CHAPITRE III
nature supérieure où les fins désintéressées prédominent, voilà le trait de l'idéal dans Thomme.
Que faites-vous de ce suprême élément qui achève et couronne la vie morale? Comment Texpliquez-vous? Estrce l'accord réciproque des libertés qui peut en rendre compte? Cette questio si grave n'a pas échappé aux moralistes de cette école et voici comment ils ont essayé d'y répondre: « nous ne nions pas le dévouement, disent-ils ; mais écartons d'abord tout cfe-'qui n'est qu'un/ dévouement instinctif, un pur fait physiologique, une. sensibilité animale pour ainsi dire, puisgue lee'aniaiàiix en donnent l'exemple, la poule qui défend au prix de sa vie sa couvée contre l'oiseau de proie, le chien de Terre-Nei^ve ou celui des Alpes, qui, par un instinct étonnant, semblent voués à une œuvre perpétuelle de sauvetage, au risque de leur vie. Écartons ces phénoqiènes que l'on peut appeler inférieurs| non pour leurs résultats, mais pour les mobiles qui les suscitent et les déterminent. Le seul dévouement digne de ce nom et qui mérite que l'on en tienn# compte, c'est celui que la raison éclaire, mais alors il n'est encore, sous des formes plus rares, que la justice portée à sa plus haute puissance, et dès lors il devicgit obligatoire. Un devoir de cet ordre, dès qu'il «est nettement conçu, ne permet pas plus qu'un devoir d'un autre ordre qu'on transige avec lui. »
r Vous parlez de physiologie, ' dirons-nous à notre tour, à propos de ces actes, de ces élans de dévouement qui éclatent dans la vie d'un père ou d'une mère. Vous avez tort de les confondre avec les actes analogues qui se révèlent dans la vie animale. Il n'y
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a de comparaison possible que pour les manifestations extérieures de l'acte, non pour l'inspiration qui le suggère ou la décision qui Taccomplit. En passant de l'ordre animal à l'ordre humain, Tinstinct s'est éclairé, il est devenu conscience, il est raison en même temps qu'émotion, il a conçu le but de l'acte, il en a même, dans une rapide intuition, mesuré le péril. Ce but, il l'a voulu; ce péril, il Ta voulu. Ce n'est plus Tinstinct, cVst la liberté rapide, instantanée dans ses décisions, mais c'est déjà la liberté.
On nous répond : quand le sacrifice n'est plus instinct^ il Tedeyitûi justice; c'est alors la justice sous sa forme là plus rafe et à sa plus haute puissance. — C'est jouei? sur les mots; si c'est la justice, 'ce n'est plus le dévouement. Avec une pareille explication, k dévouement disparaît de la terre, puisqu'il perd le trait caractérisfiquè-auquel l'humanité l'a toujours reconnu, l'absence a obligation. Il perd ^a beauté en perdant sa liberté. S'il est le de^^oir, il n'est plus le sacrifice. Le- devoir ^se.doitj «ôn-ndhir "même le déclare; le don de soi iTôs-w doit pai,f c'est l-offre spontanée de la volonté, oiBFrf %'ublîme parce qu'elle est libre. — On cite l'évéqûe âekunoe portant ses soins et ses consolations aux pestiféré«r de Marseille. Belzunce, selon vous, -n'a fait que -soa devoir. Soit ; il y a, en effet, des situations si hautes qu'elles comportent, par une sorte de comprâsajiôn nécessaire, des obligations d'un ordre plus élevé. Le dévouement est un devoir pour un évêque, comme il l'est à la guerre pour le soldat. L'évêque doit, dans certains cas, mourir à son poste comme le soldat au sien. Mais sortons de ces
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circonstances où la prérogative d'une autorité supérieure, la grandeur exceptionnelle de la cause à défendre imposent le sacrifice comme une dette, tout en remarquant qu'il y a là quelque chose de plus qu'une dette, puisque l'humanité entoure ces grands exemples d'une reconnaissance éclatante et d'honneurs exceptionnels comme l'acte lui-même qui les a mérités. Prenons d'autres exemples dans des régions moins hautes, dans des incidents où éclate en traits plus visibles la liberté du sacrifice. Un médecin apprend que la peste a éclaté à cent lieues de Paris ; sans balancer, il part à l'appel du choléra, il va offrir sa vie peut-être en échange de celles qu'il sauvera. Qu'y a-t-il en cela d'obligatoire? Jamais la conscience humaine ne verra là autre chose que ce qui y est en réalité, l'offre, le don absolument volontaire de soi. Ce médecin a fait plus que son devoir, et voilà pourquoi son acte s'appellera dans toutes les langues un acte d'héroïsme.
Ce paradoxe de la Morale indépendante devait en produire d'autres, par exemple, un anathème singulier contre la bonté, que l'on proscrit parce que la bonté ne peut se déduire du respect de la liberté. « Défions-nous, dit-on, de cette prétendue qualité, qui, en tout cas, n'est qu'une disposition du cœur, non une vertu. Ce qu'on appelle bonté n'est trop souvent que de la servilité et de la faiblesse, et qui pis est, la faiblesse prête à sacrifier la j ustice à je ne sais quelles molles et vagues sympathies qui ne sont qu'un attendrissement instinctif ou maladif. » — Ah I sans doute, si c'est là l'image vraie de la bonté, défions-nous d'elle» Rien ne dispense de la justice, nous l'avons dit, pas
même la bonté. Mais n'y a-t-il pas une bonté digne de tous nos respects, celle qui s'éclaire aux plus pures lueurs de la raison, celle qui est la conquête d'une raison virile sur les violences de la nature physique, sur les emportements de l'orgueil et de l'égoïsme, ou bien encore celle dont Bossuet dit magnifiquement : « lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine et pour être comme la marque bienfaisante de cette main dont nous sortons ; cette bonté qui devait faire comme le fond de notre cœur, et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes; les cœurs sont à ce prix. » Qui oserait dire que cette bonté-là est incompatible soit avec l'énergie des caractères soit avec le respect de la justice? La véritable bonté, c'est au contraire la disposition naturelle ou acquise d'un être fort à incliner sa force devant la faiblesse.
Nous avons maintenant le droit de conclure : la Morale indépendante pense établir son principe dans un fait, elle ne le peut qu'en ajoutant une conception que l'expérience n'explique pas, un élément purement rationnel, l'idée de l'obligation, au fait positif, expérimental, de la liberté. Mais ce principe même, si faussement appelé un fait, elle le transforme, elle l'amende, elle l'élargit sans cesse pour l'adapter à l'étendue de la morale et combler les lacunes de sa doctrine. A lui seul il ne pourrait nous donner que le premier degré de la vie morale : la justice réciproque. Il ne saurait expliquer ni la vertu, qui est le second degré, ni le don de soi-même ou le dévoue-