CHAPITRE II
gères à sa vraie nature, à sa dignité, à sa vraie liberté. C'est alors seulement qu*il s'humilie, parce qu'il se diminue. Non-seulement la loi morale respecte l'homme; mais acceptée et obéie, elle l'agrandit et le relève, en l'arrachant à l'empire de l'égoïsme et des sens. Loin d'être un abaissement pour nous, l'obéissance à la justice nous confère une dignité, parce qu'elle est un affranchissement.
Il reste éternellement vrai, bien qu'en puisse dire M. Proudhon et ses disciples, que « rien d'humain n'oblige ». L'obligation ne commence que là où intervient quelque chose, idée ou loi, qui soit supérieur à l'homme. Je trouve en moi une loi que je n'ai pas faite, que je n'ai pu tirer des faits, une loi qui loin d'être déterminée par les faits, les juge avec une autorité sans appel; une loi, par conséquent, supérieure à l'expérience, dont l'expérience a pu être l'occasion, mais dont elle n'a pu être Torigine. Ce n'est ni un fait, si général qu'il soit, ni une induction si étendue qu'elle puisse être, qui protège, sanctionne, consacre ma liberté et lui imprime le sceau d'une inviolable dignité. Ici les inductions métaphysiques s'élèvent de toutes parts avec une force irrésistible. Comment expliquer la présence de cette loi en moi? Comment admettre qu'elle s'accorde parfaitement avec tous les éléments de ma nature, avec ma raison constituée pour la comprendre et ma volonté faite pour la pratiquer? Tout cet ensemble de dispositions et d'accords n'est-ce pas un fait bien significatif lui-même ou plutôt une cause finale de l'ordre le plus élevé ? Il y a là une harmonie qui ne s'explique pas assurément toute seule. L'ordre physique ne comporte rien de semblable ni d'analogue.
Vous dites que vous vous tenez en dehors de ces questions. Cette réserve est-elle possible? Vous pouvez isoler la géométrie des considérations de ce genre, parce qu'elle est une science d'abstractions pures, mais non la morale, parce qu'elle est la science de la réalité patr excellence, de la plus haute réalité, delà vie humaine vue dans sa règle et son idéal. — Non, vous ne pouvez pas fuir ces problèmes qui vous poursuivent, vous ne pouvez pas les franchir sans les avoir résolus, à moins de circonscrire votre science morale dans le plus étroit horizon. Il n'est pas indifférent, il ne peut pas l'être à un moraliste de savoir si cette loi n'est que lé fait éphémère, résultat de deux volontés se rencontrant et qui disparaîtra du monde avec l'humanité, cet autre fait accidentel et sans avenir, ou si cette loi n'est pas la révélation naturelle et comme le pressentiment d'un ordre supérieur. Quel est ce lien, cette chaîne de lumière qui nous rattache, créatures d'un jour, à l'ordre éternel, à l'ordre moral, au monde supérieur des volontés et des fins? Cet ordre peut-il sortir de l'ordre physique? est-il une suite, une transformation du mouvement matériel ? Il faut vous décider, votre neutralité prétendue est impossible en droit, comme elle est chimérique en fait. Vous fuyez en vain la métaphysique, elle vous poursuit partout. Pour échapper à ses prises, il faudrait [sur toutes les questions, même psychologiques , ne pas prendre parti, se maintenir dans un état d'équilibre entre chaque affirmation et son contraire, état d'idéale indifférence que le j)yrrhoni8me seul pourrait pratiquer et qui n'est ni dans les intentions ni dans les habitudes de la Morale indépendante.