CHAPITRE III
et de ces deux thèses positives, le fait de la liberté, la liberté se déclarant inviolable. Je doute que raffirmation variée à Tinfini de ces quatre propositions suffise pour constituer une doctrine. Celle-ci n'est vraiment originale que dans ses négations, elle n'a pu éclairer une seule conscience, ni définir un seul devoir, qui n'ait été déjà parfaitement défini avant elle. Elle n'a pu développer aucune branche nouvelle de la science, elle s'est arrêtée court après la première étape parcourue, s'enfermant avec obstination dans le cercle des mêmes formules et se stérilisant par cette obstination même. C'est là le châtiment et la condamnation de toute morale qui voudra se priver de la sève des idées métaphysiques; elle languira dans un mortel isolement. La Morale indépendante est une branche desséchée de la morale spiritualiste, qui ne pourra par elle-même ni reverdir, ni refleurir, et qui, à moins d'une transformation inattendue, périra d'inanition. C'est là une prédiction pour laquelle je ne redoute pas le jugement de l'avenir. Ou bien l'école nouvelle, abandonnant les voies sans issue où M. Proudhon l'a engagée, reviendra à ce spiritualisme éternel et naturel de Thumanité auquel elle a déjà fait de si larges emprunts sans les avouer, ou bien elle s'^isolera de plus en plus dans l'affirmation pure et simple de la liberté, sans expliquer ce fait extraordinaire du libre arbitre où commence la région des vraies causes, et dans la sèche nomenclature des formules du droit naturel qui n'épuisent pas à beaucoup près la vie morale et qui n'ajouteront rien à la science. ^
Incomplète scientifiquement, puisqu'elle se prive des principes et des conclusions nécessaires, la Morale
PROBLÊICBS DE MORALB SOCIALE. X
indépendante est radicalement insuffisante au point de vue de la pratique, en se privant de tout un ordre de sentiments profondément humains, qui font sortir l'idée du devoir de son abstraction et ajoutent à la force du précepte la douceur et Tattrait de Tinclination, Tinvincible charme de l'amour.
C'est qu'en effet chaque question théorique ou pratique de la morale nous ramène vers la région des prin^ cipes et des réalités supérieures. Cette loi révélée par la raison, qu'est-elle en soi? Suffit il de dire que c'est la raison qui la promulgue? Si l'on ne remonte pas plus haut, il importe assez peu de contester à Proudhon le droit de dire que l'homme crée et produit de son propre fond la justice. Cette conscience révélatrice de la loi, d'où vient-elle elle-même? Où a-t-elle j)ui8é sa lumière ? Cette loi peut elle se passer d'un principe de réalité objective, d'une autorité vivante? Il faut aller jusque-là avec Kant, si vous ne pouvez admettre que la loi morale soit une simple catégorie de notre raison, une forme vide comme celle de l'espace ou du temps. Pour nous, bien résolus à ne nous arrêter que là où la lumière de notre raison s'arrêtera, nous irons jusqu'au terme de cette lumière, jusqu'au bout des inductions qui naissent spontanément du problème moral, nous ne craindrons pas d'aller jusqu'à ce législateur suprême sur lequel repose Tordre moral tout entier, éternellement conçu, éternellement réalisé par lui.
La morale philosophique peut commencer sans Dieu, elle ne peut s'achever sans lui. En cela consist la différence capitale qui la sépare de la morale théologique. Celle-ci est une révélation ; elle part de Dieu pour descendre jusqu'à Thomme. La morale philoso*