CHAPITRE III
\ue OÙ Ton se place et la perspective que Ton découvre. Qui pourrait soutenir que le problème moral se résoudra absolument de la même façon, que le sentiment du devoir ne se modifiera pas dans l'homme, soit que la vie lui apparaisse comme un accident éphémère au sein de l'illusion infinieou comme une épreuve, une initiation graduelle à sa destinée et le noviciat de l'immortalité?
On insiste et l'on ajoute quo non-seulement ces idées de sanction, de fin, de destinée sont absolument incertaines, mais qu'il est utile, salutaire qu'il en soit ainsi. Cette incertitude est la condition nécessaire du désintéressement moral. Si la vie future était démontrée, si Dieu était évident, où serait, nous dit-on, le mérite de bien faire? La justice et la vertu ne seraient plus méritoires, elles deviendraient mercenaires. — C'est là une thèse stoïcienne ; on la reconnaît. Les maîtres du Portique recommandaient de ne pas diriger les hommes par la] crainte ou Tespoir serviles, par la terreur des dieux et de leur vengeance ou l'attrait de leurs bienfaits, mais par le pur idéal de la conformité à la nature, c'est-à-dire à la raison désintéressée. Aussi parlaient-ils très-peu de la vie future, en termes énigmatiques et voilés, et pour avoir fait entrevoir les sanctions de l'au-delà, Platon leur semblait avoir discouru en politique plutôt qu'en moraliste. De même nos modernes stoïciens rejettent avec indignation de leur doctrine morale toute idée de crainte ou d'espoir. La moralité est à ce prix ; elle n'existe , selon eux, que quand tout élément égoïste a disparu, et il ne disparaît qu'à une condition, c'est qu'une incertitude absolue plane sur la fin des êtres et que
riiomme, fût-il voué au néant, fasse le bien parce qu'il est le bien, de la même volonté libre, du même cœur résolu que si un Dieu était là, son témoin et son
Il y a dans cette thèse un fond de vérité qui en fait la noblesse apparente et le prestige; mais cette vérité, poussée jusqu'à Texagération, devient bientôt une doctrine antisociale, un véritable et dangereux paradoxe. Oui, c'est une grande et lière doctrine que celle qui soutient que ni la crainte ni Tes- ])érance ne fondent la vertu ; que nul n'est vertueux ni même juste, qu'autant qu'il aime le bien pour lui-même, en dehors de toute idée de récompense et de chàtijorient. Cette doctrine, elle est le fond même de la morale spiritualiste qui a toujours distingué a\ec le plus grand soin le motif de la détermination morale des mobiles diversement mélangé set complexes qui s'y peuvent joindre. Personne, même parmi les stoïciens, n'a dépassé la rigueur avec laquelle Kant exclut de la détermination, considérée dans son idéale pureté, tout sentiment autre que le sentiment moral lui-mêiiie, le respect de la loi. « Il est très-beau, dit-il, défaire du bien aux hommes par humanité et par sympathie, ou d'être juste par amour de l'ordre ; mais ce n'est pas là encore la vraie maxime morale qui doit diriger notre conduite.... Celui qui dans ses actions ne ferait qu'obéir à la crainte ou à l'espoir, ou bien encore aux mouvements instinctifs de sa nature, sans avoir en \ue ridée du devoir ou celle du bien, celui-là aurait beau agir d'une manière entièrement conforme au devoir, le priîicipc de sa conduite n étant pas le principe moral^ elle n aurait intérieurement aucun caractère mo-