‹ Problèmes de morale socialeChapitre 31 sur 228 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

apparu dans le monde que sous la révélation et la sanction de la force. Il n'est pas vrai que ce soit Tépreuve ou le pressentiment d'une résistance éventuelle qui crée en nous le respect de la personnalité d'autrui. Il y a quelque chose d'antérieur à cette stipulation imaginaire de deux forces égales se rencontrant au fond des bois et se faisant sentir Tune à Tautre la nécessité d'un respect mutuel; c'est l'idée même de la justice, révélatrice de ce sentiment de respect obligatoire. Pour moi, je croirais volontiers tout le contraire de ce que vous imaginez, et mon hypothèse serait à l'opposé de la vôtre. Si j'essaye de concevoir comment a dû apparaître pour la première fois dans le monde le sentiment de la justice, il me semble que ce n'est pas par le respect de la force qu'il a dû se révéler, mais par le respect de la faiblesse. C'est par la faiblesse respectée que le sentiment du droit s'est manifesté avec éclat à l'homme, dans son inviolable énergie et sa divine pureté.

De cette erreur capitale sur l'origine de l'idée de justice découlent d'autres graves erreurs. Le droit, nous dit-on, est antérieur au devoir, puisque le devoir n'est que le sentiment de la mutualité manifesté par l'apparition et le conflit de deux droits, c'est-à-dire de deux personnalités antagonistes. Le devoir n'est que notre droit transporté en dehors de nous et que nous saluons en autrui après en avoir été informés par la résistance éprouvée. Nous étendons à d'autres par une induction naturelle le sentiment de notre volonté inviolable, d'abord perçue en nous-mêmes et qui transformée par l'induction devient le sentiment du droit des autres, c'est-à-dire de notre devoir envers eux. —

Nous venons de montrer suffisamment que cette analyse reposait sur une psychologie artificielle et fausse : ce n'est pas la résistance qui m'a révélé le sentiment du respect des autres forces libres; sinon, la justice ne serait apparue dans le monde que révélée par la crainte, sous la sanction de la force. Ce n'est pas non plus à l'école de notre propre droit que nous apprenons celui des autres. C'est l'idée de la justice et de l'ordre qui me révèle du même coup, à la lumière de la même évidence, et le sentiment de ma liberté inviolable et le sentiment du respect dû à la liberté d'autrui. Ce n'est point la liberté qui lie la liberté : formule vague et inintelligible, quand on en écarte l'idée de la justice qui oblige ces deux libertés l'une envers l'autre. Ce que je respecte dans la volonté d'autrui, ce n'est point cette volonté même, sauf le cas de la force brutale où l'obligation devient, la contrainte, c'est précisément la justice, la justice antérieure au fait de la rencontre de ces deux volontés. Cette prétendue histoire que l'on nous fait des conceptions morales est absolument fausse ; c'est la loi morale qui m'oblige dans ma personnalité comme dans celle d'autrui. Le droit et le devoir ne procèdent donc pas logiquement et historiquement l'un de l'autre. Ils sont nés simultanément ; ils ont une même origine et une même date dans Thistoire de la conscience humaine. Mon droit, c'est la loi de justice m'apparaissant à l'occasion de ma liberté; mon devoir, c'est la même loi m'apparaissant à l'occasion de la liberté des autres.

En tout cela, ce qui manque à la Morale indépendante, c'est l'idée d'obligation. On ne pourra jamais

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