‹ Problèmes de morale socialeChapitre 35 sur 228 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

riable de deux faits, Tantécédent et le conséquent; mais quand il s'agit d'actes humains, non de phénomènes mécaniques, de moralité et non de physique, s'en va-t-il de même? Se borne-t-on à dire : étant donnée telle circonstance, les hommes se sont toujours conduits de telle façon? Non, nous disons au contraire : telle est la conduite qu'ils doivent tenir. Au lieu d'obéir aux faits comme le physicien, le moraliste leurs commande; il les règle par avance; il n'attend pas qu'ils se soient produits plusieurs fois pour constater ce qu'ils doivent être. Tel ordre de succession aurait beau être général, universel, le moraliste a le droit de le détruire et de le nier au nom de l'universalité plus haute qu'il conçoit, que l'expérience n'implique pas et ne contient pas.

De plus, on subit la loi physique, on ne la respecte pas ; on s'en sert, on en fait mille applications diverses, on ne l'honore pas; sa seule autorité, c'est sa nécessité. D'où nous vient donc le singulier sentiment de respect que nous ressentons pour la loi morale, si elle n'est, comme les lois physiques, que l'expression des faits? Qui nous l'a suggéré? à coup sûr, ce n'est pas le spectacle des faits humains qui peut nous inspirer rien de semblable. L'histoire est toute remplie des jeux sanglants de la force. A chaque page, le droit y est violé ; la vie individuelle et la vie collective s'y présentent à nos yeux comme une série de luttes, où le droit et la liberté cherchent à se faire respecter, sans pouvoir toujours y parvenir. Ce n'est donc pas l'histoire qui a pu être la grande école de moralité où s'apprend le respect de la loi. Non, ce ne sont pas les faits qui nous l'enseignent. Ce respect de la loi

sera toujours une des preuves les plus fortes de son origine. C'est plus haut que la réalité humaine, troublée, souillée par tant d'erreurs et de crimes, qu'il faut chercher et la source supérieure de cette loi et la raison de ce respect mystérieux qu'elle obtient de nous et que nous refusons à la nécessité mécanique des faits.

Voilà une des plus injustifiables lacunes de la Morale indépendante. Il y en a bien d'autres. Les principaux représentants de cette école ont eu le sentiment si juste des desiderata de la théorie, qu'ils s'appliquent avec plus de zèle que de logique à remplir ces vides par des transformations et des élargissements indéfinis de leur étroite formule. Aussi ne devrons-nous pas nous étonner qu'à la fin on puisse se trouver presque d'accord avec eux : ils introduisent peu à peu dans leur doctrine une telle série d'amendements, que cette doctrine si pauvre d'abord, si dépouillée, n'est plus reconnaissable dans les métamorphoses qu'elle subit et sous les déguisements qu'on lui prête.

La formule primordiale n'était guère compliquée, et cependant déjà elle contenait un élément que le fait tout seul ne contenait pas, la liberté se sentant en nous et se proclamant distincte de la nature. Mais aussitôt les moralistes de la nouvelle école ajoutent à ce fait, nous Tavons vu, quelque chose qui n'est plus lui : l'inviolabilité absolue de la liberté en soi et en autrui. Il y a là, quoi qu'on fasse et qu'on dise, un élément rationnel ; c'est une première transformation que vous imposez aux faits. Le fait nous donne la liberté, non la liberté inviolable, ce qui est tout

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