CHAPITRE m
de vertu*. — Les premiers avaient pour objet l'accord de la liberté efxtérieure de chacun avec la liberté de tous : ils pouvaient donc sortir de l'analyse du fait de la liberté, combiné avec l'idée de son inviolabilité. Les seconds ont pour objet des fins en vue desquelles nous reconnaissons l'obligation de sacrifier nos passions, nos plaisirs, notre bonheur même. Ces fins, c'est d'abord la perfection de soi-même, c'est ensuite la perfection et le bonheur des autres. Cultiver son intelligence et l'enrichir, épurer sa sensibilité, fortifier et affranchir sa volonté, mais aussi travailler à la félicité sociale, au progrès de chacun et de tous, diminuer autour de soi la misère intellectuelle et la misère morale, voilà le double but qui s'offre à l'homme. Pour employer le langage de Kant, la doctrine des devoirs de droit est analytique^ c'est-à-dire que pour les retrouver, il suffit d'analyser la notion de la liberté dans toute son extension. La doctrine des devoirs de vertu est synthétique^ c'est-à-dire qu'il faut y ajouter quelque chose que le respect de la liberté ne contient pas. L'une est susceptible par là même de détermination précise et de contrainte; l'autre ne peut être déterminée avec la même précision et n'implique aucune contrainte.
Si les moralistes nouveaux avaient plus de logique ou qu'ils eussent le courage de se renfermer dans leur principe il leur serait impossible d'atteindre jusque-là. Us n'atteignent, même en forçant les faits, qu'aux devoirs de droit qui ont pour formule l'accord
1. Doctrine du droit. — Doctrine de la vertu, de Kant. Traduction de M. Barni.
des libertés. Ils n'ont pourtant pas voulu renoncer à toute une partie de la morale et ils ont fait effort pour la ressaisir. Comment cela ? Par une extension abusive de la primitive formule. Us nous disent : « le droit d'abord, mais le devoir ensuite. Commençons par assurer le respect de notre propre liberté. Respectons ensuite la liberté d'autrui. Et comme conséquence naturelle, cherchons à transformer toutes choses autour de nous, pour placer la personne humaine dans le meilleur milieu possible. »
Ainsi Ton disait d*abord : « Respecter la liberté er soi et en autrui, voilà toute la loi. » — C'est bien là l'élément juridique, ce n'est pas l'élément moral dans sa plénitude. — On ajoute maintenant quelque chose, l'obligation de transformer soi-même et toute chose autour de soi. Rien de meilleur en soi que cette maxime, mais qui ne voit qu'elle renferme •une idée entièrement nouvelle et qu'elle constitue un amendement destiné à compléter la première formule? La plus subtile dialectique ne peut passer d'une de ce© propositions à l'autre par voie d'identité. Respecter la liberté d 'autrui, en échange du respect qu'on obtient pour sa liberté propre, voilà un devoir positif, strict, exigible, soumis à la contrainte ; on peut le fixer, le mesurer avec la dernière précision. Mais travailler à la transformation de toutes choses, améliorer les conditions sociales au milieu desquelles se meut et se développe la personne humaine, voilà une série de devoirs tout nouveaux. Ils sont obligatoires sans doute, en ce sens que la raison conçoit qu'elle doit, sous peine de déchéance, se proposer ce but dans la vie ; mais cette obligation n'est plus strictement détermi-