions ? On avait bien vu quelque chose d'analogue dans la crise philosophique du dixhuitième siècle; mais, en dehors de quelques penseurs comme Diderot, qui portait déjà dans sa pensée les suggestions scientifiques du siècle suivant, ce n'était là qu'une tempête de surface, n'atteignant pas le fond de déisme et même de christianisme persistant, — crise d'incrédulité, légère ou passionnée selon les esprits, en partie provoquée par les imprudences de conduite ou les excès de pouvoir de l'église officielle, voltairianisme élégant, mode d'opposition passagère, sorte de fronde politique, quand ce n'était pas simplement une forme commode de la frivolité licencieuse se servant des doctrines nouvelles comme d'un voile pour couvrir des désordres qui n'avaient rien de philosophique. — C'est autre chose aujourd'hui. La lutte qui s'engage dans la conscience humaine est plus pro-