CHAPITRE XV
sans avenir et sans portée, des quantités infinitésimales que le penseur peut négliger dans la production universelle et infinie. L'incommensurable nous déborde et nous écrase de toutes parts. Que viendraient faire ici les ridicules protestations d'une chétive personnalité qui ne voudrait pas se résoudre à disparaître et qui jetterait dans le vide le cri de son impuissance révoltée? Ira-t-on de nouveau repaître Timagination humaine des faux espoirs par lesquels les vieilles religions et les vieilles philosophies Tenivraient et Texaltaient dans le vide? On nous offre un moyen plus digne de nous consoler; on nous montre la véritable immortalité, celle de nos œuvres, de nos travaux, de nos pensées, celle enfin de la race qui sort de nous. Encore faut-il bien nous persuader que ce n'est là qu'une immortalité toute relative et provisoire. Ce n'est qu'un prolongement abstrait de notre existence dans un temps indéfini, mais certainement limité, bien que la limite échappe à nos yeux et même à notre pensée. L'humanité mourra, comme chaque société humaine sera morte, comme chaque homme sera mort à son tour. La terre elle-même qui porte les hommes, comme un navire porte ses passagers, la terre périra, non dans les forces élémentaires qui la constituent, mais dans sa forme et son organisme actuels. Le soleil, qui est la source de vie pour cette partie du monde, s'éteindra. La mort s'étendra sur l'immensité sidérale ; elle en fera je ne sais quelle gigantesque nécropole où flotteront confusément les cadavres des mondes et les soleils éteints. L'évolution cosmique elle-même aura une fin, puisqu'elle est un mouvement ; mais cette fin n'en atteindra que les ma-
43a PROBLÈMES DE MORALE SOGIilTLE.
nifestations éphémères i la force elle-même ne peut pas s'anéantir*.
Que nous importent, après tout, soit le repos relatif de cette force, soit l^s résurrections possibles de nouyeaux univers impossibles à concevoir, complètement différents de tout ce qui est maintenant, et dans lesquels il n'y a pas de place pour ces multitudes de générations qui auront mesuré par tant de souffrances et tant de mérites inutiles les longs siècles de Thumanité? Ainsi s'ouvre, ttux limites mêmes de notre connaissance, un abîme incommensurable que reconnaissent toutes les écoles nouvelles, naturalistes ou positivistes, dont elles prétendent avoir la claire vision, tout en arrêtant la pensée et la destinée de Thomme dans le cercle de la réalité phénoménale que mesurent nos facultés, dans le champ circonscrit des lois que nous pouvons vérifier. Immensité matérielle et intellectuelle à la fois, soit le fond de l'espace sans bornes peuplé de mondes sans nombre, soit Tenchainement des causes sans terme, double infini pressenti par la pensée quand elle essaie de remonter à un premier principe, ou dévoilé par Tastronomie et deviné par delà le Cosmos actuel, cette immensité, c'est comme un océan, nous dit-on, qui vient battre notre rive et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile.
Qu'importe encore une fois, puisque dans cette immensité, rhomme est un étranger? Devant ces hypothèses gigantesques que l'on jette comme une proie à notre imagination, dafis ces espaces que les produc-
1. Voir au chapitre xii le développement de ces vastes hypothèses de M. Spencer.