CHAPITRE III
autre chose. Vous la proclamez absolument sacrée, vous avez raison ; mais dès lors vous sortez de Tordre des faits. A l'histoire qui vous dit qu'on ne la respecte pas toujours, vous répondez : on doit toujours la respecter. Vous avez raison encore, mais aux dépens de la logique. Voilà une première excursion hors de voire domaine propre, dans la région des idées et des principes.
Mais, je le veux, acceptons cette contradiction ini- * tiale qui pèsera pourtant sur tout le reste de la doctrine, et prenons le principe tel qu'il se présente à nous, amendé et transformé. Que nous donne-t-il? Une partie essentielle de la morale, la morale du droit, elle seule, non la morale tout entière, qui est autrement large et compréhensive.
Qu'est-ce au juste que cette morale du droit, la seule où puisse atteindre, après une première contradiction, l'école indépendante? Une liberté se trouve placée en face d'une autre liberté. Elle sent un obstacle, elle sent une force semblable à elle, qui exigera aussi qu'on la respecte. Elle cherche alors à se mettre d'accord avec elle. Ces deux libertés se disent l'une à l'autre : « respecte-moi, je te respecterai ». Nous arrivons ainsi à ce que, dans l'état de société, on appelle le (Iroity qui n'est autre chose que l'accord de la liberté de chacun avec la liberté de tous. Ce respect, qui a pour condition la réciprocité, est exigible, il implique la possibilité d'une contrainte juridique. Qu'est-ce, en effet, que cette contrainte? Suivant la belle définition de Kant, c'est un obstacle élevé contre une liberté qui fait obstacle elle-même à la liberté des autres. — Une liberté envahissante arrête-t-elle le
développement de ma liberté? La société Tarrête. Telle est la contrainte juridique impliquée par le droit; elle s'étend aussi loin que la morale dtr droit, elle la définit et la mesure.
C'est là sans doute une partie considérable de la morale, c'en est le fondement nécessaire. Rien ne saurait dispenser du droit, ni la vertu elle-même, ni le génie, ni l'héroïsme. Je dis plus : la réalisation complète du droit constituerait un immense progrès dans le monde. Mais le devoir est plus large que le droit. En disant que le droit est le principe du devoif, vous faites le devoir à son image et à sa mesure, vous le rapetissez, vous le mutilez. Nous devons plus qu'on n'est en droit d'exiger de nous.
Logiquement et dans la rigueur des principes, le respect de la liberté ne peut produire que la justice stricte, définie et assurée par la réciprocité. Voilà tout ce que vous pouvez tirer de votre fuit-principe. Le caractère de cette justice, fondée uniquement sur la mutualité du respect, sera donc : 1® d'être exigible ; 2° d'être purement défensive. Les moralistes de cette école semblent bien reconnaître eux-mêmes le caractère prohibitif de leur doctrine, puisqu'ils la résument en cette formule : « Préserver de toute atteinte ses facultés, son bien, sa famille, son honneur. — Ne porter aucune atteinte aux facultés, au bien, à la famille, à l'honneur des autres. »
Or, si une pareille formule explique l'établissement du droit, si elle rend compte de cette première série de devoirs exigibles, prohibitifs, susceptibles de contrainte juridique, elle ne peut expliquer les deyoirs d'une autre nature, ceux que Kant appelle les devoirs