‹ Problèmes de morale socialeChapitre 41 sur 228 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

est insuffisante, mutilée, incomplète au point de vue de la science comme au point de \ue de la pratique. Je ne toucherai cependant ce point qu'en passant et pour répondre aux principales objections que la Morale indépendante élève contre T incertitude, T inutilité ou même le péril des sanctions tirées de Tordre métaphysique.

La sanction, les fms supérieures de l'humanité, sa destinée, tout cela se lie dans la raison, dans celle de rhomme le plus vulgaire aussi bien que dans celle de Kant. L'ordre commencé ici-bas par la justice et la vertu est incomplet s'il ne se rattache ni à un système de fins où il s'achève après les contradictions et les scandales de ce monde, ni à un Dieu par lequel ce système de fins, cet ordre définitif se réalise. C'est ainsi que la conception du souverain bien amène Kant à l'idée de l'immortalité, l'âme devant être immortelle pour continuer son progrès vers la perfection dont la raison lui fait un devoir. L'harmonie de la vertu et du bonheur, selon le grand moraliste, interprète de la raison universelle, constitue un ordre de choses nécessaire dont la réalisation est impossible sans l'existence de Dieu et en Dieu des attributs qui rendent possible ce souverain bien. Rien n'égale la foi philosophique et religieuse de Kant dans cet ordre de fins qui se continue dans l'infini.

« Lieux communs! » nous dit-on. — Ce sont des lieux communs, ceux-là, consacrés par Platon et par Kant. D'ailleurs qu'on y prenne garde. Si ce genre de grief est légitime en esthétique, il n'a aucune valeur en morale. Ici tous les hommes ont le droit

d'ôtre initiés ; ils le sont en effet et participent à la même \ie morale, ils sont aptes à comprendre le même idéal. L'art a ses élus, ses prédestinés, la morale n'en a pas, elle appelle Thumanité tout entière. Le devoir ne connaît pas de classes privilégiées; ici les lieux communs pourraient bien n'être que l'expression de la conscience universelle.

On nous dit encore : « toutes ces idées sont absolument indémontrables ; leur caractère est une incertitude absolue. C'est de la pure métaphysique. » — Indémontrables, elles le sont, s'il n'y a de démonstration que l'expérience positive et vérifiable. Mais ce serait une grave entreprise, mille fois tentée, toujours manquée même par M. Stuart Mill, que de réduire toute certitude à cette mesure et de supprimer d'un seul coup toutes les formes de l'intuition ou de l'induction rationnelle. — « Pure métaphysique! » Sans doute; mais de quelque côté que se tourne Thomme qui pense, il n'échappera pas à la métaphysique. On ne peut penser sans chercher à deviner l'énigme redoutable; nul à son heure ne peut se soustraire à cette recherche. Pour résoudre le problème moral, il n'est donc pas indifférent de savoir à quoi s'en tenir sur le problème métaphysique. L'idée de fin est un élément indispensable de la science morale. La vie humaine comporte autre chose que le spectacle monotone d'une liberté en présence de libertés rivales; elle a bien d'autres horizons, infiniment plus étendus et plus variés ; elle implique bien d'autres éléments, d'autres données dont le mélange et les rapports constituent une réalité singulièrement mobile et diverse; elle change d'aspect et presque dénature selon le point de

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