CHAPITRE III
née, elle n'est plus exigible, elle n'est plus soumise à la contrainte ; dans aucun cas, elle ne peut se définir et se mesurer. A supposer que la justice de réciprocité soit contenue dans le principe de la Morale indépendante, la vertu échappe au cadre trop étroit de cette formule. Dans les devoirs de ce genre, ce n'est plus en effet le respect de la liberté qui les constitue, c'est l'expansion de la liberté, c'est elle qui, sortant d'ellemême, non seulement ne tolère, ne favorise aucune servitude, mais va chercher spontanément toute servitude pour la combattre, toute ignorance, toute misère pour la détruire. Si c'est là encore de la justice, j'y consens; mais c'est une justice d'ordre différent qui ne découle pas de la première ; elle vient s'ajouter à elle et la compléter, elle n'en sort pas par une dérivation naturelle ni par une déduction logique.
Voilà donc déjà deux transformations que la Morale indépendante fait subir à son principe. Elle devait tout déduire d'un fait positif ; mais à ce fait positif, elle ajoute immédiatement un élément nouveau, une conception tirée de la raison pure. Elle posait comme principe unique de nos devoirs le respect réciproque de la liberté; mais presque aussitôt elle ajoute à cette justice négative qui s'abstient quelque chose qui n'en peut sortir logiquement, la vertu et son action. — Dès que l'école a senti que ces transformations devenaient indispensables, elle s'est exécutée de bonne grâce, obéissant ainsi à une inclination secrète, où la droiture des sentiments a sa part qu'il faut reconnaître. Aussi n'est-il pas étonnant qu'avec ces belles formules ajoutées coup sur coup et s'éloignant insensiblement du point de départ, on arrive à sou-
tenir qu'un fait peut contenir toute la morale. On y ajoute tout ce qui manque, à mesure que le besoin s'en manifeste : la loi du droit d'abord, la loi de la vertu ensuite, et de la sorte la morale s'achève.
Je me trompe, elle n'est pas complète. A ce degré supérieur de la vie humaine, un ordre nouveau de phénomènes s'ouvre devant nous, dans lequel l'insuffisance de la doctrine de Proudhon et de son école éclate avec plus d'évidence encore. Étant donné le principe qu'elle a posé, ce ne sont pas seulement les devoirs de vertu qui lui échappent, c'est quelque chose de plus élevé, de plus rare que la vertu même, c'est la partie, non pas la plus nécessaire, mais la plus magnifique de la morale. Cet élément nouveau qui apparaît par intervalles dans la vie humaine, de quel nom faut-il l'appeler? Est-ce l'amour dans ses aspirations les plus ardentes et les plus pures, tel que l'imaginent les poètes f Est-ce la charité, selon le langage de l'Eglise? Est-ce Théroïsme comme l'appelle l'histoire? Est-ce le dévouement, comme l'appelle l'humanité ? Sous la diversité de ces noms la chose est la même, et tous les siècles la saluent comme le suprême et sublime effort de la vie morale. Élan de l'amour désintéressé, exaltation de la bonté, héroïsme du sentiment, c'est toujours le don de soi-même, le don fait à l'ordre moral ou à l'humanité, soit dans l'un de ses membres souffrants ou faibles, soit dans l'un des groupes naturels qui la composent, la famille et la patrie. Faire pour son prochain plus que pour soimême, jusqu'à tout lui donner, son bonheur, sa vie même, tout, sauf sa dignité propre qui est inaliénable, se sacrifier en un mot, voilà le trait décisif d'une