‹ Problèmes de morale socialeChapitre 43 sur 228 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

rai. » Cette doctrine de Kant, si attentive à dégager le devoir pur de tout ce qui n'est pas lui, réalise à coup sûr ridée de la plus haute et de la plus sévère moralité. Dans la pratique de la vie, elle ne pourrait même pas s'appliquer à la rigueur sans tomber sous le juste reproche d'une certaine exagération. On connaît la jolie épigramme de Schiller : « J'ai du plaisir à obliger mes amis, cela m'inquiète. 9

La morale catholique elle-même, qu'on accuse de vouloir conduire l'homme au bien par la crainte de l'enfer, cette morale « d'esprits serviles et mercenaires, » comme le disent, en un langage attique, les partisans de la Morale indépendante, ne fait-elle pas les distinctions les plus précises et les plus délicates entre 1^ divers mobiles qui gouvernent la vie? Qu'est-ce ftutrç chose, cette différence si nettement marquée entre la contrition et l'attrition, l'une désignant le repentir, qui procède de l'amour de Dieu, l'autre le repentir, né de. la crainte? Qu'est-ce à dire, sinon que tout mobile de crainte ou d'espérance, tout sentimenttintéressé, est un mobile inférieur en regard de l'amour pur de Dieu, qui n'est pas autre chose, dans la doctrine chrétienne, que l'amour du bifen absolu?

. Jusqu'ici nous sommes d'accord, et l'on ne saurait trop clairement établir la doctrine, trop rigoureusement maintenir le principe. La vertu, la justice parfaite exigent que^Khomme fasse le bien pour le bien, parce qu'il sait que la pratique du bien élève son être^ tandis que le mal le diminue. Le progrès vers la perfection, voilà la plus pure et la plus haute des sanctions, s — Est-ce à dire que les autres sanctions soient

inutiles ou même dangereuses ? Assurément non. Ce sont là des secours qu'il n'appartient qu'à l'orgueil de mépriser et dont il est périlleux de prétendre se passer. D'abord l'idée même de la sanction ultérieure offre à riiomme l'objet des plus hautes méditations. Elle entretient en lui la conscience d'une noble nature et lui fait sans cesse entendre l'appel mystérieux de sa vraie destinée ; elle le maintient en rapport, si je puis dire, avec l'idéal de sa nature et de ses fins, au-dessus de la réalité qui en est si souvent la négation. On a dit avec beaucoup de raison que le pressentiment de la vie future, le sentiment religieux de l'ordre disposent notre âme à se montrer docile aux injonctions de la loi morale.

C'est déjà beaucoup pour l'homme; mais pour la société, l'avantage est plus considérable encore et ne souffre pas de doute. Il n'importe pas pour elle autant que pour l'homme lui-même que le motif moral soit pur de tout mobile égoïste. Ce qui lui importe, ce n'est pas seulement la perfection absolue de quelques privilégiés, c'est surtout le plus grand nombre possible d'imperfections moindres, de membres du groupe vivant dans l'ordre et sous la loi. Ce qui lui importe, c'est que la bêle humaine qui vit dans chaque homme soit domptée, que ses mauvais instincts, ses îipres convoitises, ses aveugles idées, ses appétits violents, toute cette partie tumultueuse qui, déchaînée, renverse l'ordre social et le détruit, que tout cela soit réfréné, si ce n'est par l'amour du bien absolu, du moins par la crainte de la loi, ou par la contrainte de l'opinion et des mœurs, ou par la salutaire terreur d'une autre vie où tout se retrouve, se compense et se

Page 1