CHAPITRE II
passer ainsi? » Cette substitution ne serait rien moins que Fintroduction d'un demi-scepticisme en morale ; ce serait la règle des mœurs abandonnée aux variations possibles de l'expérience, destituée de son caractère sacré, livrée à toutes les fantaisies des expérimentateurs de Tavenir, à toutes les contradictions possibles des analyses ultérieures qui pourront la corriger un jour, la rectifier ou la détruire, comme des physiciens plus exacts ont fait récemment pour la loi de Mariotte, comme ils sont amenés tous les jours à le faire pour d'autres lois par Teffet naturel du progrès scientifique. Est-ce donc là le sort réservé à la loi par excellence, à la loi morale?
Comme le grand moraliste des temps modernes, celui dont les théoriciens de cette nouvelle école invoquent souvent l'exemple et le nom, Kant, serait inquiet, effrayé même d'une entreprise semblable! Donner au devoir une base expérimentale, c'eut été pour lui presque un sacrilège. Quelle sollicitude n'a-t-il pas déployée pour mettre la loi des lois hors de la portée de l'expérience ! Avec quelle précision supérieure de pensée et de langage, avec quelle autorité de conviction il a marqué que c'était en dehors de l'expérience qu'il fallait chercher le fondement de la morale, et que la raison seule pourrait communiquer à cette loi un caractère vraiment universel qui en garantît l'indépendance absolue à l'égard de toutes les conditions particulières auxquelles elle pouvait être soumise ! Voilà la véritable indépendance de la morale, son indépendance non de la raison, mais de l'expérience. Le titre seul du grand ouvrage de Kant, la Métaphysique des viœurSj révèle son scrupule, je dirai presque sa piété
scientifique, le soin qu'il a pris de placer hors des atteintes de l'homme la source supérieure d'où découle la loi.
Si l'on se sépare, sur ce point si grave des origines, de la théorie approfondie et précisée par Kant, il n'y a pour la morale que l'empirisme fondé sur des faits plus ou moins bien analysés, plus ou moins généralisés. — Mais voyons à l'œuvre la Morale indépendante. Comment arrive-t-elle du fait expérimental a la loi, de cette proposition générale : cela se passe toujours ainsi y à cette proposition nécessaire : cela doit toujours se passer ainsi? Comment s'opère cette prodigieuse transformation et par quel artifice d'alchimie logique obtenez-vous, dans le creuset où n'entrent que les matériaux bruts du fait. For pur de la loi morale ?
Analysons quelques-unes des formules familières par lesquelles on nous fait assister à la naissance imprévue, j'allais dire à la génération spontanée de cette loi : « la liberté est un fait. En voici un autre : au moment où je me sens libre, je sens que je dois l'être et que tous doivent l'être comme moi. » Sans doute, il y a là deux faits, mais qui ne sont pas du même ordre et que vous mêlez dans la rapidité superficielle de votre analyse : le fait que vous êtes libre et le sentiment que vous devez l'être. Sentir sa liberté et sentir qu'elle a droit au respect, ce sont deux choses entièrement distinctes, vous passez trop facilement de l'une à l'autre. Espérez-vous que personne ne vous arrêtera dans ce passage que vous opérez si rapidement d'un fait purement expérimental au sentiment ou à l'intuition du droit?
<c On part, dites-vous encore, de deux faits psychologiques : le fait de la liberté et le fait de la conscience morale qui déclare cette liberté inviolable et sacrée. » Il y a encore là deux éléments absolument distincts : la liberté qui prend conscience d'elle-même dans un phénomène, et la déclaration d'inviolabilité qui est un principe. J'ai le droit de signaler en passant cette habileté sans doute involontaire de rédaction : « Le fait de la conscience morale qui déclare cette liberté inviolable. » Vous préjugez la question ; vous supprimez la difficulté même dont il s'agit de rendre compte en introduisant la conscience morale sur le même rang et dans le même rôle que la conscience psychologique. Si vous reconnaissez une conscience législatrice, en quoi donc votre doctrine diffère-t-elle de la doctrine spiritualiste ? Cette conscience législatrice est ce que nous appelons précisément la raison. — « L'homme en présence de l'homme, ajoute-t-on, exige le respect pour sa personne. Par cela même^ il sent forcément que ce même respect est exigible par les autres, dû aux autres. » Sans doute. Rien 'de plus clair dans une théorie qui admet une loi innée de justice, rien de plus obscur et de plus équivoque dans une théorie purement expérimentale. C'est ce par cela même qui est en question. Si je me place en dehors des principes, dans l'expérience pure, pourquoi, par cela seul que j'exige le respect par une personne, dois-je sentir que j'y suis tenu à l'égard des autres? Le principe moral me conduit du premier sentiment au second ; le fait tout seul ne m'y conduira pas. Vous êtes ramené à chaque instant à ce dilemme auquel nul artifice d'analyse ne pourra soustraire votre empirisme : ou bien
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vous réduisez la loi morale à n'être qu'un fait. Or, quelle est l'autorité d'un fait? — Ou bien vous y introduisez, sans vous en apercevoir et en contradiction flagrante avec votre méthode, un élément rationnel qui . transfigure le fait et lui imprime l'autorité qu'il n'avait pas d'abord.
Autre chose est la liberté se protégeant elle-même par un sentiment naturel qui n'est qu'une forme de 1 instinct de la conservation, autre chose est la liberté se déclarant inviolable. Entre ces deux faits, me défendre parce que c'est un besoin de ma nature, et sentir que je dois être respecté, il y a un abîme, précisément celui qui sépare l'homme des séries de l'animalité inférieure. L'instinct de la conservation, voilà un fait lié aux plus profonds mystères de l'organisme et qui se révèle sous une forme plus ou moins parfaite, partout où se révèle la vie. Mais déclarer la liberté inviolable, comprendre la nécessité du respect pour la liberté, non pas parce qu'elle est la vôtre, votre liberté individuelle, éphémère, périssable, mais parce qu'elle est la liberté, le principe et la racine sacrée de la personnalité humaine, voilà quelque chose d'entièrement nouveau, que rien ne faisait pressentir dans les règnes inférieurs. Le sentiment du respect exigible pour sa propre liberté, le sentiment du respect exigible pour la liberté d'autrui, voilà les plus claires révélations de la loi, que le fait expérimental ne contient pas et qui viennent de plus haut.
Vous dites quelque part, contraints par la logique de votre système, que dans les obscurs commence^ mcnts de l'humanité, l'homme ne sentit d'abord que le respect dû à sa propre liberté et qu'il ne s'aperçut