CHAPITRE IV
qu'une négation formelle du droit. Le devoir n'a pas plus de raison d'être que le droit. Or, qu'est-ce qu'une morale sans devoir et sans droit? C'est tout autre chose, on en conviendra, que la Morale indépendante. Celle-ci se passe de Dieu, elle prétend même se passer de toute idée transcendante ; celle-là se passe du bien et du mal. Je suppose provisoirement et sans rien garantir de l'avenir, que l'on ne peut pousser les choses plus loin.
On nous dira que ces sortes de discussions sont parfaitement stériles, surtout avec l'infatigable publiciste auquel nous avons affiiire et qui restera comme un des types de ce temps, radical et positif à la fois, où l'empirisme a été poussé jusqu'à ses conséquences extrêmes et la logique jusqu'à l'outrance. J'accorde bien que les deux représentants de thèses aussi opposées n'arriveront jamais à se convaincre. Mais ce n'est pas pour eux qu'est le bénéfice de la discussion, c'est pour le public qui veut s'éclairer. Il y a dans le public anonyme plus d'un esprit sans parti pris qui dans chaque question attend, avec une sorte de candeur et de bonne foi, que la lumière se fasse. C'est à ces intelligences impartiales, désintéressées de tout autre souci que celui de la vérité, n'y mêlant à aucun degré les passions du sens propre, que s'adressent véritablement et utilement les controverses dece genre. C'est cette classe nombreuse d'esprits hésitants ou troublés, mais sincères, qu'il faut avoir en vue, pour ne pas se décourager soi-même par la conscience de son inutilité. Il n'est pas permis d'ailleurs de passer sous silence les théories improvisées par ce rude travailleur et jetées à tous lea vents de la publicité. La critique philosophi-
que n'a pas le droit de négliger, au moins comme symptômes, des idées qui ont fait tant de bruit dans la polémique contemporaine, soit quand elles ont surgi pour la première fois dans la presse, soit quand elles ont reparu, sous une forme définitive, dans un des nombreux volumes composant les Qucsliom de mon temps^ particulièrement celui qui s'intitule : Questions philosophiques et mérite ce titre par la nature des sujets : Le Droit, La Liberté^ La Politique universelle. — Dans la sphère personnelle où se meut la dialectique audacieuse de l'auteur, je n'ai aucune chance de l'atteindre lui-même ; je le sais et je m'y résigne ; on n'agit guère les uns sans les autres à de telles distances d'idées. Tout ce que je puis faire, c'est d'observer et de décrire ce mouvement qu'il représente, de remonter à l'impulsion initiale d'où il est parti, et d'empêcher qu'il n'entraîne dans son tourbillon cette partie du public, facilement éblouie par l'activité fébrile du raisonnement et comme fascinée par ce vertige des idées.
Pour mettre en lumière Fidée première de cette théorie du droit, il faut la dégager des incidents de la polémique qui 1 étouffent ou l'obscurcissent. Presque jamais en effet l'idée ne se produit chez M. de Girardin sous la forme calme d'une méditation solitaire. Elle jaillit comme l'étincelle d'un choc fortuit, et comme l'étincelle, ou bien après avoir brillé un instant elle s'éteint dans la nuit, ou bien quand elle tombe sur des matières inflammables, sur des passions prêtes à prendre feu, un jet de flamme s'allume et l'incendie s étend. Tout passe dens ce foyer ardent, tout y est dévoré : les principes avec les préjugés, les sentiments