CHAPITRE XV
humble et le plus sublime, avait sa nature déterminée, sa destination spéciale, dans un ensemble de fins prévues et coordonnées par la pensée créatrice. Si l'harmonie se produit ici ou là, ce n'est pas une intention, c'est un résultat. Il ne faut plus s'abandonner à ces vagues rêveries d'autrefois, à ces songes énervants d'une philosophie sentimentale, qui aimait à se demander pourquoi l'homme avait été mis en ce monde, quelle est sa fin, ce que Dieu a voulu obtenir de lui en lui imposant la dure tâche de vivre, en vue de quelle destinée il l'éprouve, quelles espérances enfin justifient le mal lui-même et rendent la souffrance sacrée. Cet ordre de questions est à jamais fermé. On doit exclure de la conception nouvelle ces trois idées : la finalité qui présidait à l'ensemble de l'univers et en régissait chaque détail , la pensée suprême qui l'expliquait , la bonté parfaite qui la faisait aimer. La nécessité règne à la place de la finalité, une nécessité mécanique selon les uns, dynamique selon les autres, mais en tout cas une nécessité sans conscience et sans amour.
Au point de vue des philosophies les plus récentes, il n'y a qu'une loi et une force, une loi qui règle les manifestations d'une force unique. Cette force iden^ tique à elle-même sous ses métamorphoses apparentes exclut toute idée de commencement et de fin, elle ne peut ni avoir commencé ni cesser d'être, elle est tout ce qui est ou du moins tout ce que nous mettons sous cette notion d'existence. Concevoir qu'elle ait pu commencer ou qu'elle puisse finir, ce serait concevoir le néant, le placer avant ou après, c'est-à-dire concevoir
une contradiction! Les forces physiques, les forces vitales, les forces sociales, sont les manifestations diverses de cette force ; elles en représentent, pour ainsi dire, les divers degrés d'intensité. Voilà la réalité expérimentale, tout le reste n'est que pure rêverie. La nature n'est que le cercle immense dans lequel s'agitent éternellement ces diverses manifestations de la force, se transformant et se transmettant les unes dans les autres. Une multitude de systèmes se forment et se décomposent selon des rhythmes déterminés. C'est là tout le secret de la naissance et de la mort. Des mouvements qui s'intègrent ou se désintègrent, voilà l'histoire uniforme, sous des apparences variées, des grands corps astronomiques, des organismes vivants et des organismes sociaux. L'histoire d'un corps vivant nous raconte en raccourci et nous peint sensiblement celle d'un monde. L'évolution, l'équilibre, la dissolution, c'est par cette triple phase que passe toute existence individuelle ou collective. — L'astronomie, la géologie, la physiologie, l'histoire des sos ciétés humaines, ne représentent réellement aux yeux de l'observateur que des combinaisons de mêmes phénomènes élémentaires variées à l'infini. Qu'est-ce que la vie universelle ? Une succession d'êtres et de formes exprimant ces combinaisons dans un ordre déterminé. Qu'est-ce que chaque vie individuelle? Un moment insignifiant dans ces variétés infinies de mouvements. Qu'est-ce que l'humanité ? Une collection de ces moments.
La vie individuelle, l'histoire tout entière, ne sont plus que des épisodes imperceptibles perdus dans l'œuvre immense, éternelle de la nature, des accidents