CHAPITRE II
partisans de cette morale manifestent une aversion, dont ils espèrent sans doute qu'il leur sera tenu compte dans certains partis philosophiques, contre toute conception transcendante, a priori^ d'origine intuitive ou rationnelle. Une fois cette porte ouverte sur le monde de l'infini et de l'absolu, ils craindraient, disent-ils, qu'elle ne se refermât plus et dès lors qu'il ne restât une issue possible par où les songes et les chimères reviendraient un jour. Ils déclarent cette porte légalement et dûment close.
On nous dit : l'idée du devoir a sa base expérimentale dans le fait même de la liberté. Deux faits psychologiques se produisent simultanément, le fait de la liberté et le fait de la conscience morale, qui déclare cette liberté sacrée. En même temps que nous percevons clairement la volonté libre, nous la concevons comme inviolable. L'origine de la loi morale n'est pas ailleurs, dans quelque révélation mystique d'une faculté supérieure, dans quelque mystérieuse intuition de la raison. Là aussi est l'origine de la notion du droit et du devoir. Ma conscience proclame ma liberté sacrée, voilà le droit, elle proclame la liberté des autres sacrée au même titre que la mienne, voilà le devoir. Elle m'impose le respect de la liberté en moi d'abord et ensuite en autrui, voilà toute la justice. Ainsi se constitue et s'achève l'ordre des conceptions morales. Il se fonde sur l'expérience; son principe est un fait, rien qu'un fait; la méthode qui le construit scientifiquement est l'analyse.
Ici s'élève en nous une protestation irrésistible. Nous sentons instinctivement, avant tout raisonnement, que la loi morale, doit être et est en réalité
autre chose qu'un fait, même généralisé par l'induction. Un fait n'est toujours qu'un fait, quelle qu'en puisse être l'extension. Il reste contingent et garde ce caractère dans la plus grande généralité que nous puissions concevoir. Le caractère des principes au contraire est la nécessité, et comme dit très-bien un logicien anglais, rinconcevabiliié du contraire. Il y aura toujours entre une loi qui n'est que le résultat d'une induction et une autre loi qui est l'expression d'une nécessité rationnelle un abime qu'aucune subtilité dialectique ne pourra combler. La loi d'induction a pour formule : « les choses se passent invariablement ainsi; telle circonstance étant donnée, tel phénomène se produit invariablement. » — La loi de raison a pour formule : « il est nécessaire que les choses se passent ainsi. » Appliquons cette distinction à la loi morale et voyons à quelle catégorie elle appartient. Est-elle un fait généralisé? Est-elle un principe? La question est grave, on en conviendra. Il semble que la morale n'ait de base inébranlable que si cette base est prise non dans la région des faits, mais des principes. Si vous la placez dans la région des faits, si général que soit ce fait, vous ne pourrez jamais lui conférer ce caractère d'universalité absolue dont il aurait besoin pour s'imposer à tous les esprits. Vous lui laissez ce signe indélébile de son origine expérimentale, la contingence. Vous ne pouvez en tirer rien que la succession invariable, non la raison des choses. Qui ne voit de quelle gravité il serait, en morale, de substituer cette formule empirique : cela se passe toujours ainsi », à cette formule rationnelle : <c cela doit toujours se